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Entretien avec Joëlle Pagès-Pindon
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

JPagesPindon portrait recadré2014 Joëlle Pagès-Pindon est professeur de Chaire supérieure de Lettres classiques et vice-présidente de L’Association Marguerite Duras. Auteur de Marguerite Duras. L’écriture illimitée (Ellipses, 2012), elle est coéditrice des volumes III et IV des Œuvres complètes de Marguerite Duras en Pléiade, sous la direction de Gilles Philippe (mai 2014) et éditrice de Marguerite Duras, Le Livre dit. Entretiens de Duras filme, Gallimard (mai 2014).
Dans le cadre du Centenaire de la naissance de Marguerite Duras, elle est conseiller scientifique de Paris Bibliothèques (avec Alain Vircondelet) et commissaire de l’exposition de photographies « Lieux de Marguerite Duras. De l’Indochine à la rue Saint-Benoît », présentée à la Médiathèque Marguerite Duras (Paris 20e) du 27 mars au 1er juin 2014.

Vous venez de publier (13 mai 2014) chez Gallimard, Marguerite Duras, Le Livre dit, des entretiens retranscrits, présentés et annotés de Duras filme. Vous êtes aussi coéditrice des volumes III et IV des Œuvres complètes de Marguerite Duras en Pléiade (même date de parution). Vous m’avez dit lors de notre première rencontre n’avoir pu travailler sur Marguerite Duras avant 2000. Est-ce précisément parce que son œuvre vous inspirait un sentiment qui vous plaçait dans une proximité telle que vous ne pouviez l’étudier ?

Joëlle Pagès-Pindon Ma vraie découverte de l’œuvre de Marguerite Duras s’est faite avec la lecture du Ravissement de Lol V. Stein à la fin des années soixante-dix. Ce fut une révélation : je trouvais dans ce roman à l’écriture singulière, la même profondeur que celle qui m’attirait chez des poètes comme Apollinaire, Mallarmé ou Ponge. À partir de ce moment, je me suis mise à lire tous ses textes, les récits du « cycle indien » comme Le Vice-consul, L’Amour ou India Song ou des œuvres plus énigmatiques, aux contours génériques plus incertains comme Abahn, Sabana, David ou les Aurelia Steiner. À leur lecture, je ressentais profondément ce que Duras elle-même affirmera en 1987 à propos de son roman Emily L : « Car il n’y a d’écrit que l’écrit du poème. Les romans vrais sont des poèmes  » (Lettre à Jean Versteeg, Le Monde extérieur). J’ai connu le même éblouissement à la lecture d’Agatha, en 1981, qui se présente comme un dialogue de théâtre mais qui se lit et qui s’écoute comme un chant alterné, au rythme envoûtant fait de paroles et de silences. Or, à partir des années quatre-vingt - celles précisément sur lesquelles j’allais ensuite concentrer mes recherches -, Marguerite Duras accède au statut de personnage, de « star », tantôt encensée tantôt ridiculisée. Elle intervient sur la scène médiatique - soutien à l’élection de François Mitterrand, prise de position controversée dans le procès autour de la mort du petit Grégory Villemin - ; elle affiche sa passion tumultueuse pour Yann Andréa, son jeune compagnon. Les textes de cette période (La Maladie de la mort, L’Amant, La Douleur ou Emily L.) s’inscrivent dans la mouvance de ce que l’on nommera « autofiction », quand le vécu biographique devient la matière même de l’écrit. Cette médiatisation, cette surexposition de la personne m’ont semblé se faire au détriment de l’œuvre, et, tout en continuant de la lire, j’ai pris quelque distance avec une forme de création qui me semblait trop complaisante et dont je n’ai pas alors perçu la puissance singulière.
Il faudra en 2000, la commande d’un ouvrage de synthèse sur l’œuvre de Duras pour que je surmonte ces réserves et que je commence à travailler sur cet auteur. Au cours de mes recherches, j’ai eu la chance de rencontrer des comédiens, metteurs en scène, cinéastes, musiciens, écrivains qui ont été en relation de proximité avec elle, de bénéficier de leur témoignage et de les accompagner dans certaines de leurs créations. J’aurai ainsi la chance de travailler avec la comédienne Claire Deluca, qui a créé les premières pièces de théâtre de Duras dans les années soixante  ; avec Michelle Porte, réalisatrice de films essentiels comme les Lieux de Marguerite Duras ou Savannah bay c’est toi, qui a fait appel à moi pour présenter L’Après-midi de Monsieur Andesmas, le film avec Michel Bouquet et Miou-Miou qu’elle a adapté du roman de Duras en 2004 (DVD production MK2). Cela fait maintenant quatorze ans que je ne cesse d’explorer l’univers imaginaire de Marguerite Duras avec la même passion - une passion parfois dévorante !

