Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies - Romain Rolland et Stefan Zweig

 

Stefan Zweig à Romain Rolland [En traduction]

VIII. Kochgasse 8, Vienne,
6 octobre 1914

J’écris en allemand, parce que les lettres pour l’étranger peuvent éventuellement être soumises à un droit de regard. Merci beaucoup, très cher ami, pour vos salutations en ces temps difficiles. Jamais je n’ai pensé plus souvent et de façon plus cordiale à vous que ces jours-ci, jamais je n’ai senti davantage que seule la détermination à être juste et absolument sincère pourrait donner du poids à notre amitié. Et comme c’est curieux : nous avons exprimé tous les deux et presque en même temps, à quel point nous nous sommes laissés emporter contre notre volonté par la passion et je ne trouve jamais dans vos paroles (et vous non plus dans les miennes, je l’espère) le mot haine ou seulement son ombre. Lorsque j’ai lu hier que Charles Péguy était tombé, je n’ai senti en moi que deuil et consternation, nulle part dans mon cœur n’était associé à son nom le mot : ennemi ! Quel malheur pour cet homme noble et pur ! Et combien le monde a perdu, ces jours-ci, de ces hommes morts précocement et en qui sommeillait un grand artiste, un Beethoven peut-être ou un Balzac. Jamais l’Europe ne saura ce qu’elle a perdu dans ces batailles, tant il est vrai que les listes des morts ne sont que des noms !
C’est la même chose des deux côtés : comme vous le dites si bien, il ne s’agit pas pour nous de comparer notre douleur. Je ne veux pas non plus m’adresser publiquement à vous, très cher ami, tel que l’ont fait certains lorsque votre première lettre venait de paraître, lettre que j’ai trouvée aussi noble par son intention que je pouvais l’attendre de vous, et - à mon avis - seulement erronée dans ses hypothèses. Louvain n’est pas détruite, ses monuments, à l’exception de la bibliothèque, et avant tout la mairie, ont été sauvé des flammes par les officiers, qui se sont donnés le plus grand mal. J’en ai eu connaissance directement, j’ai vu un plan qui montre les parties détruites et les parties préservées. Il ne m’est pas possible d’évaluer la responsabilité de la presse française, qui déjà en temps de paix ne connaissait pas de limites à sa haine et à ses mensonges ; elle a annoncé, il n’y a pas de doute là-dessus, que l’on avait incendié Louvain par pure vengeance et aussi par exubérance : en tout cas, je sais de façon certaine qu’en dehors de cette seule bâtisse, il n’y a pas eu de dommages ; les tableaux aussi ont tous été sauvés. (...)
Je ne sais pas si vous lisez les journaux allemands en ce moment, mais je les trouve extrêmement dignes. Aucune fanfaronnade, nulle part la moindre tentation de se moquer de la nation française ou de présenter son armée comme une bande de sadiques. Sincèrement, cela ne vous peine-t-il pas, Romain Rolland, de voir dans les journaux français de longues discussions pour savoir s’il faut soigner aussi les blessés allemands ? Sommes-nous véritablement en Europe et au XXe siècle, si Clemenceau exige publiquement de les négliger ? (...)
J’attends un mot de votre part en faveur des blessés et des malades, car, si nous ne pouvons pas aider tous les autres, ceux qui doivent tuer et de faire tuer, si nous n’avons pas pu retarder, ne serait-ce que d’une petite heure, l’horreur de l’action, alors nous devons au moins porter secours aux victimes et exiger un peu d’amour pour ces malheureux ! J’ai rendu visite aux blessés russes, ici dans nos hôpitaux, avec une dame qui parlait leur langue ; j’ai pu voir à quel point ils étaient heureux, les pauvres, ne serait-ce que d’entendre leur langue, et combien l’amour fait doublement défaut à ceux qui sont hospitalisés en pays ennemi. (...)
Votre carte m’a procuré une joie sans borne, c’était comme un souffle venant du lointain, sans la moindre animosité ; et pourtant, pour les Allemands, tout ce qui est en dehors de leurs propres frontières passe aujourd’hui pour ennemi, le monde entier ! C’est une époque horrible, et elle exige que l’on se montre réellement humain pour ne pas en être indigne !
Portez-vous bien, cher et vénéré ami, toujours votre fidèle
Stefan Zweig

......

Romain Rolland à Stefan Zweig

Comité de la Croix-Rouge
Agence des prisonniers de guerre
Genève, le 13 octobre 1914

Cher Stefan Zweig,

Je vous réécris de l’Agence où je travaille. Il faut absolument que vous nous aidiez dans notre œuvre d’humanité. Vous savez que, d’une part comme de l’autre, en Allemagne comme en France, on a fait un nombre considérable de prisonniers civils, - de tout âge, - enfants, femmes, vieillards. Ces milliers de pauvres gens ont été internés, on ne sait où, dans des camps de concentration, à l’intérieur de l’Allemagne et de la France. L’intérêt de tous les pays est, en attendant qu’on arrive à obtenir l’échange et le rapatriement de ces malheureux de savoir envoyer secours. Pour suppléer à l’action officielle, (qui est en ce moment débordée, et se limite presque exclusivement aux prisonniers militaires), il est nécessaire de recourir à l’initiative individuelle. Pourriez-vous, par vos connaissances en Autriche et en Allemagne, chercher à établir la liste des prisonniers civils internés dans ces deux pays ? Je fais faire les mêmes recherches en France, pour les prisonniers civils allemands.
Croyez, cher Stefan Zweig, à mon cordial dévouement
Romain Rolland

......

