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Entretien avec Dan Gunn
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Dan Gunn, portrait Dan Gunn est Professeur de Littérature Comparée à l’Université Américaine de Paris où il dirige le Centre pour Écrivains et Traducteurs. Il est l’auteur de Psychoanalysis and Fiction (1988, traduit en français par Jean-Michel Rabaté, Analyse et fiction), de Wool-Gathering or How I Ended Analysis (2002), des romans Almost You et Body Language, et il coédite The Letters of Samuel Beckett (Cambridge University Press) dont le troisième tome sortira en octobre. Il contribue régulièrement au Times Literary Supplement et il est responsable de la série de livres dont la collection s’intitule « The Cahiers Series » (Sylph Editions). Son roman The Emperor of Ice-Cream sortira chez Seagull Books en décembre 2014. Il vit à Paris depuis trente ans.

Vous avez établi l’édition des Lettres de Samuel Beckett en collaboration avec George Craig, Martha Dow Fehsenfeld et Lois More Overbeck. Vous êtes aussi l’auteur de l’introduction du volume I publié chez Gallimard qui réunit les lettres écrites entre 1929 et 1940. Avez-vous également préfacé les trois autres volumes dans la version anglaise ? On dit que l’écriture de Beckett est très difficile à déchiffrer... Comment s’est passée la transcription des lettres ?

Dan Gunn En effet, et je suis en train d’écrire l’introduction du dernier tome. Pour la parution en français chez Gallimard, il faut attendre la traduction, celle du deuxième tome est presque terminée. Elle a été faite par André Topia. Il est mort en janvier dernier et ce sera Gérard Kahn qui achèvera ce travail de traduction. Il connaît très bien les lettres de Beckett. Il nous a déjà beaucoup aidé, notamment pour la transcription.
Pour un tel projet, la transcription est la grande partie cachée de l’iceberg. L’écriture manuscrite de Beckett est effectivement la plus difficile qui soit à déchiffrer. On peut lire les lettres en ne reconnaissant que deux ou trois mots, et particulièrement dans la période qui concerne le troisième tome où Beckett avait des problèmes aux yeux et à la main. À cette lecture difficile, s’ajoute le fait qu’on ne peut jamais savoir dans quelle langue le prochain mot va apparaître. Quand on a l’habitude de transcrire, non seulement on se familiarise avec la graphie, mais on peut aussi anticiper le mot qui va suivre. En général, trois ou quatre options se présentent à vous. Avec Beckett, on ne peut pas anticiper car le mot suivant peut très bien être en allemand, en français, en anglais ou en italien... Par exemple, dans une lettre à Tom McGreevy (Tome I), on trouve cette phrase : « This vitaccia is terne beyond belief ». Donc, au sein même d’une phrase, il y a parfois des mots en trois ou quatre langues différentes. Dans une lettre entièrement en anglais (Tome III) où il parle de sa banlieue natale à Barbara Bray - amante de Beckett rencontrée à la BBC, critique et traductrice anglaise de Marguerite Duras -, un mot nous a résisté pendant très longtemps. George Craig a finalement pu lire « attenant ». Dans cet exemple, on constate qu’un seul mot en français surgit parfois dans un texte entièrement en anglais. Comme la plus grande partie de ses correspondants sont des gens très lettrés, Beckett n’hésite pas à utiliser le terme qu’il considère le plus juste, le plus précis quelle que soit la langue et qui sera susceptible de restituer le mieux possible sa pensée. La transcription en est d’autant plus difficile.

Samuel Beckett a écrit plus de 15 000 lettres. 2500 au total seront éditées dans les 4 volumes. On découvre qu’il est un correspondant très scrupuleux même s’il dit ne pas aimer écrire des lettres...

