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Notre Chanel de Jean Lebrun Par Corinne Amar

édition spéciale août 2014

 

Jean Lebrun, Notre Chanel « Quelle histoire son visage raconterait-il aujourd’hui ? Il est passé de l’autre côté du miroir à l’aube d’un jour gris, le 29 novembre 1990. Il m’avait dit : « Le son de mon amour, tu ne l’entendras jamais d’un autre. » Les années passant, je n’entends plus de lui que ce que je veux bien. C’est un confort d’aimer un mort (Prologue, p.7). » À ce mort (du sida, à l’âge de trente-cinq ans), son amant, son compagnon, Bernard Costa, passionné de couture et journaliste, il a fait une promesse ; celle d’écrire le livre qu’ils avaient commencé ensemble, partis enquêter, road-movie, à travers la France, sur les traces de Gabrielle Chanel(1883-1971), dite Coco Chanel, celle dont on sait assurément qu’elle avait, en son temps, libéré le corps de la femme, raccourcissant le vêtement, supprimant la taille, faisant du noir une couleur ; celle dont on ne sait peut-être pas (car elle le cachait) qu’elle avait grandi, orpheline à douze ans, à l’abbaye cistercienne d’Aubazine, en Corrèze, élevée à l’orphelinat par des religieuses austères qui, en dehors du noir, ignoraient la couleur et auxquelles son père la confia à la mort de sa mère ; ou encore, qu’on l’avait appelée Coco, dans les années 1900, grâce à une chanson qu’elle fredonnait en public devant ses amis, au Caf’Conc’, la Rotonde : « Qui qu’a vu Coco ?/J’ai perdu mon pauvr’Coco/Coco mon chien que j’adore/Tout près du Trocadéro »... Lui, l’historien, journaliste, producteur de radio au contact d’un compagnon journaliste de mode, partagea ses passions, dont celle de Chanel. Ensemble, ils commencèrent leur enquête ; lieux, personnes, témoignages encore inédits, friables avant que d’être fiables, ils les interrogèrent, les mêlèrent à pléthore de lectures biographiques, se régalaient. Et puis, Bernard Costa est touché par le sida, et c’est alors, une course de vitesse, avec ses urgences, ses fatigues extrêmes, ses découragements, ses absences, ses rebonds.... L’enquête durait depuis 2 ans, Bernard Costa meurt ; Jean Lebrun se souvient de ce mot de Bernanos à propos de l’enfance, et qu’il évoque dans une interview « Il faut être gouverné par l’enfance. » : Dis, notre livre, tu l’écriras ? Il l’avait promis, et une promesse se doit d’être tenue. Pendant près de vingt-trois ans, il fut incapable d’exhumer quoi que ce fût. Le temps passe, un nom, une date de naissance, un visage aimés, les souvenirs mêmes, s’estompent... Comment faire, quoi faire ? L’écrivain américain, James Salter, le sait bien lui, qui mit ce mot en exergue de son dernier roman : « Il arrive un moment
Où vous savez que tout n’est qu’un rêve
Que seules les choses qu’a su préserver l’écriture
Ont des chances d’être vraies (Et rien d’autre, éd. L’Olivier, 2014) ».
Il entreprend alors, d’exhumer les notes, les dates, les témoignages inédits recueillis ; aller dans la même direction que lui, reprendre son œuvre, construire « historiquement » un livre rigoureux à partir de ces épaves de vie, de ce parcours labyrinthique, en un mot ; reconstituer un portrait de Coco Chanel ou les 87 années de sa vie, orpheline devenue souveraine, icône de la mode devenue image mondiale ; en même temps, redonner une existence à celui qui n’est plus et qui apparaît ainsi, en filigrane, dans les dernières années de sa vie. Le livre alors, jeu de miroirs, s’est écrit qui se conclut sur la mort de Bernard, au crématorium du Père-Lachaise et, d’une certaine manière, sur celle de Chanel, « atroce emmerdeuse » et profondément solitaire, devant son tombeau, au cimetière de Bois-de-Vaux de Lausanne.
