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Lettres choisies - Samuel Beckett

 

Samuel Beckett
Lettres 1929-1940
Éditions Gallimard

(Les mots ou expressions en italique sont en français dans le texte original.)

Samuel Beckett jeune

Lettre à Thomas McGreevy
Tarbert, Comté de Kerry

18 oct. 32

Cooldrinagh
Foxrock [Comté de Dublin]

Mon cher Tom
Savoir que tu aimes mon poème me fait chaud au cœur. Sincèrement mon impression était qu’il ne valait pas grand-chose car il ne représentait pas une nécessité. Je veux dire que d’une certaine façon il était « facultatif » et que je ne m’en serais pas plus mal porté si je ne l’avais pas écrit. Est-là une façon très insipide de parler de la poésie ? Quoi qu’il en soit je trouve qu’il est impossible d’abandonner cette vision des choses. Sincèrement à nouveau mon sentiment est, de plus en plus, que la plus grande partie de ma poésie, bien qu’elle puisse être raisonnablement heureuse dans son choix des termes, échoue précisément parce qu’elle est facultative. Alors que les 3 ou 4 que j’aime et qui semblent avoir été attirés en luttant contre le véritable sale temps d’une de ces belles journées pour entrer dans le terrier de la « vie privée », Alba & le long Enueg & Dortmunder & même Moly, ne me donnent pas et ne m’ont jamais donné l’impression d’être construits. Je ne peux pas très bien m’expliquer à moi-même ce qu’ils ont qui les distingue des autres, mais c’est quelque chose d’arborescent ou du ciel, pas Wagner, pas les nuages sur roues ; écrits au-dessus d’un abcès et non à partir d’une cavité, une déclaration et non une description de chaleur dans l’esprit pour compenser le pus dans l’esprit. N’est-ce pas cela que veut dire Éluard ?

Quel est le rôle de la racine ?
Le désespoir a rompu tous ses liens.

Je n’ai pas honte de bégayer ainsi avec toi qui as l’habitude de ma façon délirante de ne pas réussir à dire ce que j’imagine que je veux dire et qui comprends que jusqu’à ce que la bouche doit bégayer ou se taire. Et seule une bouche plus stoïque que la mienne peut se taire. Il y a un type d’écriture qui correspond à des actes d’imposture & de débauche de la part de l’officine de l’écrivain. Le gémissement que je dois lâcher de plus en plus en écrivant est là - c’est-à-dire presque toujours bien ficelé, en terrain, faute d’orifice, chaleur de friction et la combustion spontanée de l’esprit pour compenser le pus & la souffrance qui menacent son économie, manœuvres frauduleuses pour obtenir que la cavité fasse ce qu’elle ne peut pas faire - le travail de l’abcès. Je ne sais pas pourquoi le poème jésuitique qui est une fin en soi et justifie tous les moyens devrait me dégoûter tant. Mais c’est le cas - à nouveau - de plus en plus. J’essayais d’aimer à nouveau Mallarmé l’autre jour, & je ne pouvais pas, parce que c’est de la poésie jésuitique, même le Cygne & Hérodiade. J’imagine que je suis un sale P. aux tendances puritaines même en poésie, préoccupé de l’intégrité dans un surplis. Je porte le deuil de l’intégrité de l’émission de sperme chez un pendu, ce que je trouve chez Homère & Dante & Racine & parfois Rimbaud, l’intégrité des paupières tombant avant que le cerveau ne soit conscient du grain de poussière dans le vent.
(...)
Toujours affectueusement,
Sam

......