D. G. Actuellement, nous avons presque 20 000 lettres. Pour quelqu’un qui dit avoir du mal à écrire, il est en effet extrêmement prolifique. Dans Molloy, le personnage fait une déclaration qui va dans ce sens : « C’est incroyable combien de fois je pète par jour, 2 300 fois ! C’est absolument indigne et indécent. » Puis, il dit que si on compte par heure, et il fait le calcul, puis par minute, et par seconde... il ne pète presque pas du tout ! Et il conclut ironiquement : « C’est fantastique comme l’arithmétique peut vous aider à vous connaître »... C’est un peu le même calcul avec la correspondance de Beckett ! On part du principe qu’il y a 15 000 lettres (certaines sont introuvables, ses lettres d’enfant par exemple, celles à sa femme) en sachant qu’elles ont été écrites pendant 60 ans ; ça signifie qu’il a écrit tous les jours certes, mais une lettre ou deux, ou bien dans le cas où la correspondance n’était pas quotidienne et qu’une journée était parfois consacrée entièrement aux lettres, qu’il pouvait en écrire 5 ou 6 le même jour. Finalement, ce n’est pas si incroyable. Beckett dit souvent qu’il ne peut pas se mettre au travail parce qu’il doit répondre à ses correspondants. Il n’était pas obligé de le faire, mais il répondait à tout le monde, certainement par courtoisie et aussi parce que ce rapprochement épistolaire l’aidait à vivre. Il se servait peu du téléphone. Les lettres étaient pour lui un moyen de rester en contact. Comme il voyageait beaucoup - et surtout à partir des années 1950 où il avait un peu d’argent, il partait en Grèce, en Tunisie, en Sardaigne -, il écrivait énormément. Il y a aussi de très belles lettres de Berlin. La correspondance faisait partie d’une relation vivante qui était souvent celle de toute une vie. Quand il a demandé à Martha Dow Fehsenfeld de réaliser une édition, il n’avait aucune idée du nombre de lettres qu’il avait écrites.

Il voulait que seules les lettres qui concernent son œuvre soient publiées...

D. G. Je ne faisais pas partie du projet à ce moment-là mais j’espère que j’aurais eu la lucidité de lui demander ce qu’il voulait dire par là parce que c’est vraiment un cauchemar d’avoir à déterminer les lettres qui sont en rapport avec son œuvre. Chaque personne le comprend différemment. Pour quelqu’un comme Beckett qui n’était pas un écrivain dit professionnel, qui n’avait aucune notion de carrière, et qui a dit dans un Hors série de Libération en 1988 ou 1989 en réponse à la question « Pourquoi écrivez-vous ? » : « Bon qu’à ça », tout est personnel, tout est lié dans sa correspondance, l’œuvre ne peut être séparée de la vie. Cette question a ralenti l’entreprise éditoriale d’environ 10 ans. Il y a eu beaucoup de négociations. Après la mort de Jérôme Lindon, c’est son neveu Edward Beckett qui est devenu exécuteur testamentaire.
Beckett n’était pas isolé, il avait de très nombreux amis et nous avons rencontré chaque fois que cela a été possible ses correspondants. Il était presque impossible de se brouiller avec lui. Il pardonnait presque tout et si vous étiez ami avec lui, vous l’étiez pour la vie. Il donnait l’impression que la relation qu’il entretenait avec vous était particulière parce qu’il avait sans doute une écoute extraordinaire. En sa présence, vous vous sentiez spécial et lorsque vous compreniez que Beckett était lié de la même façon à d’autres, que votre relation n’était pas exclusive, vous pouviez éprouver un sentiment de jalousie. C’est ce qui est arrivé parfois, à l’insu de Beckett, entre les gens qui l’ont bien connu. Ce qui n’a pas facilité non plus le projet d’édition.

Pouvez-vous nous parler du phénomène de l’auto-traduction chez Beckett ? Est-ce une réécriture ?