Stefan Zweig à Romain Rolland
[En traduction]

13 avril 1915

Très cher ami, je vous remercie beaucoup de votre lettre que je viens de recevoir à l’instant. Si cette fois nous ne sommes pas du même avis, c’est (me semble-t-il) parce que vous croyez que cet article vise également les pays impliqués : mais en fait il ne vise que l’Amérique, l’Espagne, la Suisse et les pays neutres. Que la Belgique vous tienne davantage à cœur, je le conçois aisément. (...) Je vous assure (et j’espère que vous savez que je méprise toute affirmation faite à la légère), je vous assure que l’actuelle tragédie des juifs est la plus horrible depuis leur entrée dans l’histoire. La Belgique se relèvera et se remettra après la guerre, indépendamment de l’issue de celle-ci : la tragédie juive ne fera que commencer avec la paix. Je ne puis vous en dire davantage mais je vous demande de me faire confiance, croyez-moi quand je vous dis que cette tragédie ne fait que commencer, qu’elle est loin d’être terminée. Je n’accuse personne, c’est peut-être inhérent à l’esprit de ce peuple, inhérent à sa destinée mystique, que partout où il redevient un peuple, une nation, il est condamné à être chassé et à redevenir le vieil Ahasvérus. Brandes a évoqué ce problème, mais de loin, quelque chose de vraiment essentiel lui échappe. Et mon essai - que vous allez mieux comprendre maintenant - s’adressait à l’Amérique, à la nouvelle patrie, aux frères, aux exilés de l’époque, à la génération d’avant.
(...)
Mais le plus important, mon cher et vénéré ami, est et demeurera l’appel à une compassion commune et universelle. Nous devons distinguer souffrance et politique, et ce sera là la tâche des poètes, maintenant.
(...) le rêve de l’Europe me revient sans cesse, et je sens l’unité dans la mêlée, l’unité au-dessus de toutes les solitudes. Et tout ce que je souhaite, c’est que vous le sentiez aussi - comme une consolation, comme une joie, et comme une justification en réponse à certains reproches intérieurs -, et que vous perceviez aussi à quel point votre bonté et votre amitié m’ont nourri et consolé tous ces jours-ci. Chaleureusement votre fidèle
Stefan Zweig

......

Romain Rolland à Stefan Zweig

Lundi 14 octobre 1918

Cher ami,

J’ai de la peine à écrire, en ce moment. Je suis étonné de sentir si peu de joie, aux approches de la paix. Ce n’est rien de grand pour l’esprit, ni pour le cœur. Au mieux, c’est la cessation d’un état de choses atroce, - un bonheur négatif. Et il n’est même pas sûr qu’on l’ait : car les gouvernements ont des comptes à rendre à leurs peuples ; et, de deux choses l’une, ou ils ne les rendront pas, et alors rien n’aura été changé ; il n’y aura que vingt millions d’inutiles victimes ; ou ils rendront des comptes ; et fasse le ciel alors que le nombre des sacrifiés ne s’élève pas encore ! - Impossible d’arrêter mes regards au duel actuel, apparent, entre l’Allemagne et les Alliés. Leur duel bien plus considérable, pour ses conséquences sociales, s’annonce à l’horizon. Je ne crois pas que les hommes de notre génération aient chance de trouver « la paix durable » en dehors de leur âme cloîtrée. - Est-ce à dire que j’approuve un Lammasch de se dérober au pouvoir ? Peut-être pas. Si ceux qui voient mieux et plus loin que les autres se retirent de l’action commune, ils sont un peu responsables des erreurs que les autres, laissés à eux-mêmes, ne pourront éviter. Mes parents partent mercredi. Peut-être retiendrai-je ma mère, encore un mois : sa santé est très affaiblie. Je crains beaucoup la grippe, à leur retour là-bas. Excusez-moi de n’avoir pas répondu, au sujet de la traduction de mes articles écrits pendant la guerre. Je serai très heureux que Mme de Winternitz veuille bien s’en occuper. Transmettez-lui, je vous prie, mes remerciements et mes souvenirs respectueux.
Nous avons été bien inquiets pour le pauvre Masereel. J’espère que le danger est maintenant écarté. - Mais jamais la vie humaine n’a été si menacée. Elle tombe comme les feuilles d’automne.
Au revoir. Défendons-nous et défendons nos peuples contre la lassitude ! - Tous ne sont pas las, dans l’univers. Les Américains sont encore dans la période « romantique » de la guerre. Si celle-ci finit maintenant, il ne leur en restera que le côté d’aventures héroïques et de sport, - et le désir de recommencer.
Quant aux Asiatiques, ils n’ont pas commencé.
Affectueusement à vous
Romain Rolland

......

Romain Rolland et Stefan Zweig
Correspondance 1910-1919 (volume 1).
Édition établie, présentée et annotée par
Jean-Yves Brançy.
Traduction des lettres allemandes par
Siegrun Barat.
Éditions Albin Michel, mars 2014, 636 pages. 30 €
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite