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Marguerite Duras : Portrait Par Corinne Amar

 

Marguerite Duras, 1955 Marguerite Duras, 1955

« Vous êtes née à Gia Dinh, à quelques kilomètres de Saigon, et, après d’innombrables déménagements avec votre famille - Vin Long, Sadec -, vous avez vécu jusqu’à l’âge de dix-huit ans au Viêt-Nam, alors colonie française. Vous pensez que vous avez eu une enfance spéciale ?
Je crois parfois que toute mon écriture naît de là, entre les rizières, les forêts, la solitude. De cette enfant émaciée et égarée que j’étais, petite Blanche de passage, plus vietnamienne que française, toujours pieds nus, sans horaire, sans savoir-vivre, habituée à regarder le long crépuscule sur le fleuve, le visage tout brûlé par le soleil. »
Première question posée, première réponse ; à la fin des années 1980, Marguerite Duras s’entretient avec la journaliste italienne Leopoldina Pallotta della Torre ; De ces échanges naît un ouvrage paru en France en 2013 (La passion suspendue, Seuil), qui rassemble, en chapitres réorganisés par thèmes et chronologiques - confessions sur son enfance, sa famille, réflexions sur la littérature, le parcours d’une écriture, l’amant, l’Indochine, le Parti communiste, le rire, l’alcool, le désir, la passion, l’homosexualité, le cinéma... - les conversations qu’elles eurent à propos d’une vie, la sienne, et prétexte sublime à nourrir ses écrits. Plus loin, là encore, elle parlera de souffle, d’injonction ; la nécessité de se mettre là à écrire sans encore savoir quoi, écrire pour aller chercher en soi ce « lieu d’ombre où s’amasse toute l’intégrité de l’expérience »...
Qu’est-ce qu’une vie à l’œuvre ? De l’écrit et de l’écriture toujours et encore, endroit de la passion, quand on est une femme et qu’on s’appelle Marguerite Donnadieu - avant que de s’appeler Duras, nom de scène littéraire inauguré en 1943 à la parution d’un premier roman, Les Impudents, nom de lieu, une bourgade du Lot et Garonne, lieu du père, enterré là, Émile Donnadieu, mort en 1921 de dysenterie amibienne, parti sur un grand paquebot pour se faire soigner en métropole, jamais revenu - l’enfant a 7 ans -, Disparu, fantôme propre à hanter une œuvre sans pour autant avoir à y figurer -, qu’on est née un 4 avril 1914 et qu’on grandit au bord du Mékong, dans les colonies françaises. Nourriture inépuisable. Une mère, Marie Donnadieu, institutrice et directrice d’école, étouffante, exigeante, brutale, courageuse, injuste, magnifique : instruite mais sans goût pour la culture - et que Duras aimera jusqu’à l’obsession (« C’est d’elle que je veux dire l’histoire, [...] ce mystère qui a été très longtemps ma joie ou ma douleur »), deux frères, de longues années de voyages à travers l’Asie, et puis aussi, toutes les économies de la mère dans une concession incultivable, la plantation maternelle menacée par l’océan, dix années de tourmente - point d’ancrage de l’œuvre de Duras - qui seront racontées pour la première fois dans Un barrage contre le Pacifique (1950) - suffiront à construire la mythologie familiale et les prémices d’un espace de création illimité ; l’Asie, paysage à jamais familier - odeurs, pluies, chaleur humide, fièvres, amours, violence, érotisme -, unifié par l’omniprésence de l’eau, une « patrie d’eaux » : lacs, torrents, rizières, rivières, orages...
