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Samuel Beckett : Portrait Par Corinne Amar

 

Samuel Beckett « 24 octobre 1968
Je sonne à l’interphone. Il m’invite à monter. Quand je sors de l’ascenseur, je me heurte presque à lui. Il m’attendait sur le palier. Nous pénétrons dans son bureau. Je prends place sur un petit canapé en face de sa table de travail, tandis qu’il s’assoit sur un tabouret, de biais par rapport à moi. Il a déjà adopté la position qui lui est familière, lorsque, assis, il demeure inoccupé : une jambe enroulée autour de l’autre, le menton dans une main, le dos courbé, les yeux fixant le sol. » Charles Juliet.

Une date de Journal, la première page ; autant de phrases brèves, brûlantes, concises qui vont raconter la première rencontre - un charme au sens propre du terme, mais de tous ceux qui rencontrèrent Samuel Beckett, qui ne fut pas sous le charme ? -, exercice d’admiration, partir du tout premier souvenir, épure profonde, sensible à l’intensité de la situation et au silence tel qu’il semblait se solidifier - une vie versus l’autre ; questions, réponses, observations, projections tiennent en un opus de 72 pages où l’un interroge l’œuvre et la vérité de l’autre, brûlure envahissante, contagieuse, dans sa propre quête continuelle de soi, celle qui n’a de cesse de pénétrer dans la mémoire. Le premier est timide et réservé, le second, de vingt-huit ans son aîné, prix Nobel l’année suivante, est, de manière légendaire, silencieux ; quand Charles Juliet rencontre pour la première fois Samuel Beckett (1906-1989), chez lui, à Paris, en 1968, il a 34 ans, n’a pas encore publié d’ouvrage, mais a déjà derrière lui toute une vie de blessures, de solitude, de travail sur soi et d’écriture autobiographique (il verra en 1973 publier sa première œuvre : Fragments), il a beaucoup lu l’œuvre de Beckett, et de cette œuvre-miroir, il voudrait lui dire des choses. D’ailleurs, il n’aurait jamais osé lui écrire, s’il ne s’était vu encouragé à cela par le peintre Bram Van Velde qu’il connaissait et qu’une vieille amitié liait à Beckett : « Il ne refusera pas de recevoir quelqu’un qui a des choses à lui dire. » Dans « Rencontres avec Samuel Beckett », publié en 1999 chez P.O.L, l’écrivain Charles Juliet revient au présent sur chacune de ces rencontres - il y en eut quatre, entre 1968 et 1975- et se souvient combien chez cet homme le silence importait, « cet étrange silence qui règne dans Textes pour rien, un silence qu’on ne peut atteindre qu’à l’extrême de la plus extrême solitude, quand l’être a tout quitté, tout oublié, qu’il n’est plus que cette écoute captant la voix qui murmure alors que tout s’est tu (p.12) » - L’écriture m’a conduit au silence (p.21). L’écriture est née chez Beckett pour conjurer le tourment d’exister, son interrogation jusqu’au vertige, cette appréhension aiguë de la tragédie qu’est la naissance, et que traversera toute son œuvre - « Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! » fait-il dire à Hamm, dans Fin de partie- ; la vie, sa problématique finitude, et dont nous parlent encore Murphy, Molloy, Vladimir, Estragon, Watt ou Minnie, Beckett la magnifiera dans la langue (en français comme en anglais, mais il écrit aussi en allemand, en italien), la parole - énergie puissante, œuvre noire et pourtant jubilatoire qui pousse toujours plus loin l’exploration de l’humain. Un 5 janvier 1953, En attendant Godot est joué pour la première fois au théâtre, à Paris, mis en scène par Roger Blin. Indifférence générale, surprise, puis triomphe ; la pièce reste plus d’un an à l’affiche. - Que se passe t-il ? Rien, justement. Deux hommes sur une « route à la campagne avec arbre ». Parce qu’un seul arbre suffit, et deux hommes, pour représenter l’humanité : Vladimir et Estragon attendent Godot, mais Godot ne vient pas. « Monsieur Godot m’a dit de vous dire qu’il ne viendra pas ce soir mais sûrement demain » leur annonce un jeune enfant envoyé en messager. Alors, ils attendent, ils attendent en vain et sans fin - ah, ce mouvement de la fin qui ne finit pas, propre à Beckett et que soulignait Blanchot à la mort de l’écrivain- jusqu’au bord de l’exténuation de cette fin. « Alors, on y va ? « dit à la fin Vladimir. « On y va », répond Estragon. Indication de Beckett : Ils ne bougent pas. Rideau. Immobilité en mouvement, tremblement pétrifié qui va chercher l’infime parcelle de vie, s’inscrire dans un temps qui n’a plus ni commencement ni fin. Et pourtant, si tout appelle à la disparition, tout vit, puisque cette vie doit tout de même être vécue.