D ; G. J’ai engagé George Craig - qui était mon professeur à l’Université de Sussex - pour travailler sur cette édition. Il est irlandais, il a un peu le même background que Beckett, protestant comme lui, non croyant. Il a marché dans les pas de l’écrivain, 25 ans après ; il était à Trinity College de Dublin et lecteur à l’École Normale Supérieure à Paris. Il a une maîtrise extraordinaire du français et il est une des rares personnes qui comprennent instinctivement ce que fait Beckett avec les langues, et surtout avec l’anglais qui n’est pas du tout un anglais standard, mais une version très particulière, très irlandaise. Ce que dit d’ailleurs Beckett quand il se traduit lui-même en français : I’m Anglo-Irishing my French. Pour l’édition anglaise, George Craig a traduit toutes les lettres françaises. Elles présentent beaucoup de difficultés, et dans le 2ème tome, constituent la moitié. Ce qui est capital pour lui, c’est que Beckett écrit pour être lu à haute voix. La question de l’énonciation est essentielle. La voix suit des rythmes, des hauts et des bas particuliers à l’irlandais. Les lettres de 1929 à 1940 qui sont réunies dans le premier tome témoignent d’une période d’apprentissage ; Beckett finit par connaître très bien le français, l’italien, assez bien l’allemand et l’espagnol, très bien le latin et le grec, et il traduit un peu, notamment une partie de Finnegans Wake de Joyce, avec Alfred Péron. Mais c’est plutôt un travail alimentaire qu’il continue aussi après la guerre. Il n’a pas encore l’idée de se traduire lui-même parce que personne ne s’intéresse à lui. Et pour cause. À la fin de la guerre, les nouvelles Premier amour, L’Expulsé, Le Calmant, La Fin, et son roman Mercier et Camier ont été écrits en français. Il est alors connu de très peu de gens car il écrit ces textes sans les montrer aux éditeurs. Les quatre nouvelles, son premier roman en français, la trilogie Molloy, Malone meurt, L’Innommable, et En attendant Godot qui sont donc le cœur de son œuvre sont encore inédits. C’est Suzanne Dechevaux-Dumesnil qu’il rencontre avant la guerre et qui deviendra sa femme, qui pense à les envoyer aux maisons d’édition. Plus tard, lorsque ses œuvres en français seront publiées dans d’autres langues (ça commence avec la trilogie et Godot), il ne s’occupera pas tout de suite de la traduction. Mais très vite, il se rendra compte que les corrections qu’il voudra y apporter prendront encore plus de temps que de faire le travail lui-même. C’est pour cette raison qu’il a finalement traduit presque tous ses textes écrits en français et en anglais. Beckett est certainement l’un des plus grands traducteurs du XXe siècle. Son français n’est celui d’aucun Français et il en est de même pour l’anglais. Il fuyait toujours ce qui était « normal » dans la langue. D’un texte qui venait d’être traduit en allemand, il a dit que ce serait bien si seulement le traducteur cessait de faire semblant qu’il ne s’agissait pas d’une traduction. Luigi Majno (éditeur italien) a fait une édition d’un petit texte de Beckett qu’il a traduit lui-même ; il m’a raconté que Beckett a trouvé la traduction très bien et même trop bien, et il l’a déformée. Il ne voulait pas que le texte puisse avoir l’air d’être écrit dans cette langue. Il voulait que « ça sonne bizarre ». La première personne à ma connaissance à avoir très bien parlé de cette question est Ludovic Janvier, traducteur de Beckett qui a poussé l’écrivain à traduire Watt. Dans son livre, Pour Samuel Beckett (Minuit, 1966), peut-être le premier très bon livre sur Beckett en français, Ludovic Janvier parle d’une certaine « entre-langue » et c’est précisément ce que cherchait Beckett.
Le propos le plus représentatif que j’ai pu lire en réponse à la question « Pourquoi avez-vous choisi d’écrire en français ? » alors que personne dans sa famille ne parlait une autre langue que l’anglais, c’est ce qu’il écrit dans une lettre à Hans Naumann : « Depuis 1945 je n’écris plus qu’en français. Pourquoi ce changement ? [...] Je vous donnerai quand même une piste : le besoin d’être mal armé ». Je pense que l’exercice de la traduction était une pause pour lui parce qu’il n’y a pas la même angoisse qu’avec l’écriture d’un texte à venir même s’il en parle comme une sorte de crucifixion. Il pouvait se permettre des libertés, inaccessibles pour un autre traducteur. Par exemple, la version anglaise de Premier amour qu’il réalise en 1970 sous la pression de Jérôme Lindon est assez loin du texte français. À mon avis, elle est encore mieux. C’est ce qu’on appelle « an improving translation ». Il dit par exemple au début du livre : « Personnellement, je n’ai rien contre les cimetières » et en anglais ça devient : « Personally, I’ve no bone to pick with cemeteries ». Sa version anglaise est plus humoristique, plus riche, plus percutante. Il s’agit en effet d’une réécriture. En plus de se traduire lui-même en anglais et en français, Beckett supervisait les traductions dans les autres langues qu’il connaissait.