Lorsqu’en 1933, à l’âge de dix-neuf ans, bachelière, Duras quitte l’Indochine pour Paris, elle ne remettra plus les pieds en Asie. Quatre ans plus tard, elle rencontre l’écrivain et poète Robert Antelme, l’épouse en 1939 (il sera arrêté et déporté à Dachau en 1944 pendant onze mois - expérience qui verra naître L’espèce humaine, en 1947), puis Dionys Mascolo, en 1942 ; amant de Duras et futur père de son fils Jean, il vit chez eux, au 5 de la rue Saint-Benoît, à Saint-Germain-des-Prés - ce lieu accueillant, fluctuant, dont tous, amis, artistes, penseurs, hôtes de passage qui y entraient et en sortaient à chaque instant du jour, se souviennent, et où elle écrivit assidûment jusqu’à la fin de sa vie. Elle s’engage dans la Résistance en 1943, où elle se lie d’amitié avec François Mitterrand. De ce Journal tenu pendant la captivité de son mari, elle réécrira La Douleur, quarante ans plus tard. Le mariage, la guerre - « on ne parle pas assez de l’ennui de la guerre » -, le vide à combler pour parvenir à trouer l’ombre intérieure, réussir à convertir l’intérieur en extérieur, écrire encore, toujours, conjurer la douleur, la folie aussi, et l’oubli, la peur, la souffrance. « J’ai vécu la douleur comme un état, en quelque sorte, inhérent à l’être féminin. Comme toutes les femmes, je me suis ennuyée, fatiguée, près d’hommes qui me voulaient près d’eux pour se reposer de leur travail ou pour me laisser à la maison. Et c’est là, à la maison, dans la cuisine, souvent, que j’ai écrit. Je me suis mise à aimer le vide laissé par les hommes qui sortaient. Ce n’est qu’alors que je pouvais penser (...) op. cité p. 149 ». Les hommes de Duras, à commencer par le premier, L’Amant, qu’elle écrit en 1984, revenant sur une histoire déjà racontée, comme elle l’a fait souvent, et n’a cessé de le faire, notamment dans la dernière décennie de sa vie (Les yeux bleus cheveux noirs (1986) reprenant La Maladie de la mort, Yann Andréa Steiner revenant sur L’Eté 80, L’amant de la Chine du Nord (1991) étant une réécriture de L’Amant. « Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi » : ce sont les premières lignes de L’Amant, où l’on voit deux images se superposer ; le visage « dévasté » d’aujourd’hui, « lacéré de rides sèches et profondes » et celui de la très jeune fille adolescente alors qu’elle était, dans une pension d’État à Saigon, mûre pour la jouissance, au moment où elle croise, « pendant la traversée d’un bras du Mékong sur le bac qui est entre Vinhlong et Sadec » le Chinois, un Asiatique de quinze ans son aîné, avec qui elle vit une liaison ardente. Le livre est un triomphe spectaculaire, qui obtint le prix Goncourt. Trois ans auparavant, à la fin de l’été 1980, Duras rencontrait Yann Lemée, étudiant en philosophie, à Caen, 27 ans, homosexuel qui lui écrit depuis longtemps, lui envoie des lettres et des poèmes, et qu’elle nommera Yann Andréa. Les années 1970 ont marqué comme une sorte d’absence ; elle n’a pas publié de livres, a fait des films, ne supportait plus les phrases, croyant « presque » un temps que la littérature n’était plus dans les livres. Dans Le Livre dit, Entretiens de Duras filme (édition établie par Joëlle Pagès-Pindon, Gallimard, mai 2014), où l’on voit Duras au travail dans le documentaire réalisé par Jean Mascolo, son fils, et Jérôme Beaujour, sur le tournage d’Agatha et les lectures illimitées, en mars 1981 à Trouville, l’auteur évoque, dans sa préface, cette période l’année 80, racontée par Duras dans La vie matérielle  : « Je me souviens très clairement de ce jour-là. Je n’avais qu’un désir, c’était d’écrire à ce jeune étudiant de Caen pour lui dire combien c’était de difficile pour moi de vivre encore. Je lui ai dit que je buvais beaucoup, que j’étais rentrée à l’hôpital à cause de ça, que je ne savais pas pourquoi je buvais à ce point. C’était en janvier 1980. [...] C’est au retour de ça que j’ai écrit une lettre à Yann, cet homme que je ne connaissais pas, à cause des lettres qu’il m’écrivait - que j’ai gardées, qui sont admirables. Et puis, un jour, sept mois après, il m’a téléphoné et il m’a demandé s’il pouvait venir. C’était l’été. Rien qu’en entendant sa voix j’ai su que c’était de la folie. Je lui ai dit de venir. Il a abandonné son travail, il a quitté sa maison. Il est resté. (P.15) ». L’extrait est sublime et Yann Andréa sera le compagnon des seize dernières années de sa vie.

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