Depuis, vous avez donc publié de nombreux articles sur Duras et vous êtes l’auteur d’un essai qui analyse la genèse et la réception de son œuvre à partir de documents d’archives, Marguerite Duras, L’écriture illimitée, paru en 2012 aux éditions Ellipses. Dans le cadre du Centenaire de la naissance de Marguerite Duras, vous êtes conseiller scientifique de Paris Bibliothèques, avec Alain Vircondelet, et commissaire de l’exposition de photographies « Lieux de Marguerite Duras. De l’Indochine à la rue Saint-Benoît  », présentée depuis le 27 mars et jusqu’au 1er juin 2014 à la Médiathèque qui porte son nom (Paris, 20e). Pouvez-vous nous parler du parti pris de cette exposition, du lien des photographies avec l‘écriture, des lieux que l’écrivain a habités et qui ont été une source d’inspiration pour sa création ?

J. P-P. Lorsque, dans le cadre du Centenaire de la naissance de Marguerite Duras, les responsables de Paris Bibliothèques et de la Médiathèque Marguerite Duras ont proposé de présenter une exposition photographique, Alain Vircondelet et moi-même nous sommes très vite accordés sur le choix de la thématique des lieux. Depuis que Michelle Porte, cinéaste et amie de l’écrivain, a réalisé en 1976 un portrait filmé qu’elle a intitulé Les Lieux de Marguerite Duras - que les Éditions de Minuit ont publié en 1977 sous la forme d’un livre avec des photographies -, on sait que la thématique des lieux est essentielle pour comprendre sa création, et l’édition que j’ai faite des Lieux de Marguerite Duras dans le tome III des Œuvres complètes de Marguerite Duras en Pléiade (sous la direction de Gilles Philippe), me l’ont encore confirmé, s’il en était besoin  ! Les différents lieux où Marguerite Duras a vécu sont bien plus que des données d’état civil, bien plus que des espaces qu’elle a habités ou traversés de sa naissance à sa mort. Pour elle comme pour Proust, le lieu n’est pas simplement lié à l’espace ; il est lié au temps, à la mémoire, à l’imaginaire, à l’écriture. Ce constat qu’elle formule devant Michelle Porte « La mémoire pour moi est une chose répandue dans tous les lieux » (Les Lieux p. 96) permet de comprendre que les lieux sont une constituante essentielle de ce que l’on peut appeler son « être-au-monde ».
De l’Indochine coloniale où Marguerite Duras est née le 4 avril 1914 à l’appartement du 5 de la rue Saint-Benoît, dans le 6e arrondissement de Paris, où elle s’est éteinte le 3 mars 1996, après y avoir vécu pendant cinquante-quatre ans ; de la maison de Neauphle-le-Château en Seine et Oise (aujourd’hui les Yvelines) à la Résidence des Roches noires, à Trouville : ces différents lieux que l’écrivain a habités au cours de son existence font corps avec son être et avec sa création. Les parcourir, c’est à la fois parcourir sa vie et parcourir son œuvre, littéraire ou cinématographique. C’est d’ailleurs cette dimension qui nous a guidés dans le choix des clichés présentés. Dès l’origine, le fils de l’écrivain, Jean Mascolo, s’est associé au projet, avec l’idée de donner à voir ce que sa mère elle-même avait vu des lieux évoqués. Il nous a ouvert ses archives personnelles et familiales, une collection d’une grande richesse. Ayant suivi Marguerite Duras dans la plupart de ses tournages, comme photographe de plateau et comme assistant, il me faisait d’ailleurs remarquer que peu de cinéastes ont été, comme, elle, autant photographiés sur leurs films ! Les documents que j’ai rassemblés - avec l’aide de son assistante, Michèle Kastner -, dont un tiers sont inédits, proviennent donc de sa collection ; d’autres photographies sont issues des archives de Michelle Porte, Jean Mascolo nous a également suggéré la participation de proches et d’amis ayant vécu aux côtés de sa mère : l’exposition présente ainsi de précieux témoignages sur le lien intime que Duras entretenait avec les lieux et leurs occupants.
