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Un amour épistolaire dans la tourmente de la Grande Guerre Par Gaëlle Obiégly

édition spéciale août 2014

 

Alphonse et Marguerite, Un amour épistolaire Marguerite est veuve. Son mari, Robert, est mort à la guerre d’une balle dans la tête. Ils ont un bébé. Jean-Jacques, « une petite tête frisée », le caractère du papa. Un bébé blond et rose, avec une humeur caressante. Mais tout est brisé. C’est ainsi, à l’orée d’une volumineuse correspondance, que Marguerite expose sa situation à Alphonse qui est le grand ami de Robert dont il était sans nouvelle lorsqu’il s’est adressé à son épouse à laquelle il est inconnu. Alphonse et Robert se sont liés à la caserne. L’amitié des deux hommes tient certainement aux circonstances. C’est en premier lieu la routine militaire qui les a unis. Et la guerre qui les a séparés à jamais, celle de 14. Robert y a péri. Alphonse et Marguerite ont en partage une connaissance intime de Robert auprès duquel ils ont vécu chacun à sa manière. L’une au foyer, l’autre à la caserne. Il ne faut donc pas perdre de vue ce jeune homme disparu car il aura été la condition d’un nouvel amour, d’une renaissance. « Nous n’oublierons pas les absents, notre réunion est leur œuvre » écrit Alphonse à Marguerite qu’il voudrait épouser. Ce volume de lettres dû au petit-fils des protagonistes s’ajoute à la quantité d’ouvrages publiés à l’occasion du centenaire de la guerre de 14-18. Ce livre-là déploie avant tout une histoire d’amour documentée par des lettres, des photos, des cartes postales, des papiers administratifs reproduits sur un papier qui malheureusement se prête mal à l’impression des images. Frédéric Chémery réalise le projet de son grand-père, celui-ci ayant écrit à sa correspondante qu’ils les relieront, ces lettres, et les reliront ensemble. Elles s’échangent sur une courte période, mais interminable, celle de la guerre. Eux-mêmes s’étonnent que tant d’événements soient survenus dans un si petit laps de temps. Il s’agit d’événements amoureux sur fond de batailles, de pénuries et d’épidémies. Ces lettres sont très nombreuses, il y en a parfois plusieurs dans une même journée. Ils s’écrivent avec la même impatience, la même frénésie qu’aujourd’hui on écrit des textos pour faire part de ses sentiments dans l’immédiat et, les communiquant, se sentir avec l’être aimé. Mais il arrive un moment où cela ne suffit plus. Et Alphonse avoue ne plus être « aussi emballé à se précipiter sur la plume qu’autrefois. » Il se force, dit-il, pour ne pas décevoir celle qu’il adore. Mais son affection a usé ses propres formules. Les mots sont vains à exprimer l’intensité des émotions qui le traversent. Il faut que la guerre cesse pour qu’à cette correspondance se substitue le versant concret de l’amour. Pourtant Alphonse ne voudrait pas que Marguerite voie en lui un être de passion, plutôt un ami qui lui est profondément attaché, « par toutes les fibres de son cœur ». L’idéal que représente une femme qui serait une amie c’est en Marguerite qu’il le trouve. Elle y consent. Lorsque se profile le mariage et donc les problèmes, on assigne aux lettres une fonction réparatrice. Elles attesteront d’un amour inextinguible. Et c’est avant tout pour ceux qui se les écrivent qu’elles témoigneront. Alphonse demande à celle qu’il prévoit d’épouser de garder ces lettres de jeune amoureux afin qu’elle les lui montre si les cœurs faiblissaient. Car en les lisant, il redeviendrait un amant éperdu et lui couvrirait les pieds de baisers et de larmes. _ On entrevoit l’émotion des enfants du couple qui découvrirent ces huit cents lettres dans deux grands cartons entreposés dans une pièce inaccessible de la maison familiale. Huit cents lettres intouchables qui seront lues par les descendants de ces époux et par un public auquel ils deviendront familiers au fil des échanges. Très vite, leurs échanges prennent l’allure de conversations. Et, bien qu’ils soient l’un et l’autre très formels et pudiques, ils s’entretiennent de choses quotidiennes. Marguerite s’en excuse et justifie ses propos éventuellement anodins par la relation forte que tous deux ont avec Robert. C’est à lui qu’elle parle, à ce mort, à travers Alphonse. Elle ne s’en cache pas. À aucun moment de leur