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Extraits choisis - Marguerite Duras

 

Duras, Agatha DVD Agatha et les lectures illimitées
Un film écrit et réalisé par
Marguerite Duras
avec Bulle Ogier (la soeur) Yann Andréa (le frère), Marguerite Duras (voix)
Format : couleur
Durée 90 minutes
suivi de Duras filme
produit et réalisé par Jean Mascolo et Jérôme Beaujour
DVD format PAL.

Marguerite Duras
Le Livre dit
Éditions Gallimard

Les entretiens de Duras filme

Dans la soirée du dimanche 1er mars 1981, après l’arrivée à Trouville de l’équipe de tournage du film Agatha et les lectures illimitées, Marguerite Duras se trouve dans son appartement des Roches Noires. Elle s’adresse à Jean Mascolo, son fils - dit Outa - et à Jérôme Beaujour, les réalisateurs de Duras filme, ainsi qu’à Yann Andréa, qui dialogue avec elle.

MARGUERITE DURAS - Je suis venue ici pour faire deux films en même temps, Agatha et La Jeune Fille et l’enfant, qui est un extrait de L’Été 80. Ces deux textes ont été écrits dans le même été, pendant cet été 80 justement, et au même endroit, c’est-à-dire ici, à la fin de Trouville, aux Roches Noires. Et je pensais qu’il était possible que je fasse une même image pour deux textes. Et je ne crois pas que ce soit possible maintenant, à cause d’une question d’argent. Donc je vais probablement ne faire qu’Agatha et je suis déchirée à l’idée d’abandonner La Jeune Fille et l’enfant. Mais vous pouvez toujours voir ce que ça donne.
Dans quinze jours, ce sera trop tard pour tourner ces films ; nous sommes encore dans l’hiver - nous sommes à la fin du mois de février -, et c’est le temps exact, le temps précis qui est nécessaire pour tourner les films de l’été. Je veux dire par là que les films de l’été se tournent l’hiver ; je peux même aller plus loin, je dis que le cinéma se fait en hiver. C’est-à-dire pendant l’absence, l’absence même du sujet, la fuite même des conditions du sujet, c’est-à-dire de la chaleur, d’une aise à vivre, d’une sorte de vacation de l’être humain, de son jeu. C’est en hiver seulement qu’on peut témoigner du bonheur de vivre. C’est en hiver - quand il est impossible, quasiment impossible, justement, d’accéder à cette aise à vivre -, qu’on peut en témoigner. La jeune fille et l’enfant n’ont pas existé, ils n’ont jamais existé, en aucun cas ; et c’est maintenant, en plein hiver, que je suis capable de rendre compte de ça, de l’imagination que j’en ai eue. Agatha n’a pas existé, la villa Agatha n’a pas existé. Et c’est maintenant, en plein hiver, alors que c’est le récit de vacances d’été entre un frère et une sœur, que l’inceste - puisque c’est un film sur l’inceste -, que l’inceste s’est déclaré ; c’est maintenant, en plein hiver, que je peux en témoigner. On atteint là à une contradiction essentielle, à un paradoxe essentiel du cinéma. C’est par le manque qu’on dit les choses, le manque à vivre, le manque à voir. C’est par le manque de lumière qu’on dit la lumière, et par le manque à vivre qu’on dit la vie, le manque du désir qu’on dit le désir, le manque de l’amour qu’on dit l’amour ; je crois que c’est une règle absolue. Je crois que la plénitude du désir, de l’amour, de la chaleur, de l’aise à vivre... ne comporte en soi aucun manque à être, donc ne peut pas se dire. Je crois que c’est à partir du manque d’être - d’être dans le désir, dans l’amour, dans l’été -, qu’on peut dire l’amour, le désir, l’été et... l’inceste, c’est-à-dire le crime. Je ne dis pas que je vais réussir à le faire ; je dis que je le ferai selon moi, du mieux que je peux. C’est-à-dire toujours de la même façon, en donnant moins à voir et plus à penser, et plus à entendre.

......

Les livres et les films, la mort, les femmes et les hommes

(...)

