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Émile et Henriette Gallé. Correspondance 1875-1904 Par Gaëlle Obiégly

 

Correspondance de Émile et Henriette Gallé Un ménage, à la fin du XIXème siècle. On s’y laisse mener. On prend plaisir, même, à une vie de famille par le biais de ces lettres qui en donnent bien plus qu’un aperçu. Mais ce n’est pas le seul attrait de cette correspondance. L’ouvrage s’adresse, en effet, à divers publics. On pourrait les inventorier ainsi : Historiens de la vie des femmes au XIXème siècle, de l’Art nouveau, de l’École de Nancy, de l’institution du mariage, des mondanités d’un provincial. Il y a de multiples entrées. On peut également aborder ces lettres entre Émile Gallé et sa femme comme celles d’un homme et d’une femme qui s’expriment à égalité. Même si Henriette Gallé affecte de se sentir inférieure à son « chéri », ils ne s’envient rien. Chacun a sa place, ses aptitudes, ses fréquentations, ses goûts. C’est le foyer qui les réunit, leurs enfants. Mais aussi le foyer, à proprement parler, celui où fondent les matériaux et prennent tournure les objets créés par Émile Gallé, céramiste de renom. Henriette ne règne pas uniquement sur la vie familiale, elle a aussi son mot à dire concernant les belles choses et les affaires.
Certes, la célébrité du nom Gallé repose sur le talent d’Émile, qui succède à son père à la tête d’une entreprise déjà lancée, mais la personnalité d’Henriette joue un rôle dans ces succès. Surtout, dans ce qui nous intéresse ici, à savoir un ménage. Parmi les lettres des deux époux, celles de la femme dominent. Commençons donc par le commencement, les fiançailles, car c’est par cette première relation épistolière que nous faisons connaissance avec les personnages dont nous suivrons le parcours et les préoccupations. Au début du volume, les jeunes gens se présentent l’un à l’autre. Ils se sont rencontrés au sortir du cauchemar de la guerre de 1870. L’Alsacienne et le Lorrain s’uniront, s’installeront à Nancy qui représente alors une espérance, une promesse de vie à reconstruire pour eux, comme pour les habitants qui refusent la domination allemande dans les territoires annexés. Entre février et avril 1875, Henriette et Émile échangent des lettres dans lesquelles ils se présentent et se manifestent. Ils se manifestent, c’est-à-dire que quelque chose de très personnel, au delà de toute intention, passe dans leur prose. Cela tient autant à ce qu’ils disent, qu’à se qui se trouve exprimé à leur insu. À ce qui leur échappe. Et ce qui échappe, c’est la plupart du temps ce qui émeut. Henriette est d’une franchise remarquable, d’un naturel qui tranche avec ce que l’on sait du conformisme de l’époque et de cette bourgeoisie à laquelle les deux protagonistes appartiennent. Lui, Émile, c’est un esprit brillant, fin, dont la culture littéraire s’exprime dès les premières lettres. L’une d’elles, notamment, datée de mars 1875, a la tournure d’un poème saturé d’azur. Henriette y répond avec sa simplicité et son piquant, constatant que la lettre reçue était un chef d’œuvre et qu’à sa lecture elle a été très touchée des compliments flatteurs que l’auteur Émile s’adresse à lui-même. Henriette n’est jamais séductrice. Au contraire, elle démasque. Et elle se déprécie. Mais sans l’espoir d’être contredite. Émile a parfois des poses ne serait-ce qu’en affirmant : je me mettrai en scène le moins possible, mon moi me paraissant fort haïssable. C’est l’artiste. Henriette le reconnaît. Elle n’épouse pas qu’un homme, elle épouse aussi une vocation. Pourtant, ils n’ont pas les mêmes goûts. Elle n’a, par exemple, aucune disposition pour la botanique. Émile en est féru. Il lui envoie des violettes cueillies dans le jardin de la maison familiale, la dénommée Garenne où le couple s’installera. Nombre de lettres futures adressées par Henriette