correspondance ils n’abandonnent Robert qui, semble-t-il, a confié sa jeune épouse à son grand ami. Le défunt veillerait sur elle, sur lui depuis l’Éternité en laquelle ils ont foi. Tous deux catholiques fervents à l’instar de Robert qu’ils savent au Ciel. Les circonstances, c’est-à-dire la guerre qu’ils subissent, donnent à cette ferveur une expression doloriste. Alphonse invoque un Christ en charpie, cœur ouvert, membres broyés, un « pauvre corps lamentable » devant lequel son aimée devrait se prosterner en pleurant pour elle et pour les autres moins favorisés, moins riches. Le milieu est aisé, il est vrai. Les photos en donnent un aperçu. Ce sont les représentations d’une jeune femme à l’élégance bourgeoise et de ses résidences. Marguerite possède des villas qu’elle se résout à louer ayant momentanément à subvenir seule à ses besoins. Il lui faut éduquer son enfant dont il est souvent question dans les lettres. On le surnomme Coco. Alphonse se soucie de ce garçon comme s’il était le sien et il garantie qu’il l’aimera comme un père. L’enfant, lui, d’après sa mère est impatient de vivre auprès de l’homme qui fut l’ami d’un père dont le souvenir s’est effacé. Celui qui le remplacera entretiendra donc cette mémoire de « Lui ». C’est ainsi, par cette majuscule, qu’Alphonse désigne parfois Robert. Sa ferveur amicale a des accents religieux. L’enthousiasme qui lui vient à l’évocation de son ami appelle Dieu. Il se souvient qu’ils faisaient chaque soir la prière ensemble. Pour autant l’amour qu’éprouve Alphonse ne se contente pas de déclarations éthérées. Il brûle. On l’a dit, les mots ne font qu’exciter sa frustration. Et la guerre s’éternise. Cette séparation physique nourrit la passion dont régulièrement les amoureux se défendent. À quel moment leur échange a-t-il pris cette tournure ? Qui a s’est déclaré le premier ? Il en est de l’amour comme de la guerre dont la prémisse ne se dévoile pas immédiatement. Ainsi, les points de suspension dans une lettre d’Alphonse font preuve d’une audace qui n’échappe pas à Marguerite. « A votre chéri mes plus tendres caresses, et à vous... aussi ». Roulements de tambour qui ont sans doute littéralement déchainé le cœur de la jeune femme. Certes, Alphonse se montre en amoureux entreprenant, mais retombe tout aussi soudainement. Il n’est pas à l’aise avec ce sentiment qui pourtant s’impose à lui. _ D’autres points de suspension, entre parenthèses, ponctuent les lettres. Ceux-ci sont imputables aux éditeurs de cette correspondance qui en ont éliminé des parties. Pour alléger la lecture ou pour expurger le récit de ces amours ? Le sous-titre du livre les inscrit dans l’Histoire : un amour épistolaire dans la tourmente de la Grande guerre. De fait, on est informés, au fil des lettres, des difficultés quotidiennes des civils et de celles des soldats par le biais de deux petites voix. L’un souffre de névralgies faciales quand il est sur le front, l’autre entend le canon qui tonne sans relâche auprès de sa villa. À chacun, comme à tous, la guerre semble interminable. Et puis arrive l’armistice. On n’a jamais vu « une ivresse pareille ». Alphonse dit qu’en ce 12 novembre 1918 « toutes les femmes étaient embrassées » et qu’elles ne s’y refusaient pas. Marguerite prédit qu’un an plus tard ils seront « deux vieux mariés bien sages », savourant la paix.

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Frédéric Chémery
Alphonse et Marguerite. Un amour épistolaire dans la tourmente de la Grande Guerre
Éditions Le courrier du livre.

Frédéric Chémery est le petit-fils d’Alphonse et Marguerite. Instituteur à la retraite, amateur d’histoire.

« Je me souviens de la maison d’Alphonse rue Châtelaine dans la ville haute de Laon. À l’étage une pièce reculée, dans laquelle il était défendu de pénétrer. Il se disait que c’était la pièce de Marguerite, cette grand-mère inconnue, ravie trop tôt à l’amour des siens, rendue encore plus mystérieuse par cette interdiction. Il se disait également qu’Alphonse venait s’y recueillir et qu’il y entretenait le souvenir de sa grande, de sa Guite tant-aimée. Rarement, j’en ouvrais la porte et restais sur le seuil. »
Frédéric Chémery

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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