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Lettres choisies - Alphonse et Marguerite

édition spéciale août 2014

 

Lettres Choisies - Alphonse et Marguerite
Un amour épistolaire dans la tourmente de la Grande Guerre

Lettre à Marguerite

Dinard, mercredi 30 décembre 1914

Alphonse et Marguerite, lettres Madame,
Laissez-moi très respectueusement, à l’aurore de cette année, vous présenter les vœux que je forme pour votre bonheur et celui de votre fils.
Vous me demandez, madame, d’excuser l’entretien que vous faites des petits détails de la vie du fils de Robert ; si vous saviez combien ces choses m’intéressent, et je vous suis très reconnaissant de la confiance que vous m’accordez.
Ce m’est un soulagement profond de parler de Robert ; il semble, chaque soir, quand ma pensée s’envole vers lui l’avoir près de moi, comme il a l’air heureux. Robert m’a donné auprès de vous des qualités que je n’ai certainement pas ; il était si facile et si doux de vivre près de lui. Dieu mit nos cœurs en présence, ils s’attirèrent irrésistiblement ; les larmes me montent aux yeux en pensant à ces belles heures d’affection désintéressée de part et d’autre. (...)
Je me suis battu en Alsace, à la bataille de la Marne, en Somme, en Pas-de-Calais, puis en Belgique ; c’est à Saint-Jean-des-Ypres que je suis tombé malade. Je souffre de névralgies faciales, je suis sans appétit et sans courage ; depuis un mois, je n’ai pas dormi la valeur d’une nuit, malgré les plus énergétiques drogues ; le major ne comprend rien à cet état nerveux. Mais je m’aperçois aussi moi que je suis entré dans un chapitre peu intéressant, veuillez m’en excuser. Puisque vous m’assurez de votre confiance, vous me permettrez une longue lettre chaque année, dans laquelle il sera question de Lui. Soyez assurée qu’elle restera dans la plus stricte intimité.
A. Chémery

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Lettre à Alphonse

Thiais, mardi 30 octobre 1917

Monsieur,
J’ai été très heureuse de faire votre connaissance, j’ai retrouvé en vous beaucoup du caractère de mon Robert. J’espère que si vous avez l’occasion de passer par Paris vous reviendrez embrasser mon Coco ; souvent il parle du grand ami de son petit papa. Depuis votre visite j’ai souvent pensé à la joie de notre Robert s’il avait pu vous faire admirer son fils.
J’ai eu papa souffrant du cœur ces temps derniers. Que ferais-je s’il venait à me manquer, je n’ose y songer. Ma belle-mère et ma belle-sœur sont toujours auprès de nous, pas pour longtemps, car ma belle-sœur va être obligée de travailler et l’habitation à Paris devient obligatoire.
Mon chéri vous envoie ses meilleures caresses. Mon père vous envoie ses amitiés et recevez l’assurance de mes meilleurs sentiments.
M. Tailliez.

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Lettre à Marguerite

Saint-Étienne, vendredi 12 avril 1918
13h15

Je n’ose vous exposer mes théories sur la guerre, non pas qu’elles soient anti-françaises, mais les vôtres ne sont pas celles qu’une âme de femme doive tenir, quand la boucherie infâme a jeté dans la terre une dizaine de millions de cadavres. La Femme Internationale n’a pas fait son devoir, elle a été ce qu’elle fut toujours, l’Être impressionnable qui subit les événements, qui ne les dirige pas alors que si elle l’eût voulu la guerre n’eût pas été, ou tout au moins n’eût pas duré plus de quelques jours. Vous fondiez de grands espoirs sur l’intervention américaine ; au point de vue économique, vous avez peut-être raison, au point de vue militaire, vous vous trompez, il y a trop de chemin entre l’Amérique et la France ; l’Amérique ne peut transporter assez d’hommes, de munitions pour faire pencher la balance, et vous oubliez les sous-marins. Voyez donc notre front de bataille : l’armée britannique, dont les effectifs peuvent être fournis par cent millions d’habitants, dominions et colonies compris, quelle est l’étendue de son action, à peine quarante kilomètres ! Encore faut-il que nous soyons là, autrement Paris serait boche. Enfin, vous avez l’espérance et la foi solides, je vous admire, et de cela aussi nous recauserons plus tard, nous verrons bien où étaient les ennemis de la patrie. (...)
Savez-vous, mon aimée, où en sont les gouvernants ? Tous jouent le sort de la patrie sur un coup de dés. A la révolution russe succéderont d’autres révolutions. Où, nul ne le sait, on espère que ce sera ailleurs, on ne peut l’assurer. Et révolution, c’est défaite, c’est écrasement.
L’avenir est très sombre, ma chérie, vous m’aimerez peut-être moins de me sentir aussi raisonneur, c’est votre affaire. Je pense avec mes moyens, et non avec les idées des autres, ainsi que le fait la majorité des hommes, ce sont les journaux qui pensent pour eux, et je n’ai aucune confiance dans les journalistes ? Ils sont à la solde d’un parti qui pense par intérêt, je dis plus, par intérêt pécuniaire, ce qui est monstrueux à l’heure où coule tant de sang. (...)

Alphonse

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Lettre à Marguerite

Saint-Étienne, le 29 avril 1918

Vos deux délicieuses lettres des 26-27 ont été pour moi la manne bienfaisante qui nourrit et qui vivifie. (...) Il est des heures où l’on se demande si la vie des camarades de l’avant n’est pas enviable. D’autre part, je suis inquiet car je suis sans nouvelles de ma famille depuis une douzaine de jours. (...) Je ne veux pas que vous n’osiez me faire part de vos doutes à mon sujet, il faut tout me dire, même quand vous êtes convaincue que je vous aime moins. Non, ma Guite chérie, mille fois chérie, je ne vous aime pas moins, mais j’ai peur quelquefois que ma situation à refaire ne me permette pas de vous donner toutes les joies auxquelles vous avez été habituée durant votre jeunesse. (...) Alors même si la guerre prenait fin dans une année, que nous soyons libérés dans dix-huit mois, à quelle date est reporté le jour de notre union ? Vraiment, nous achetons cher chaque minute de bonheur ! (...)
Alphonse

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Lettre à Alphonse

La Baule, jeudi 3 octobre 1918

Je reviens de la vigne, ma gaieté revient quand je me retrouve en plein air. J’aurais aimé à être fermière, vivre au milieu des bêtes.
(...)
MM. les boches, s’ils avaient un œil ici, seraient loin d’être satisfaits. On a compté vingt-deux transports arrivant à Saint-Nazaire, ils sont entrés au port avec la marée montante, et ils ne se sont pas privés de tirer le canon. Le sentiment qui s’empare de vous en voyant tant de renforts arriver est inénarrable, qu’ils soient le vrai signe précurseur de la fin ! (...)

Votre câline.

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Frédéric Chémery
Alphonse et Marguerite. Un amour épistolaire dans la tourmente de la Grande Guerre
Éditions Le courrier du livre.

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