En quoi la guerre a influencé son écriture et sa personnalité ?

D. G. Entre son dernier grand roman écrit en anglais pendant la guerre, Watt, et les nouvelles qu’il commence à écrire ensuite, il y a un changement de style radical. La grande conversion de Beckett, et pas seulement sur le plan linguistique, s’est faite à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Je ne suis pas le seul à penser que sans la guerre, il ne serait pas un auteur d’une telle importance. Lors de la déclaration de la guerre, il se trouve en Irlande et il regagne la France préférant « la France en guerre à l’Irlande en paix. » Il est un membre actif de la Résistance, recruté par son ami Alfred Péron (qui mourra en 1945, deux jours après avoir été libéré du camp de Mauthausen). Quand le réseau est dénoncé, Beckett échappe de peu à la police allemande et se réfugie dans le Languedoc, à Roussillon où il passe deux ans à travailler dans les champs. Il a donc connu des gens très différents de ceux qu’il fréquentait avant la guerre qui pour la plupart faisaient partie des cercles littéraires parisiens. Ce qui apparaît beaucoup dans Godot. Il a risqué sa vie et n’aurait sans doute pas survécu s’il avait été pris. Cette guerre change tout pour lui. Dans les lettres du premier tome, il est hypocondriaque et souffre mentalement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il constate que sa souffrance est bien moindre par rapport à celle des autres. Ses amis sont morts ou d’autres ont perdu quelqu’un. Alors que dans les lettres d’avant-guerre, il montre tout ce qu’il sait, il y a prolifération de références, un côté show-off, après la guerre, il va vers la simplicité. Il se soucie très peu de lui-même et trouve son vrai chemin en fuyant Joyce.

Qu’est-ce qu’on peut dire de l’influence de James Joyce pour qui il voue une très grande admiration ? « Je jure que je ne mourrai pas sans être guéri de James Joyce » écrit Beckett.

D. G. Sa façon la plus radicale de s’éloigner de James Joyce a été justement de choisir une autre langue. Même dans Watt, le dernier long texte écrit en anglais, on sent encore l’influence de Joyce. Mais dès qu’il passe au français, c’est tout à fait autre chose. Il n’avait pas la maîtrise du français autant que de l’anglais, ce qui lui évitait d’imiter l’auteur d’Ulysse. Il savait que cette influence pouvait être néfaste pour lui parce qu’on ne peut pas aller plus loin que James Joyce. Beckett dit dans une lettre : « C’est lui qui m’a appris à être artiste ». Il l’admirait aussi humainement. Joyce est resté central pour lui. Il avait pleinement conscience qu’il lui devait beaucoup.

Dans votre introduction vous relevez le terme de Sorbonagre, que Beckett utilise dans une lettre pour signifier sa crainte d’un « pseudo-savoir factice » et des attraits et pièges de la connaissance...