DOMINIQUE LE RIGOLEUR - Est-ce que tu as l’impression que tu as toujours eu la même image sur tous tes films ? Que le film, tout d’un coup, s’est mis à exister ?
M. D. - Oui, d’une sorte de fatalité sur moi, oui. C’est ce qui va me faire beaucoup de bien, de mourir ; c’est que je ne peux pas me tirer de moi-même. Quand je mourrai, je serai quand même délivrée de quelque chose qui est moi ; parce que je ne peux pas, je n’ai jamais pu me sortir... de ça. Enfin, appelons ça la fatalité du moi, facilement.
D. L. R. - Mais par exemple, il y a quelques personnes femmes que je connais, qui partent en vacances et qui emmènent des livres de Marguerite Duras ; et qui vivent avec toi pendant une semaine, deux semaines, trois semaines, en vacances, avec toi. Quelle impression ça te fait, de savoir qu’il y a des gens que tu ne connais pas, qui ne veulent pas se débarrasser de toi du tout, mais qui, au contraire, partent avec toi ?
M. D. - Oui, mais... quand le livre est fait et qu’il est donné à l’imprimeur et que je le quitte, comme un amant, je ne veux plus savoir ce qu’il en advient. Sans ça, je ne vivrais plus, ce serait horrible !
D. L. R. - Mais je veux dire, par-delà la mort - c’est un lieu commun...
M. D. - Il n’y a plus rien par-delà la mort...
D. L. R. - Oui, mais tu ne pourras pas mourir, je veux dire. Le fait d’écrire, de donner quelque chose aux autres...
M. D. - Si ! Je mourrai, j’espère.
D. L. R. - Non, ce n’est pas possible.
M. D. - Si, je vais mourir, je mourrai, je mourrai complètement, comme tout le monde, écoute ! Non, non, non, je n’ai aucune illusion là-dessus ; je mourrai comme - je ne sais pas, moi, comme n’importe qui -, comme un légume pourri, un fruit pourri... un vieux truc. Je mourrai de la mort concrète, la plus concrète possible et je le désire complètement. Et plus rien ne subsistera et plus rien ensuite ne me regardera. Je veux dire, plus rien ne me regarde déjà, de ce qui surviendra... Mais c’est un grand réconfort !
D. L. R. - Tu le disais toi-même en voyant les restes du repas de midi, quand on a fini de déjeuner, tu disais : « C’est comme un amour qui serait passé ; de le revoir comme ça, sur la table, je dirais hors du repas, c’est quelque chose de vraiment pénible. » Ceci dit, l’émotion que toi, tu éprouves en écrivant tes livres, même si toi, tu ne l’éprouves plus ensuite - si tu veux, ça, je ne le crois pas du tout -, en les relisant ou en les entendant lire par d’autres, il y a d’autres gens qui, avec la même émotion ou une émotion similaire, quand ils reliront tes livres, ressentiront des choses qui seront très proches peut-être de ce que tu as écrit.
M. D. - Oui, mais moi, je suis là. Quand le livre passe à l’autre, moi, où je suis ?
D. L. R. - Tu es comme dans la relation amoureuse, tu es complètement là.
M. D. - Je suis perdue, je suis ailleurs. Je veux dire, même, je suis morte.
D. L. R. - Je n’ai pas l’impression.
M. D. - Mes livres, ils vont rester, tu vas voir. C’est prévu comme ça, ils vont rester. Mais qu’est-ce que tu veux, je ne suis responsable que de les avoir écrits, je ne suis pas responsable de leurs conséquences !

......

En tournage avec Yann Andréa

Après de longs plans muets sur la plage et ses villas, puis dans les rues de Trouville, la caméra vidéo filme Marguerite Duras dirigeant Yann Andréa dans le hall des Roches Noires.