à Émile lors de ses déplacements seront écrites de La Garenne. Cette demeure occupe un vaste terrain dédié à un microcosme végétal dont les espèces ont été réunies par qui herborisait depuis son enfance. Enfance durant laquelle, Henriette s’est intéressée, elle, à l’arithmétique. Quand Émile écrit à Henriette, il ne cherche pas à séduire, pas plus qu’elle. Mais il s’impose. Sa personnalité se lit, c’est-à-dire sa passion. Henriette, de deux ans sa cadette, ne disparaît pas dans cette personnalité. Elle se contente de l’admirer avec plus de sincérité que de dévotion. C’est, du reste, la franchise de l’un et de l’autre qui semble les unir. Comme de grands amis, avant tout.
Passé le mariage, le ton et la régularité des lettres ne sont plus ceux des débuts. Celles d’Henriette sont bien plus nombreuses que celles d’Émile, souvent rédigées en style télégraphique, pleines d’abréviations. Lorsqu’il écrit de Paris, où son succès croît, son temps est compté semble-t-il. Ses aventures mondaines et commerciales donnent certainement lieu à des conversations dont nous ne saurons rien. La vie privée du couple se tient parmi les meubles. Meubles créés par Gallé lui-même. L’autre aspect de la correspondance conjugale montre l’action de Gallé, quand au début on en voyait surtout les méditations. Cependant, chez Gallé, comme chez quiconque, les deux ne sauraient être séparés. Le céramiste, maître de verreries, fabricant de meubles qu’il est devenu n’a pas éradiqué l’imagination et le cœur. Sa marque de fabrique. Il faut dire que Gallé est le héraut de l’Art nouveau dont le projet liait passion de la liberté, progrès technique et dialogue art-industrie. Lui, en particulier, invente, crée, fabrique, mais aussi inspire, projette, explique et rêve, parfois au risque d’être incompris. Mais n’étant pas purement un artiste, il n’est pas maudit. Au contraire, ses objets d’art trouvent preneurs. Sa clientèle s’élargit, s’enrichit de quelques princesses dans le salon desquelles il a sa place. L’esprit brillant de Gallé, ainsi que sa personnalité raffinée, lui ont ouvert les portes du monde autant que la pugnacité avec laquelle il mène son entreprise. Entreprise dans laquelle Henriette le seconde, tandis qu’à la vie parisienne elle ne prend pas part. Ses déplacements à elle n’ont lieu qu’en province, avec les enfants dont elle donne des nouvelles scrupuleuses à son époux en voyage d’affaires. Cette vie-là, dont elle ne se plaint pas, elle en pressentait les devoirs quand juste avant le mariage elle exhortait à ne pas ignorer « tout ce que quitte une jeune fille en se mariant, au changement complet de son existence, de ses habitudes, de ses idées peut-être ». Si alors elle n’éludait pas cette perspective effrayante, la réalité dans laquelle la voilà entraînée ne la prive pas de ses conceptions. Elle lit la presse, participe aux conversations politiques autour de l’affaire Dreyfus dont le couple se montre défenseur au risque de subir une situation conflictuelle à Nancy. Les longues lettres d’Henriette font part à de l’esprit qui anime certains dîners en ville, de ses agacements en même temps qu’elle évoque les enfants, la famille, l’entreprise. Lui se manifeste laconiquement, dans de brèves et rares missives où par exemple il s’émerveille d’un spectacle du Théâtre-français. L’un et l’autre évoquent aussi leurs lectures, des articles de journaux pour Henriette et Musset que Gallé délaisse avec raison pour Marcel Schwob dont il fréquente les textes et la personne. Et là, Henriette ne le suit pas.

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Émile et Henriette Gallé.
Correspondance 1875-1904
La Bibliothèque des Arts, 352 pages
16 illustrations en couleur. Mai 2014, 29 €
Ouvrage publié avec le soutien de La Fondation d’entreprise La Poste

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