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Neal Cassady. Un truc très beau qui contient tout Par Gaëlle Obiégly

 

Cassady, Un-truc-très-beau-qui-contient-tout Qui était Neal Cassady ? Un voyou, ouvrier, dragueur, époux multirécidiviste, infidèle, amoureux fou, homme fatal, drogué, conduisant sa vie comme ses voitures - frénétiquement. Écrivain magnifique, auteur de lettres éparses qui, rassemblées, donnent un livre révolutionnaire. Il paraît en français, enfin - dans une traduction qui n’éteint pas la langue de l’auteur. Celle-ci exprime le tempérament de Cassady, son énergie. Il ne tient pas en place, son écriture va vite. Souvent, l’ayant à peine exposé, il déserte son propos. Tout comme sitôt arrivé quelque part, il faut qu’il s’en aille.

Géographiquement, le point de départ de Cassady aura été Denver dans le Colorado. Son père, hobo, buveur, hante la ville comme l’esprit du fils. Du paternel vagabond, irresponsable, insoumis, Neal absorbe le caractère et le configure autrement. Lui, est solaire. Un beau jour, son incandescence embrase quelques jeunes hommes - on les appellera beatniks - qui eux-mêmes embraseront la société. Grâce à leurs œuvres. Celles-ci doivent beaucoup à Neal, d’une certaine façon. A la source d’un mouvement littéraire des plus importants, il y a ce type. Au commencement était ce verbe-là.

Jack Kerouac l’a souvent dit, les lettres de Neal Cassady ont mis le feu aux poudres. Neal est à Kerouac ce que Nadja est à Breton. La littérature en personne. Avant d’en faire le célèbre personnage de Sur la route, Kerouac sillonne le continent aux côtés de l’icône de la Beat Generation qui conduit pied au plancher tout en parlant sans discontinuer, donnant le ton, le rythme à la littérature qui s’ensuit. Toute cette communauté d’artistes, de délinquants ne sait encore rien des conséquences artistiques et politiques de ses extases et de son infamie. À la fin des années 40 surgit Neal Cassady. Face aux écrivains en puissance que sont alors Burroughs, Ginsberg, Kerouac se tient cet artiste sans œuvre qu’est Cassady. Pour eux, il est le véritable écrivain de la bande. Mais son style ne se conformera jamais à aucun genre défini. Il revient aux lettres de manifester sa verve.

La plupart du temps, il raconte des trajets en voiture. Trajets effectués, et les aventures auxquels ils ont donné lieu. Trajets envisagés, et les liens d’amitié qu’ils soudent. La manière dont on se procurera le véhicule. Cassady en a déjà volés beaucoup, cinq cents paraît-il, au moment où il adresse ses premières lettres, écrites en prison. Ces lettres-ci ne se trouvent pas dans le livre car elles ont été perdues. Néanmoins, leur contenu sera répété. À Jack Kerouac, notamment, auquel il raconte ses frasques plus qu’à tout autre. Il n’y a quasiment jamais de ponctuation dans les lettres de Neal ou alors beaucoup de tirets. Ponctuation que Kerouac mettra en œuvre. Cette absence de ponctuation traduit, dans le cas de Neal Cassady, une parole torrentielle.

