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Je vous écris de France - Lettres à la BBC, 1940-1944 Par Gaëlle Obiégly

 

Je vous écris de France Chaque époque produit son refus, fournit ce à quoi il faut s’opposer. Entre 1940 et 1944, la chose était claire. Pas pour tous, bien sûr. Mais dans ce livre qui nous mobilise, c’est la parole mutine qui se fait entendre le plus. Durant l’Occupation cohabitent des Français qui s’en remettent à la France officielle, délimitée par le barbelé nazi, et des Français qui se vouent à la France idéale, libre, à l’Europe. Ils lui écrivent des lettres qu’ils adressent à la BBC. Ayant franchi la Manche, ces lettres sont décachetées, lues à voix haute devant un micro qui les amplifie. Les ondes les dispatchent dans les foyers de France où l’on écoute cette station de radio à l’heure où s’exprime la Résistance, représentée, comme chacun le sait, par le général De Gaulle. Et ses apôtres. On se retrouve aussi au café, dans divers lieux, pour recueillir les messages, les informations données à l’antenne. Publiques et privées, ces communications alimentent le feu de l’insoumission. Si certains applaudissent l’occupant nazi, d’autres le subissent, ou le condamnent, ou l’exècrent. Les insultes anti « boches » émaillent cette correspondance. D’autres combattent physiquement. Portés disparus, on cherche à savoir où ils sont, et dans quel état. Leurs proches lancent des appels via la radio. En avril 1941, une Dunkerquoise demande des nouvelles du marin Etienne Luts, de Dunkerque lui aussi. Resté en Angleterre sous les ordres du général De Gaulle, le marin ne s’est plus manifesté. Le témoignage de ceux qui le côtoient pourrait être relayé « par TSF aux émissions de 6h30 matin et soir et à 11h45 heure anglaise. »

Nous voici entrés dans le livre. L’intérieur est d’une matité parfois terne quand la couverture brille presque allègrement par ses tendres couleurs et les regards francs qu’elle agence. C’est une famille qui s’offre à nous sur la couverture. Un enfant, une femme et un homme auxquels on attribue une parenté mais qui représentent aussi les épistoliers en général. Car parmi les lettres de femmes et d’hommes se glissent quelques lettres d’enfants, et des dessins. Si bien que l’on peut dire qu’il s’agit aussi d’un livre d’images. Images de la France occupée, de la France d’où l’on parle. La situation y est abordée politiquement et concrètement. On raconte ce qu’il se passe sur le sol français, comment on subsiste. La vie quotidienne entre 1940 et 1944 y est décrite au fil des lettres. L’expression personnelle de chacun varie la répétition des mêmes dommages. À cela s’ajoute des propos idéologiques, parfois en faveur du régime de Vichy. Et plus particulièrement de Pétain, encore auréolé de sa gloire de combattant pendant la Première guerre mondiale. « On ne peut pas admettre qu’un tel homme ait pu se laisser duper par naïveté ». On refuse de croire à sa lâcheté. Les Allemands « dépouillent sans vergogne » mais il faudrait ne pas dire de mal du maréchal Pétain qui « fait en grand le sacrifice que chacun fait en petit ». Quel « petit sacrifice » l’homme qui écrit cette lettre a-t-il fait pour approuver la « discipline » du maréchal Pétain ? Celui de sa conscience, peut-être.