Une mère, Jeanne, couturière, qui meurt à trente-trois ans, de tuberculose et épuisée par ses grossesses successives, un père dont elle porte le nom, Albert Chanel, camelot et volage, qui l’abandonnera avec ses deux sœurs pour aller faire fortune aux États-Unis. « (P.23) Le mot d’orphelinat ne passait pas les lèvres de Chanel (...) reconnaître qu’elle était passée par un établissement spécialisé tenu par des religieuses lui était impossible, c’était reconnaître qu’elle avait été abandonnée. Elle préféra dire qu’elle avait été confiée à des tantes » ; adolescente, elle apprend le métier de couseuse, travaille pour un atelier de couture, fréquente « La Rotonde », à Moulins, le café-concert où elle ose se produire sur scène, rêvant de music-hall ; elle a vingt-quatre ans, se laisse courtiser par les jeunes garçons fortunés, officiers, hommes du beau monde : elle en rencontre le premier, Étienne Balsan et découvre, avec lui, le luxe de la vie de château en même temps qu’elle élargit le cercle de ses fréquentations, rencontre son premier amour, l’anglais Arthur Capel, surnommé Boy Capel, fils naturel d’un banquier, homme d’affaires, avec qui elle aura une histoire de près de dix ans, jusqu’à son accident de voiture mortel, en 1919, se confectionne des chapeaux, des robes, invente déjà un style décalé, une nouvelle allure, portant allègrement robe noire d’écolière ou encore polos de garçon, cardigans, jodhpurs ou pantalons et, grâce à lui, ouvrait son premier salon de modiste, en 1913, à Paris, au 21 rue Cambon. Deux ans plus tard, à Biarritz, après Deauville, elle ouvrira une vraie maison de couture. En perdant Capel, je perdais tout, confiera t-elle près de cinquante ans plus tard. « (P.76) Que serait devenu leur duo ? Je pense à celui que je formais avec Bernard. Le travail érode le deuil, dit-on. Sauf que le deuil n’est pas une page qu’on tourne. Sans cesse on revient à la même source, au même puits dans la cour, il faut aller au plus profond, tirer toujours sur la même corde pour remonter l’eau la plus claire. Chanel, si riche soit-elle dorénavant, découvre soudain cela comme les autres. »
On suit l’auteur, témoin de témoins, depuis les années de jeunesse à Aubazine, Moulins, Vichy, Pau, jusqu’à la chute des années de guerre et de libération ; de la Maison Mantin, de la rue de l’Horloge où elle travailla comme vendeuse-retoucheuse, de la rue Cambon au Ritz, en passant par tous les personnages qui ont compté pour Chanel ; Boris Kochno, ancien secrétaire et collaborateur le plus proche de Diaghilev et des Ballets Russes pour lesquels Chanel s’était installée dans le rôle de mécène ; Bernstein, « souverain indéracinable du théâtre parisien » ; Misia, la muse et rivale, et son époux, le peintre José-Maria Sert ; le grand Pierre Reverdy - poète, paysan comme Chanel, à l’origine terrienne et au désir d’absolu -, Robert Bresson, Churchill, son propre neveu, André Palasse, qu’elle considère comme son fils, à qui elle lègue tout ; argent, élégance, et qu’elle n’aura de cesse de vouloir libérer lorsque été 1940, il sera fait prisonnier, quitte à négocier avec les Allemands...
La Première Guerre mondiale l’avait vue débuter et saisir toutes les opportunités qui se présentaient ; elle s’achetait sa première Rolls en 1918, en même temps qu’elle semblait absolument indifférente à la guerre, désarçonnant nombre de ses amis ou relations. Ses frères, ses neveux, André, bénéficieront royalement de ses largesses. « Ce qui compte, c’est moi », n’hésitait-elle pas à proclamer. Jean Lebrun aura été récompensé : le Goncourt de la biographie 2014 lui a été attribué.

Jean Lebrun
Notre Chanel
Éditions Bleu autour,
coll. « d’un lieu l’autre »
280 pages, 20 €.

.....

Jean Lebrun, agrégé d’histoire, journaliste, est producteur à France Inter de l’émission « La marche de l’histoire », après avoir été longtemps l’une des « voix » de France Culture. Auparavant, il a enseigné et travaillé dans la presse écrite (Combat, La Croix, Esprit). Il est l’auteur de Lamenais ou l’inquiétude de la liberté (Fayard, 1981), de livres d’entretien avec des historiens aux éditions Textuel et de deux essais sur le journalisme aux éditions Bleu autour.

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