Marguerite Duras (née Donnadieu) a vu le jour le 4 avril 1914 à Giadinh, près de Saigon, où ses parents étaient fonctionnaires coloniaux. Quand, en 1933, à l’âge de dix-neuf ans, elle quitte l’Indochine française, c’est pour elle un exil définitif. Tous ces paysages du Cambodge et de l’actuel Vietnam marqueront de leur empreinte le récit d’une enfance à jamais présente à travers Un Barrage contre le Pacifique, L’Amant ou L’Amant de la Chine du Nord. Marguerite Duras gardera le souvenir puissant de paysages naturels faits de forêts profondes et de fleuves - « Mon pays natal c’est une patrie d’eaux » - dans le delta du Mékong ou le golfe de Siam ; d’édifices à l’architecture majestueuse dans les villes de Hanoi ou de Saigon ; de foules grouillantes, sur les routes ou dans le faubourg chinois de Cholon : la première section de l’exposition nous invite à les découvrir.
En 1943, au moment où elle publie son premier roman, Les Impudents, l’écrivain emprunte son nom de plume au pays de son père. « Duras » est la ville de Guyenne près de laquelle Henri Donnadieu, originaire du Lot-et-Garonne, avait acheté une propriété, le Platier, où, malade, il était revenu finir ses jours en 1921, et où Marguerite elle-même avait séjourné de 1922 à 1924. Le domaine de Platier et les paysages de cette région forment, à peine transposés, le décor des Impudents. L’exposition montre un rare cliché de l’écrivain revenu en 1966 sur les ruines de Platier, dans la commune de Pardaillan.
En 1942, Marguerite et son mari Robert Antelme ont emménagé dans l’immeuble du 5 de la rue Saint-Benoît. Les photos de l’exposition montrent avec précision ce lieu de la sociabilité qu’était l’appartement du 3è étage. Marguerite, Robert et Dionys Mascolo (devenu son compagnon et le père de son fils Jean après le divorce du couple Antelme en 1947) y retrouvent ceux que l’on rassemblera sous la dénomination de « Groupe de la rue Saint-Benoît ». Écrivains et intellectuels, ils partagent avec eux leurs engagements successifs dans la Résistance, le communisme, la lutte anticolonialiste ou les combats de mai 68.
En 1957, l’achat de la propriété de Neauphle-le-Château, grâce aux droits d’adaptation cinématographique d’Un Barrage contre le Pacifique, s’avère décisif. Ayant pour vocation d’abriter l’écriture - « J’avais enfin une maison où me cacher pour écrire des livres » Écrire p. 19) -, la demeure sera aussi une inépuisable source d’inspiration  : « Toutes les femmes de mes livres ont habité cette maison » dit Duras à Michelle Porte. Les photos prises par Michelle Porte et Jean Mascolo nous montrent l’étang, le parc, les pièces de cette habitation tout en longueur avec leurs meubles et leurs objets au charme suranné. C’est là qu’au cours des années soixante-dix, elle filme Jaune le Soleil, Nathalie Granger ou encore Le Camion, dont l’exposition présente des photos de tournage.
L’appartement que l’écrivain achète en 1963 dans l’ancien hôtel des Roches Noires, sur la côte normande, est aussi un haut lieu de la création durassienne. Les paysages de Trouville font resurgir l’enfance au bord du Pacifique, puis se confondent avec les contrées imaginaires des romans du « cycle indien », Le Vice-consul, L’Amour ou India Song. Duras fait du grand hall des Roches Noires, de ces baies ouvertes sur la « mer illimitée », le décor emblématique de ses films comme La Femme du Gange ou Agatha et les lectures illimitées, dont l’exposition nous évoque le tournage. On retrouve ces « plages de l’atlantique » de Trouville dans L’Été 80, L’Homme atlantique ou Emily L.