Parmi ces grands écrivains, personne ne fait profession d’intellectuel. Ils enchaînent des boulots de manutention, des missions amoureuses, des lectures fortes, c’est ainsi que l’écriture advient. Celle de Cassady se réalise dans des lettres inoubliables. Kerouac a dit qu’elles lui ont ouvert la voie. Pour lui, celle connue sous le nom de « lettre de Joan Anderson » écrite le 17 décembre à San Francisco est « parmi les meilleurs choses écrites en Amérique ». Les adresses postales, tant de l’expéditeur que des destinataires, sont multiples. Car tous se déplacent sans cesse, ne s’installent jamais que provisoirement, se retrouvent chez un ami, ou chez un autre, pour des jours et des nuits excessives. Ceci, Cassady le raconte avec un style marquant et bien sûr sa prose est toujours adressée. On remarque des différences de ton selon le destinataire de la lettre. Celles qu’il écrit à Kerouac sont de véritables nouvelles dont on admire l’audace stylistique étant donné leur portée littéraire. Disons que l’on perçoit qu’il s’agit de la littérature en puissance. Outre ses déclarations d’amitié et l’amour fou qui ponctue les lettres, Neal Cassady raconte ses aventures, sa « routine de vol de bagnoles avec filles à la clé chaque soir ». Ce que lui nomme le train-train donne lieu à des récits aussi farouches que légers, naturels en somme. A un moment, son habitude, raconte-t-il à Jack « ce mec génial », c’était de dormir dans une baignoire. De retour à Denver, après une escapade, ou une incarcération, tous les soirs il dormait dans une baignoire « ici ou là » et le matin cherchait « un pote » qui l’inviterait à manger et après il volerait « une bagnole pour ramasser des filles à la sortie des écoles ». Et la journée se terminait dans la montagne avec chaque fois une nouvelle voiture, une nouvelle fille. À ce versant poétique de sa virilité s’oppose l’autre côté de Cassady : brutal, épouvantable. Sa femme adolescente, il la frappe au front et se casse le pouce. Il expose alors son doigt meurtri et les conséquences de son acte. La réparation s’avère difficile, trois moulages différents, une broche qui infecte l’os, l’éventualité d’une amputation. Alors que ses mains, son corps pilotent son existence, d’un lieu à un autre, d’un emploi de serre-frein à l’exécution de ses lettres, souvent tapées à la machine, de la vie laborieuse aux illuminations. Qu’il lance des pneus de camion d’une seule main dans la frénésie de réussir un exploit, qu’il lise les philosophes, plane, jacte des nuits entières, s’absorbe dans des visions ou observe simplement les scènes singulières qui l’environnent, il est passionné. Cassady se meut sans cesse et la succession de lettres quoi qu’elles relatent manifestent l’entrain de leur auteur. Et lorsqu’il écrit, c’est sa parole, sa voix, son corps qu’il transpose. Il y met sa force physique et son caractère. Il veut progresser dans cette écriture-là, adressée. Que l’on remarque ses progrès lui fait plaisir. Ses tentatives sont retracées, il commente des lettres précédentes, en superposent parfois plusieurs dans une seule, déchire tout, reprend et instruit l’élaboration de la lettre. Il trime. Il ne camoufle rien, aucune aventure, aucun échec. Toujours explosif, même dans l’impuissance à dire, il ne s’avoue vaincu à aucun moment. L’art du combat le caractérise, il l’enseigne à Ginsberg qui, pour sa part, lui révèle la tristesse - pour laquelle Cassady n’a pas d’aptitude. L’échange existentiel est dévorant. Ce poète-là est pour lui la « semi-incarnation de la vérité ». Les lettres à Ginsberg sont pleines de sentiments et d’illuminations quand celles qu’il écrit à Kerouac foisonnent de péripéties qui nourriront des romans. Les lettres publiées dans ce volume précèdent la publication et même la composition des œuvres de ce dernier qui envoie ses brouillons à Cassady dont parfois les réponses tardent. Car il se trouve parfois en mauvaise posture, empêché d’écrire par toute sortes de mésaventures. Mais chaque lettre semble toujours surgir, arriver avec fracas, amenée par la nécessité. D’où cet enthousiasme même dans le malheur exonéré par des visions géniales. Visions grâce auxquelles il peut dire, sincèrement, « je suis libre - je connais tout. »

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Neal Cassady
Un truc très beau qui contient tout
Lettres 1944-1950
Traduit et présenté par Fanny Wallendorf
Éditions Finitude, 2014
336 pages
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste


À l’occasion du Salon du Livre de Paris et pour sa 9ème édition, le Prix Pierre Mac Orlan a été remis le lundi 24 mars 2014 par Pierre Bergé, président du Jury, à Gaëlle Obiégly pour Mon prochain publié aux éditions Verticales (août 2013).

« On se constitue par l’observation de la vie des autres. On existe dans les creux, les vides, dans ce qui est laissé. De la même manière que je me glisse dans les vêtements dont personne ne veut plus, je choisis des voies insignifiantes, étrangères. Celles qui mènent à l’inconnu. Mon prochain est un champ d’expérience. »

Gaëlle Obiégly joue ici sur plusieurs registres, entre roman picaresque, vrai-faux reportage, récit de voyage, carnet intime et art du croquis minimaliste. A l’aune de son héroïne délicate, fantasque, insaisissable, ce livre ne s’arpente pas sans étonnement, sourire complice et un certain état de lévitation.

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