M. D. - Bon, viens là maintenant, change d’itinéraire, viens ici ! Non, viens là, au milieu ! Voilà, tu viens de marcher comme tu marches d’habitude : il t’arrive de marcher lentement, quand même ?
Y. A. - Oui.
M. D. - Oui, voilà, voilà, ça y est, tu l’as ! Arrête-toi, oui. Regarde la caméra, tu l’aperçois dans la glace, là-bas : c’est pour ça que tu me regardes.
Y. A. - Non !
M. D. - Si, tu la vois, dans la glace ! C’est moi, la caméra ; alors, regarde-moi ! Non, ça n’a aucune importance, l’endroit où tu es ; ne t’occupe pas. Regarde-moi maintenant ; non, tout de suite après. Tu dis : « Qu’est-ce que c’est que ça » et tu me regardes tout de suite après. Ça, c’est bien, c’est très bien. Regarde encore davantage, encore plus longtemps, oui ! Je te dirai quand il faut partir.
Regarde encore, regarde ailleurs, détache-toi du regard de la caméra. Encore, encore ! Non, fais-le très naturellement, regarde vraiment ce que tu regardes. Regarde la mer. Ne fais jamais semblant - jamais, jamais, jamais, même une seconde ! Va vers la vitre ; voilà, tu as ta vraie marche. Ça te préoccupe, cette caméra, regarde-la encore maintenant, voilà. Très bien, c’est très beau, ça. Viens vers moi. Non ! _ Tu ne fais que ce que je te dis ! Tu n’as pas à regarder de nouveau la mer. Non !
Regarde-moi !
Tu ne me regardes pas et tu penses à ta marche ! Ce n’est pas possible : il faut que tu me regardes vraiment et que tu ne penses pas à ta marche ! Sans ça, je te mets dans un fauteuil et on te photographie, si tu ne sais pas marcher. Je vais te montrer comment tu fais, tiens, tu vas comprendre tout de suite.
(Démonstration de la marche que Duras attend de Yann Andréa) Moi, je ferais comme ça. Tu vois ?
Y. A. - Oui. Oui, oui, je vois, complètement. Je décompose...
M. D. - Oui. Ce n’est pas de ta faute, c’est la première fois ! Je te regarde. Regarde vraiment et marche vraiment. Oublie tout.

......

Le cinéma, le « gai désespoir », l’amour maternel

Le tournage d’Agatha est terminé. Les réalisateurs de la vidéo Jean Mascolo et Jérôme Beaujour s’entretiennent avec Marguerite Duras.

(...)

J. M. - J’ai un ami qui me disait, cet après-midi, qu’il n’y avait pas d’amour véritable non accompagné d’un sentiment d’inceste.
M. D. - Ce n’est pas ton père qui t’a dit ça ?
J. M. - Mon père est mon meilleur ami.
M. D. - Ah oui ! Je crois que c’est une chose que nous nous sommes dite, quand nous étions jeunes.
J. M. - Il rajoutait que, quand naissait le sentiment de l’amour, c’est-à-dire de l’âme soeur, dans l’idée de l’inceste, faire couple avec elle, [l’idée] était par essence incestueuse. Et la question que je voudrais poser, c’est...
M. D. - C’est juste, on en a parlé ensemble, beaucoup... On a dû en parler pendant un certain temps, pendant le temps de la passion, c’est sûr, oui. C’est-à-dire qu’il y a une tentative complètement tragique et délirante... - je peux en dire encore plus que ça, enfin -, dans la passion, d’identification ; et l’identification, elle passe par le lien parental, si tu veux. C’est-à-dire qu’on voudrait mourir de s’aimer, comme on voudrait mourir d’être au même point de l’amour, chacun. On voudrait mourir de s’aimer de la même façon, donc d’être identiques : c’est ça, si tu veux, la passion. Mais hélas, pour le monde, il y a très peu de gens qui ont abordé ces territoires-là, enfin. Je pense que ton père l’a abordé, oui ; moi aussi ; je crois... Mais ce qui me navre, c’est que beaucoup de gens l’ignorent complètement. C’est comme si on parlait chinois, ce que je dis là ; il y a peut- être - je ne sais pas -, une personne... sur vingt, qui comprenne ça. C’est vouloir s’anéantir, de s’aimer ; c’est-à-dire que l’amour étant une fin mortelle en soi, on voudrait mourir de la même mort, donc mourir du même amour. C’est-à-dire retrouver cette identification impossible - inadmissible et inadmise, d’ailleurs, par le monde entier -, de l’inceste. Moi, je crois complètement à ça, à cette équation-là du départ.
J. M. - Est-ce que, dans Agatha, il n’y a pas un choix de l’inceste, pour tenir le discours sur l’amour, qui rend donc plus évidente l’impossibilité de l’amour ? Est-ce que l’inceste n’est pas choisi pour rendre plus évidemment l’impossibilité de l’amour  ?
M. D. - C’est une lecture - je ne dirai pas l’auteur -, c’est une lecture qui m’a inspiré Agatha.
J. M. - C’est Musil. Tu peux le dire...

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.
© Éditions Gallimard

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