D. G. Il est question ici de la connaissance institutionnalisée. Beckett a toujours eu beaucoup de réticence à l’égard de l’institution. Ce qui explique en partie le fait qu’il ait démissionné après un an d’enseignement malgré les protestations de sa famille. Il était prêt à devenir un des plus jeunes professeurs en chaire de l’histoire de Trinity College. En 1968 et jusqu’à ce qu’il gagne le Prix Nobel, il eu a un abcès au poumon et il est parti en convalescence à Madère pendant l’hiver pour trouver un climat plus clément, mais finalement il n’a eu que du mauvais temps et il a dû rester dans sa chambre où pendant 6 semaines, il a appris le portugais tout seul. Beckett était très doué pour les langues. Il était à la fois universitaire et autodidacte. Même s’il montrait de moins en moins souvent son érudition, il pouvait la faire resurgir à tout moment. Si quelqu’un lui demandait de donner son avis sur une étude, il exposait avec précision sa critique et il était très percutant. Beckett était savant dans tous les arts, et particulièrement en peinture.

Samuel Beckett est très concerné par la peinture. En témoignent les lettres du 28 novembre 1936 par exemple, ou du 7 mars 1937, ou encore son court texte, Le Monde et le pantalon écrit en 1945 à l’occasion des expositions d’Abraham et de Gerardus van Velde...

D. G. Son oncle qui s’appelait William Sinclair (connu sous le nom de Boss), père de sa première grande histoire d’amour Peggy Sinclair, a vécu en Allemagne jusqu’au nazisme. Il était marchand d’art. Il semblerait que Boss Sinclair ait pensé que Beckett aurait un avenir dans ce domaine quand, en 1934, il quitte son poste universitaire. Son voyage en Allemagne en 1937 est d’ailleurs assez étrange. En plein nazisme, il va visiter les musées pour contempler les œuvres d’art et il rapporte ce qu’il a vu dans ses lettres. Il se « remplit » d’art. C’est très significatif aussi que le correspondant central du 1er tome soit Tom McGreevy (1893-1967), très savant et très littéraire aussi, lecteur à l’ENS qui l’a présenté à Joyce, catholique croyant de 13 ans son aîné qui a fait la Première Guerre mondiale, et qui deviendra le directeur de la National Gallery d’Irlande (de 1950 à 1963). Quant au principal correspondant du 2e tome, c’est l’historien et critique d’art Georges Duthuit (1891-1973). Ce sont peut-être les lettres les plus importantes. Ce n’est donc pas un hasard si ses principaux correspondants sont des gens de l’art. Il écrit dans une lettre qui figure dans le 4e tome : « En général, j’ai toujours préféré la compagnie des artistes peintres que celle des littéraires ». On constate aussi la fascination qu’exerce sur lui Bram Van Velde...

Il dit aussi L’écriture devrait suivre la peinture...

D. G. Il est très séduit par l’abstraction car elle apporte à la peinture une possibilité que le langage n’arrive pas à atteindre. Dans les trois fameux dialogues avec Georges Duthuit où Beckett parle de peinture et de son art, il dit que l’artiste doit aller vers l’indigence, le défaut (failure).

Le 9 juillet 1937, Beckett écrit aussi : « Il faut espérer que le temps viendra (...) où la meilleure manière d’utiliser le langage sera de le malmener de la façon la plus efficace possible (...) » ; et il ajoute qu’« il faut forer des trous dans le langage jusqu’à le faire suinter de ce qu’il contient »...

D. G. Ce que Beckett essaie de faire dans son travail, il le voit dans l’art pictural. Il y a une très belle lettre de 1933 où il parle de son écriture comme facultative et où il dit : « Je trouve très peu chez moi de ce que je trouve chez Dante, Homère, Racine et parfois chez Rimbaud ». Il écrit aussi : « Mon écriture devrait être comme l’éjaculation d’un pendu ». On retrouve dans Godot cette fascination des pendus. Il en ressort l’idée que l’art pourrait être une sorte de spasme physique qui démontrerait une nécessité d’évacuation. Chez Breton, il y aussi cette nécessité corporelle. Néanmoins, Beckett a toujours été réticent par rapport au surréalisme et à cette expérience d’écriture automatique.

Samuel Beckett a souffert psychiquement. Certaines lettres témoignent de son désarroi. Il expose en 1935 à Tom McGreevy les raisons pour commencer et continuer sa psychanalyse...