Lettre à Thomas McGreevy
Londres

25/3/37
Pension Romana
Akademiestrasse 7
[Munich]

Cher Tom
(...)
Je suis très malheureux aujourd’hui car j’apprends par une lettre de la maison que notre vieille chienne du Kerry que j’aimais tant & qui apparaît dans un des Pricks dont j’oublie le titre est très malade, qu’il a fallu lui mettre une sonde et qu’on lui a trouvé des tumeurs. (...) Le voyage est fini, mentalement comme d’habitude bien avant que ce soit fini physiquement, et à partir de maintenant je vais simplement traîner en attendant de m’envoler. Je prends un vol direct d’ici à Londres, on change d’avion à Francfort & à Amsterdam. Départ d’ici à 9h55, arrivée à Croydon à 3h35 de l’après-midi. Ce sera probablement mercredi prochain ou aujourd’hui en huit.
(...)
Je n’aime pas Munich. Cela m’ennuie de penser aux lieux que je manque en ne continuant pas mon voyage, Augsbourg, Ulm, Stuttgart, Karlsruhe, Fribourg, Colmar, Strasbourg, Francfort - mais je serai très heureux de partir d’ici. Bien sûr les tableaux sont magnifiques. As-tu vu les Van Gogh, y compris l’autoportrait, et les Cézanne, y compris la tranchée de chemin de fer que tu m’as envoyée je crois en carte postale un jour, quand tu étais ici ? Ils sont dispersés un peu partout maintenant, résultat de l’incendie du Glaspalast il y a quelques années et du transfert de la grande exposition qui y était à la Neue Pinakothek, et puis la « Maison de l’Art allemand » flambant neuve, ressemblant à un terminus de train pompéien, sera prête.
Je crois que le Paul dans les 4 Apostels est le dernier mot et le meilleur de Dürer, mieux que tout ce qui est sur l’Autel Paumgärtner. C’était le maître Lucas v. Leyden. Le tableau est une grande lamentation, avec des rangées de religieuses agenouillées & de démons. Je ne le trouve pas intéressant. Les Dirk Bouts sont merveilleux et les David. Le Rubens, je ne l’ai pas regardé. Je le considère comme allant de soi, comme les miracles de la science moderne. Et puis il y a les 17 Brouwer.
J’ai rencontré quelques personnes agréables ; un acteur, qui a quelques bons tableaux, entre autres un de mon cher Ballmer de Hambourg ; le propriétaire d’une galerie privée, qui ose encore exposer Marc & Nolde ; un conservateur du Musée National Bavarois, qui m’a rempli de vin du Rhin & du Brandy & m’a montré son Klee, sa traduction de Sappho avec des dessins de Sintenis, sa belle-sœur & sa femme. Encore un ami de Rilke, qui, déclara-t-il, ressemblait à Proust par sa « décentralisation de l’âme », ce qui n’alla pas sans de vives protestations de l’ex-expert. Et quelques peintres, notamment le seul & unique surréaliste allemand, un certain Ende. Il connaissait une fille de Con Curran & a dénigré Ernst, Picasso & Dali pour leur « manque d’intégrité » ( !) et il schwärmait* pour Shem l’Homme de plume.
Il n’y a absolument nulle part où aller le soir, ni film, pièce de théâtre, opéra ni concert. J’ai assisté, plein de pieuses attentes, à un concert de sonates pour violon avec Furtwängler au piano ressemblant à un invertébré essayant de se luxer le dos assisté par le premier violon du Philharmonique de Berlin. C’était effrayant. Ils sont allés chercher les toutes premières œuvres de Mozart & Beethoven qu’ils ont pu trouver, pas du tout aussi bien que ce qu’auraient pu faire Paddy Delaney & Lennox Braid, puis la GROSSE SONATE flambant neuve sur laquelle Furtwängler a ruminé dans sa mue tout l’hiver. C’était innommable & cela a duré plus d’une heure. Le maximum de détermination (pour déballer tout ce qu’il avait sur le cœur dans un style moderne) & le minimum de compétence, une frénésie d’impuissance, avec des réverbérations de tout le monde depuis Berlioz jusqu’à Bartok. Ma sensibilité musicale semble être toute concentrée dans mon cul, qui me faisait diaboliquement souffrir. Et tou ça dans une chapelle wesleyenne inclinant à moitié au rococo.
Tout le monde me presse avec véhémence d’aller voir les montagnes, & les vallées, mais je n’ai pas dépassé un rayon de huit cents mètres dans toutes les directions à partir du Marienplatz. Un typographe au Hofbräuhaus, pâle de l’effort de ne pas s’enivrer avant l’édition du matin, m’a démontré qu’il y avait autant de Maîtres de la Mort de la Vierge qu’il y avait de Maîtres et de Vierges Mortes, mais seulement une Zugspitz[e].**