Le Livre dit témoigne de la préparation, de la genèse du film Agatha et les lectures illimitées qui est une adaptation du texte intitulé Agatha, paru chez Minuit au moment du tournage, en 1981. Qu’est-ce qui vous a décidé à entreprendre cette édition qui, en plus des entretiens, comprend un manuscrit inédit ?

J. P-P. Mon édition du Livre dit. Entretiens de Duras filme que publie Gallimard, donne à lire les entretiens inédits de Marguerite Duras que son fils Jean Mascolo m’a fait découvrir à l’occasion de mon travail pour les tomes III et IV des Œuvres complètes de Marguerite Duras en Pléiade. J’avais à éditer, préfacer et annoter Agatha, un dialogue entre un frère et sa sœur qu’unit une passion incestueuse. Pour comprendre la genèse et la portée profonde de ce texte, publié en mars 1981, qui est le premier texte écrit par l’écrivain après la rencontre de celui qui sera le compagnon de ses seize dernières années, Yann Andréa, j’avais vu et revu Duras filme, le documentaire coréalisé par Jean Mascolo et un de ses amis, Jérôme Beaujour, sur le tournage d’Agatha et les lectures illimitées, contemporain de la sortie du livre. La référence à Duras filme s’est révélée également indispensable pour l’édition que je devais faire en Pléiade du Monde extérieur. Outside2, un recueil de textes et articles paru en 1993. Parmi les cinquante-sept textes du recueil, onze étaient de source inconnue, Marguerite Duras s’étant contentée d’en indiquer l’année. Je pressentais bien que certains de ces textes étaient en rapport avec Duras filme, mais les passages concernés n’apparaissaient pas dans les cinquante minutes que représente le documentaire de Jean Mascolo et de Jérôme Beaujour. C’est alors que Jean Mascolo, à qui je faisais part de mes interrogations, me répondit que ces passages provenaient des rushes de Duras filme ! Il m’a ensuite fait l’amitié de me les confier : j’ai pu ainsi visionner le contenu de trois cassettes VHS qu’il conservait dans ses archives personnelles et sur lesquelles se trouvaient six à sept heures d’images filmées. Pendant les quatre premiers jours du mois de mars 1981, Jean Mascolo et Jérôme Beaujour ont suivi avec une caméra video Marguerite Duras tournant Agatha et les lectures illimitées dans divers lieux de Trouville et de ses environs. Tantôt l’écrivain s’entretient sur des sujets divers, avec ceux qui l’entourent (Jean Mascolo et Jérôme Beaujour  ; ses comédiens Yann Andréa et Bulle Ogier ; sa chef-opératrice Dominique le Rigoleur et l’équipe des techniciens du film), dans son appartement ou dans un restaurant ; tantôt on la voit dans sa pratique filmique, faisant des repérages ou dirigeant ses comédiens.
Il m’a très vite semblé que cette parole de Marguerite Duras que conservaient les rushes de Duras filme méritait d’être consignée dans un texte publié. Authentique et spontanée, elle se révèle d’un intérêt exceptionnel, non seulement comme témoignage de la genèse du film qu’elle était en train de tourner, mais aussi pour l’éclairage qu’elle apporte sur sa création textuelle et cinématographique. En redonner la totalité, ce n’est pas redoubler Duras filme. Les cinquante minutes de ce documentaire sont construites sur une cohérence précise : il s’agissait pour Jean Mascolo et Jérôme Beaujour de donner les temps forts de la genèse d’Agatha et les lectures illimitées, dont ils présentent plusieurs plans. La transcription des rushes inscrit la parole durassienne dans une autre continuité, celle de la vie quotidienne d’un tournage ; elle y dérive sur des sujets qui débordent Agatha.
L’écrivain elle-même a d’ailleurs souhaité garder une trace de ces échanges puisqu’elle a fait transcrire des passages des rushes et qu’elle a à plusieurs reprises, retravaillé cette transcription dactylographiée. Et c’est dans la foulée de « l’exhumation » des rushes de Duras filme que Jean Mascolo a également sorti de ses archives personnelles une chemise contenant un manuscrit intitulé « Les Brouillons du “Livre dit” ». Sur les vingt-huit feuillets de ce manuscrit inédit, on découvre un véritable palimpseste : Marguerite Duras a procédé à la réécriture manuscrite de plusieurs pages dactylographiées qui sont la transcription des conversations qu’elle a eues dans les rushes de Duras filme. On imagine mon émotion devant ce manuscrit au titre si poétique et totalement inédit ! Le projet de publier à la fois la transcription des rushes et le manuscrit du « Livre dit » s’est donc imposé pour moi : l’ensemble permet de mieux percevoir ce qui fait l’essence de son écriture : la puissance poétique de la voix.