Revenons au livre. Il se clôt par une chronologie de l’Occupation et la carte d’une France caractérisée par une ligne magenta et trois points désignant la Ligne de démarcation, Paris, Vichy et, entre les deux, Montoire. Ville où le 24 octobre 1940 se rencontrent et se trouvent Hitler et Pétain. Quelques jours plus tard, celui-ci appelle à la collaboration. Il aura été précédé de plusieurs mois par De Gaulle qui le 18 juin a appelé, lui, à la résistance. Radio Vichy tente la concurrence avec la BBC dont les ondes sont plus fortes. Jean-Louis Crémieux-Brilhac se souvient, dans sa préface, d’une lettre lue à l’antenne par le chroniqueur du « Courrier de France ». À Londres, en 1941, passant la soirée avec des cadres de la France libre au son de la radio, il apprend une exécution d’otages. À cette information suit la lecture d’une lettre exposant le « dilemme des occupants » qui hésitent à afficher les noms des personnes qu’ils ont exécutées. Dire ou ne pas dire qui on fusille. Les questionnements visent la stratégie, bien sûr, pas la morale. Jusqu’en 1942, les lettres de France arrivent nombreuses à Londres. Elles jouent un rôle dans la Résistance. Notamment parce qu’elles apportent des informations qu’il faudra trouver ailleurs lorsque le courrier s’amenuisera au tournant de la guerre. Ce chapitre s’ouvre par la photographie en couleurs d’une très longue file d’attente devant une épicerie un jour ensoleillé. Nous sommes au milieu du livre, deux chapitres ont précédé : L’effondrement et La France asservie. La période de l’Occupation est découpée en quatre années, quatre phases. Chacune est étudiée en quelques pages préalables à la reproduction des lettres. Toutes sont surmontées d’un chapeau, d’un titre. L’importance de la titraille oriente la lecture en ce qu’elle traite cette correspondance comme une succession d’articles destinés à une presse clandestine dont la tache est de donner des informations de terrain. Les billets sentimentaux en font partie. N’exposent-ils pas aussi le fruit d’un drame politique ? Un homme parti se battre manque à son amoureuse.

Nous qui connaissons l’issue de cette histoire, qui en connaissons le récit, nous est-il possible d’entendre l’urgence des lettres ? « Dépêchez-vous ! », « Hâtez-vous ! » disent-elles à partir de 1943. Nous savons que ces appels sont entendus comme a été entendu celui du 18 juin 1940 émis de Londres. La radio joue un rôle essentiel pour l’action comme aujourd’hui Internet. C’est une arme. L’occupant saisit les postes de radio. Les ondes sont brouillées. Ceux qui, malgré cela, se branchent sur la station interdite risquent des représailles. Mais les voix qu’elle porte sont un indispensable réconfort. Pour tel auditeur, « tous les speakers sont bons, leur voix est claire ». Une seule voix, donc, relayée par des timbres. En 1942, avant que les confiscations de postes s’accusent, les Alliés ont adressé aux Français des questionnaires afin de mieux connaître leur écoute et leur situation réelle. L’un d’eux y répond scrupuleusement par une description technique de son poste et une recension des fréquences sur lesquelles il prend « Radio De Gaulle » et « L’Amérique vous parle ». Indispensable réconfort, instillant l’espoir d’une libération qui tarde, mais aussi, pour bien des auditeurs, auditrices, fauteurs de troubles que ces Français d’Outre-Manche et leurs alliés. Une certaine madame Genevrier, qui ne craint pas de dévoiler son identité, interpelle directement Churchill. « Foutez-nous la paix ! » lui dit-elle en lui reprochant de générer une guerre civile en France à l’avantage des « financiers ». Tout au long de ce livre savamment pensé par Aurélie Luneau se révèle la relation des Français à la BBC. Les lettres de l’épilogue témoignent de ce lien. À son invite, quelques Français adressent une carte postale à la « grande dame de Londres ». Après la libération, un garçon s’adresse à ceux auxquels elle est due et leur fait part de sa reconnaissance. Écoutant encore la radio de Londres pour les informations et la musique de danse, il a l’espoir d’un jour se rendre en Angleterre pour « causer de vive voix » avec les Anglais. Dans leur langue.

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Aurélie Luneau
Je vous écris de France
Lettres inédites à la BBC, 1940-1944

Éditions L’Iconoclaste, 5 mai 2014
288 pages

Ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste.

Aurélie Luneau
Docteur en histoire, productrice à France Culture, Aurélie Luneau est l’auteur d’un ouvrage remarqué, Radio Londres : les voix de la liberté (1940-1944), Perrin, 2005 (collection Tempus, 2010). Ce livre a reçu le prix des Écrivains combattants, le prix Philippe-Viannay et le prix du Comité d’histoire de la radiodiffusion. Auteur-conceptrice du CD Radio Londres, 1940-1944, les voix de la liberté, Livrior. Coauteur du livre jeunesse Ici Londres, Le Rouergue, 2009.

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