« (...) je dois continuer... Je suis face à une falaise et il me faut avancer. C’est impossible, n’est-ce pas. Pourtant, on peut avancer. Gagner quelques misérables millimètres... (...)
Quand j’ai écrit la première phrase de Molloy, je ne savais pas où j’allais. Et quand j’ai achevé la première partie, j’ignorais comment j’allais continuer. Tout est venu comme ça. Sans rature. Je n’avais rien préparé, rien élaboré. (p.19) » Du manuscrit d’En attendant Godot qu’il va chercher dans un tiroir pour le montrer à Charles Juliet - petite écriture penchée, difficilement lisible et sans rature - il confie : - ça s’organisait entre la main et la page. »
Lorsqu’à l’automne 1950, Jérôme Lindon, le directeur des éditions de Minuit reçoit les manuscrits de trois romans écrits en français par l’auteur irlandais, et déposés par sa compagne, Suzanne, Molloy, Malone meurt et L’Innommable, il est d’emblée ébloui par le premier texte qu’il lit - un double monologue, sans narration, où les voix des deux personnages (Molloy et Moran, dans leur réalité insaisissable, leur solitude radicale, se répondent en une série d’échos et de jeux de miroirs - qui ne ressemble à aucun roman déjà lu, et quelques mois plus tard, Molloy est en librairie. Jusque là, Beckett est encore inconnu ou presque. Il a 44 ans, a publié un premier roman, à Londres, Murphy, en 1938, s’est installé à Paris un an plus tôt. En 1926, étudiant à Dublin, il fait un premier voyage en France ; en 1928, il est à Paris, lecteur d’anglais à l’École normale supérieure, devient l’assistant puis l’ami de Joyce, traduit une partie de son Work in Progress, propose un sujet de doctorat français sur Proust et Joyce, repart pour Dublin deux ans plus tard, comme assistant de français au Trinity College, puis quitte Dublin, renonce à une brillante carrière universitaire, sans pour autant penser devenir écrivain, vit des années très sombres. Incapable de se fixer, constamment en mouvement, entre Dublin, Londres, Paris, l’Allemagne aussi, pour finalement opter pour Paris. Il y rencontre Duchamp, Giacometti, noue des liens d’amitié avec Geer, Bram Van Velde, fait ses premiers essais d’écriture en français, boulimique de lectures, avide de connaissance, habité d’une solitude extrême, de cette terrible difficulté d’« un arrangement tolérable entre le travail & la vie » dont nombre de lettres rassemblées dans le premier volume de sa correspondance publiée chez Gallimard (Lettres, I 1929-1940) témoignent. Et s’il lui arrive souvent d’avouer détester les lettres - « Je trouve qu’il est de plus en plus difficile d’écrire, même des lettres à mes amis » (à son ami et correspondant privilégié, Tom McGreevy, en 1936) - il n’en écrira pas moins plus de quinze mille, soit soixante années de correspondance. Peu de confidences sinon précieuses, infiniment émouvantes, concernant ses proches : p. 242. « 23 avril 1933 à Thomas McGreevy, Paris (...) Agréable marche ce matin avec Papa, qui devient vieux avec une philosophie pleine de grâce. Comparant les abeilles & les papillons aux éléphants & aux perroquets & parlant de contrats avec le niveleur. Faisant irruption à travers les haies et passant par-dessus les murs avec l’aide de mon épaule, blasphémant et s’arrêtant pour se reposer sous prétexte d’admirer la vue. Je n’aurai jamais quelqu’un d’autre comme lui. » (Son père mourra deux mois plus tard.)

Télécharger FloriLettres en PDF, édition 155, été 2014

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