En préambule à l’édition du Livre dit, vous écrivez : « Le tournage d’Agatha et les lectures illimitées saisit Marguerite Duras dans un moment de grâce, quand s’opère sous nos yeux cette fusion du réel et de l’imaginaire qui fait la singularité de sa création et qu’elle exprimera, en 1990, dans cette formule : “J’ai vécu le réel comme un mythe“ »...

J. P-P. Oui, cette dernière formule de Marguerite Duras est pour moi la clé de son esthétique, et cela particulièrement à partir de l’été 1980, quand elle rencontre celui qui s’appelle encore de son vrai nom, Yann Lemée, qui sera à la fois le compagnon de ses seize dernières années et ce que je considère comme le « centre scriptural  » de sa création sous le nom fictionnel de Yann Andréa. Après la décennie soixante-dix, au cours de laquelle Duras s’est essentiellement consacrée au cinéma et aux entretiens, l’écrivain va entamer une période très féconde d’écriture, marquée par les grands textes d’inspiration « autofictionnelle » que j’ai évoqués précédemment, comme Agatha, La Maladie de la mort, L’Amant, La Douleur ou Emily L...
C’est Yann Andréa qui relance l’écriture car il cristallise sur sa personne des figures et des thématiques qui sont celles de l’écrivain depuis toujours. Confondu avec « le petit frère » tant aimé de son enfance indochinoise, avec l’enfant aux yeux gris de L’Été 80, le jeune homosexuel Yann Andréa incarne aussi la passion tragique, les amours impossibles - celui d’un frère et d’une sœur, celui d’une petite blanche et d’un chinois -, la folie de l’écriture à laquelle il est associé : il tapera à la machine plusieurs des textes que Marguerite Duras lui aura dictés.
Agatha est le premier texte puis le premier film à témoigner de cette nouvelle étape de la création durassienne. Pouvoir suivre Marguerite Duras pendant les quatre jours de son tournage, c’est en effet assister « en direct » à un moment exceptionnel : celui de la métamorphose d’une personne réelle en personnage de fiction. Sous nos yeux, Marguerite Duras s’empare des mots d’Agatha qu’elle prononce à voix haute quand elle filme celui qui incarne à l’écran le frère incestueux, Yann Andréa : « Il s’agit de moi - puisque Agatha, c’est moi » dit-elle dans Duras filme.

Duras parle des personnages de son œuvre comme s’ils avaient existé et fait de Yann Andréa un personnage emblématique de son écriture... Son écriture est donc en « perpétuelle transgression des frontières », elle s’inscrit dans ce refus de distinguer ce qui est écrit de ce qui a été vécu...