D. G. Beckett a presque toujours souffert psychiquement. Il dit qu’il a eu une enfance très joyeuse, mais il a eu beaucoup de mal à vivre. Il vivra pourtant jusqu’à l’âge de 83 ans. Même s’il pense parfois au suicide, il n’est pas passé à l’acte en partie sans doute parce qu’il a ce côté protestant (même s’il déteste la religion, contrairement à sa famille) et surtout le travail. C’est par le travail qu’il est possible de se sauver et de survivre. Il dit à tout le monde avec autorité : « Si vous avez mal, remettez vous au travail, c’est le meilleur moyen. » Dans une lettre à Robert Pinget en 1956, il écrit : « Ne vous désespérez pas, branchez-vous bien sur le désespoir et chantez-nous ça. » Quand il souffre vraiment et qu’il ne sait pas ce qu’il va devenir - il a des paniques nocturnes, des symptômes psychosomatiques très forts -, il entre en analyse à Londres avec Wilfred R. Bion qui deviendra plus tard un grand psychanalyste, pionnier de la psychothérapie de groupe. Il y a de très belles lettres sur cette question. À la fin de sa vie, Beckett affirme que ses années d’analyse l’ont marqué et aidé.

Qu’est-ce qui vous a conduit à Beckett ?

D. G. À l’âge de 16 ans, je suis allé voir une pièce qui faisait partie du festival international de musique et de théâtre d’Édimbourg, ville dont je suis originaire. C’était Endgame (Fin de partie) de Samuel Beckett que je ne connaissais pas, joué par des prisonniers américains qui avaient fondé une troupe, The San Quentin Drama Workshop. J’ai été très impressionné bien que je n’y aie rien compris. Mais c’est resté très présent en moi. On ne savait pas à l’époque que le prisonnier qui jouait le rôle principal, Rick Cluchey, allait devenir peu de temps après cette représentation, un des grands acteurs de Beckett avec qui il allait travailler en étroite collaboration. De nombreuses lettres lui sont adressées dans le 4e tome. J’ai commencé ensuite à étudier Beckett à l’Université de Sussex, avec George Craig, mon professeur et mentor. Puis j’ai rencontré Catharine Carver qui était une sorte d’éminence grise de l’édition américaine. Elle avait déjà plus de 70 ans et vivait à Paris. Elle avait préparé les éditions de nombreux grands auteurs et elle était renommée pour avoir assisté à l’édition des Letters of James Joyce. Nous avons travaillé ensemble sur différents projets, ce qui a été pour moi un apprentissage exceptionnel. Martha Dow Fehsenfeld qui à la demande de Beckett s’était engagée pour préparer l’édition de ses lettres a recruté Lois More Overbeck, alors responsable de The Beckett Circle et spécialiste du théâtre moderne. Puis, étant donné l’ampleur du corpus, l’équipe éditoriale a fait appel à Catharine Carver qui a accepté d’offrir son assistance pour trouver des solutions aux nombreux problèmes soulevés par les lettres. Et comme Catharine Carver savait que sa santé lui imposerait des limites à sa participation, elle m’a présenté à l’équipe (en 1992 je crois) et j’ai moi-même pensé à George Craig pour la traduction des lettres de l’édition en français. Personne n’était mieux préparé que lui pour ce travail et en effet, les traductions en anglais sont extraordinaires. Quant à l’appareil critique, nous y avons tous travaillé.

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Télécharger FloriLettres en PDF, édition 155, été 2014

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Samuel Beckett
Lettres 1929-1940, Tome 1
Édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck
Traduit de l’anglais par André Topia
Éditions Gallimard, 20 mai 2014
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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Sites Internet

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

Éditions de Minuit
http://www.leseditionsdeminuit.fr/

Samuel Beckett lecteur de Marcel Proust
par Thierry Beinstingel. Remue.net
http://remue.net/lire/T021009.html

Association La Maison Samuel Beckett
http://www.beckett-roussillon.com/

The Beckett circle (en anglais)
http://www.beckettcircle.org/

Beckett International Foundation (The University of Reading) (en anglais)
http://www.beckettfoundation.org.uk/

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