- * « Schwärmte » (allemand) : était enthousiasmé, se répandait en éloges.
- ** Le Hofbräuhaus est une brasserie munichoise fondée en 1579. La Zugspitze est le plus haut sommet (2 962m) de l’Allemagne, situé dans la région bavaroise à la frontière de l’Autriche.

......

Lettre à Thomas McGreevy
Londres

18 avril 1939

6 rue des Favorites
Paris 15me

Cher Tom
J’ai été très heureux d’avoir à nouveau de tes nouvelles. Je suis désolé de t’avoir donné cette impression à Londres, & d’avoir mis tant de temps à la corriger. Mon sentiment à ton égard était très différent de ce que tu as pu croire. Mais j’ai vécu beaucoup de choses depuis un an, bonnes et mauvaises, et je ne regrette pas que ce soit fini. J’ai eu 33 ans cette semaine & je me demande si la seconde moitié de la bouteille sera meilleure que la première. Seulement au sens, je suppose, où l’on est habitué au goût. Ces derniers temps je ne vais pas très bien. [...] Je pense que cette année je ne regretterai pas d’aller en Irlande & à la mer un mois & demi. S’il y a une guerre, comme je crains que cela soit probable bientôt, je me placerai à la disposition de ce pays.
(...)
Je vois les Joyce de temps en temps. Je vais chaque semaine à Ivry rendre visite à Lucia, dont je pense que l’état empire lentement. Elle ne voit personne d’autre que son père et moi. Helen souffre aussi d’une « dépression nerveuse » depuis deux mois et ne montre aucun signe d’amélioration.
(...)
Je n’ai rien écrit à part quelques poèmes en français, et je crois que tu en as déjà vu certains. Il y en a deux très longs qui n’appartiennent pas du tout à la série, étant des poèmes assez directs et descriptifs (en français) sur des épisodes de la vie d’un enfant. Je ne sais pas ce qu’ils valent. Les quelques personnes à qui je les ai montrés les ont aimés, mais ce sont des amis. J’ai en ce moment ici un étrange groupe de tableaux. Un surréaliste allemand appelé Paalen m’a donné une sorte de truc « automatique » qui m’amuse, et j’ai commencé à payer un tableau que j’aime beaucoup, d’un juif polonais appelé Adler. L’appartement continue à me satisfaire tout à fait. N’y a-t-il aucune chance pour que tu viennes loger chez moi quelque temps ?
Je déjeune chaque lundi avec Péron, et je suis très heureux de l’avoir.
Il y a aussi une jeune fille française que j’aime bien, sans passion, et qui me fait beaucoup de bien. [Suzanne Deschevaux-Dumesnil (1900-1989). Plus tard l’épouse de SB] Il ne faut pas forcer le jeu. Comme nous savons tous les deux que cela aura une fin il est impossible de dire combien de temps cela peut durer. Et voilà quelques-unes de mes petites histoires. Peut-être que le vin n’est pas aussi mauvais que je le craignais.
Transmets mon bon souvenir à Hester. Est-ce qu’elle m’en veut ?
Écris vite à nouveau.
Affectueusement
Sam J’ai beaucoup aimé l’Antonello.

......

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.
© Éditions Gallimard

Samuel Beckett
Lettres 1929-1940, Tome 1
Édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck
Traduit de l’anglais par André Topia
Éditions Gallimard, 20 mai 2014
Avec le soutien de la Fondation La Poste

......

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