J. P-P. S’agissant de Marguerite Duras, en effet, il faut manier avec prudence la référence au « vécu » biographique. Si la biographie fournit de nombreux éléments de l’œuvre, elle ne doit pas être considérée comme une clé qui permettrait d’accéder à l’essentiel de sa création. On ne peut à propos de Duras parler de « vérité » et de « mensonge », car son écriture vise à produire un muthos, pour reprendre le terme de l’antiquité grecque. Le muthos est une parole poétique qui dit le monde autrement que l’histoire ou la philosophie ne le disent. Dans les œuvres qui reprennent l’histoire épique, tragique, d’Un Barrage contre le Pacifique, le mythe obéit à une cohérence symbolique : la figure maternelle est souvent associée à la figure marine ; à plusieurs reprises dans l’œuvre, la phrase durassienne nous fait glisser du mot « mer » au mot « mère », et la violence de l’océan est la métaphore de la violence maternelle. De même, à partir de la fin de 1980, la personne de Yann Andréa devient le support du muthos de ce que j’ai proposé de nommer le « cycle atlantique ». Dans la production des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, en effet, Yann Andréa est le dédicataire de deux textes - L’Été 80 et Les Yeux bleus cheveux noirs, sans compter le dernier, C’est tout, dont l’incipit est : « Pour Yann » ; il est, par ailleurs, dans L’Homme atlantique et Yann Andréa Steiner, le personnage éponyme ainsi que l’allocutaire du « vous » initial ; il est présent dans La Pute de la côte normande par son prénom « Yann » et à travers le «  vous  » et le « nous » dans Emily L. ; enfin son ombre plane dans Agatha ainsi que dans La Maladie de la mort. J’ai pu montrer dans mon essai sur Marguerite Duras, L’écriture illimitée que la date donnée par Duras et Yann Andréa comme celle de leur rencontre - le 29 juillet 1980, alors qu’en réalité, Yann Andréa est arrivé à Trouville le 30 août 1980, comme l’attestent les archives - est une date « mythique », forgée pour correspondre à la fiction de La jeune fille et l’enfant, racontée dans L’Été 80. Cette histoire - celle d’un amour entre une jeune monitrice de colonies de vacances et un enfant de sept ans -, que Marguerite Duras observe sur la plage, depuis son appartement des Roches Noires, est à ses yeux de même nature que celle qu’elle vit avec Yann Andréa. Or, dans L’Été 80, c’est à la fin du mois de juillet que la jeune fille propose à l’enfant de venir la retrouver, quand il aura dix-huit ans. Ainsi, chez Duras, c’est moins le réel qui modèle la fiction que la fiction qui structure et modèle le réel.

Dans Les Lieux de Marguerite Duras, l’écrivain dit à la réalisatrice, Michelle Porte : « Je voudrais reprendre le cinéma à zéro, dans une grammaire très primitive... très simple, très primaire presque  : ne pas bouger, tout recommencer. ». Dans Duras filme, la phrase qui dit « Je veux la mer à peine, le sable à peine, les coquillages à peine, le ciel à peine et Bulle à peine aussi dans ce hall sublime des Roches Noires » ne corrobore-t-elle pas ce désir d’une grammaire cinématographique très simple dont la visée serait d’augmenter la liberté d’invention du spectateur ?

J. P-P. Oui, les entretiens et les séquences de tournage de Duras filme permettent de mieux comprendre ce que Marguerite Duras veut faire dans son cinéma. Elle a toujours été très radicale en la matière : le cinéma commercial qu’elle appelle « le cinéma du samedi » lui fait horreur et ses propres films en prennent le contre-pied. Quand on lui demandait pourquoi elle s’était mise à faire des films, elle répondait : « C’est arrivé comment ? Le dégoût des films qu’on faisait à partir de mes livres. » (Le Monde extérieur, p. 104). Au cinéma comme en littérature, Duras considère que le réalisme a fait son temps - « Le réalisme ne m’intéresse en rien, il a été cerné de tous les côtés » - ; que prétendre copier la réalité est illusoire et sans intérêt. Dans le premier entretien de Duras filme avec Yann Andréa, elle se moque des films américains qui croient pouvoir montrer le bonheur « La femme qui sourit, le mari qui revient de son travail » (p. 44) et elle s’élève contre ce qu’elle nomme « le préjugé de la représentation ». Au trop-plein de l’image réaliste, qui accumule les prétendus signes de la réalité, Duras substitue une esthétique du « manque », du « à peine  ». Dans la première conversation avec Yann Andréa que j’évoquais à l’instant, elle explicite sa conception du manque fécond au cinéma : « C’est par le manque qu’on dit les choses, le manque à vivre, le manque à voir. C’est par le manque de lumière qu’on dit la lumière, et par le manque à vivre qu’on dit la vie, le manque du désir qu’on dit le désir, le manque de l’amour qu’on dit l’amour ; je crois que c’est une règle absolue. » (p. 40). La première manifestation de cette théorie du manque est bien sûr l’économie extrême des moyens techniques mis en œuvre par Duras dans son cinéma, loin du « train des milliards » du cinéma américain ! Mais c’est surtout dans le traitement de l’image qu’elle s’exerce. Dans les films de Duras, l’image sera épurée jusqu’à l’absence : on sait que L’Homme atlantique, le film issu des chutes du tournage d’Agatha et les lectures illimitées, est constitué pour moitié d’un écran noir. Car donner moins à voir, c’est donner plus à entendre : le texte, ou plutôt sa profération à voix haute, c’est pour Duras ce qui fait accéder à l’illimité de la création. En 1983, lors de sa mise en scène de Savannah bay au Théâtre du Rond-Point, elle développera la même théorie à propos du théâtre et dira à Michelle Porte qui l’interroge : « Je crois que c’est au théâtre qu’à partir du manque, on donne à voir, si vous voulez ; je l’ai dit aussi pour le cinéma ».
Derrière ce que Duras nomme une « grammaire primitive, très simple  », c’est en fait tout un art poétique, tout un réseau symbolique que sa création filmique met en œuvre.

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Télécharger FloriLettres, édition 154, mai 2014

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Entretien vidéo, jeudi 22 mai 2014 - Librairie Mollat (Bordeaux) - Joëlle Pagès-Pindon présente le « Livre dit »

Marguerite Duras, Le Livre dit entretien Marguerite Duras
Le Livre dit
Entretiens de Duras filme

Édition établie, présentée et annotée
par Joëlle Pagès-Pindon
Éditions Gallimard, 13 mai 2014

M Marguerite Duras
Œuvres complètes III, IV
1974-1995
- (coffret)
Sous la direction de Gilles Philippe
Avec la collaboration, notamment, de Joëlle Pagès-Pindon
Éditions Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 13 mai 2014, 3 536 pages
Les deux premiers volumes de la Pléiade, publiés par Gallimard en octobre 2011, rassemblent ses écrits des années 1940 à 1973.

Joelle Pagès-Pindon, L’écriture illimitée Joëlle Pagès-Pindon,
Marguerite Duras. L’écriture illimitée
Éditions Ellipses, 2012.

Joelle Pagès-Pindon, Naissances d’argile Joëlle Pagès-Pindon,
Naissances d’argile (poésie)
Imprégnations de Marie-Pierre Thiébaut
Éditions du Frisson esthétique, 2010. Coll. Les mots qui couvent.
Artiste singulière, Marie-Pierre Thiébaut a partagé avec Marguerite Duras, outre de longues années d’amitié, un imaginaire en résonance profonde avec celui de l’écrivain. En accompagnement à une exposition de ses sculptures, en 1972, Marguerite Duras avait écrit un texte intitulé « Au fond de la mer », qu’elle fit ensuite figurer dans Outside.

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Sites internet

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

Association Marguerite Duras
http://www.margueriteduras.org/

Société Internationale Marguerite Duras
http://societeduras.com/

Centre International de Cerisy
Marguerite Duras, Passages, Croisements, Rencontres
Colloque de 7 jours, du 16 au 23 août 2014
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/dura...

Paris-Bibliothèques. Programmation
http://www.paris-bibliotheques.org/...

Médiathèque Marguerite Duras - blog
http://mediathequemargueriteduras.w...

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