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Extraits choisis - Notre Chanel

édition spéciale août 2014

 

Jean Lebrun
Notre Chanel
Éditions Bleu autour,
coll. « d’un lieu l’autre »

Page 7

Quelle histoire son visage raconterait-il aujourd’hui ? Il est passé de l’autre côté du miroir à l’aube d’un jour gris, le 29 novembre 1990. Il m’avait dit : « Le son de mon amour, tu ne l’entendras jamais d’un autre. » Les années passant, je n’entends plus de lui que ce que je veux bien. C’est un confort d’aimer un mort. J’ai pleuré bien haut et bien fort. Il n’a pas pu poursuivre avec moi de conversation dérangeante. « Tiens, je t’étais indispensable, et tu n’es pas devenu fou de douleur ? » « Et pendant que tu continues ton bonhomme de chemin, t’es-tu demandé si, guéri par miracle, j’aurais pu, moi aussi, te laisser seul ? » Il est encore temps, cependant, de répondre à une question - l’ultime - qu’il me fit vivant : « Dis, notre livre, tu l’écriras ? » Mais voilà qu’aujourd’hui je ne sais même plus sa date de naissance. Il faut que j’aille à la recherche de son passeport, il le conservait dans un meuble du salon que je prends soin de bien faire briller. C’est un cabinet d’acajou assez singulier où un aïeul de Bernard, premier d’une lignée de chirurgiens-dentistes, gardait ce qui était nécessaire à ses préparations. Je manipule les tirettes, j’ouvre les compartiments du meuble, s’échappe une odeur passée d’amalgame. Je retrouve des étiquettes de l’hôtel Luna à Venise, il ne les aura pas collées, comme il en avait l’habitude, sur sa valise qui repose, inutile, en haut d’une étagère, plus loin dans l’appartement. Voici sa montre, je la réveille, elle fonctionne toujours. Et le passeport. Je lis : « Bernard Costa. Né le 27 décembre 1954 à Béziers. Yeux : bleus. Signes particuliers : néant. »
Il rêvait de la couture depuis qu’il trottait dans sa province, suivant le sillage d’une grand’mère très aimée, l’épouse du dentiste du cabinet. Cette femme, abonnée aux articles de Paris, se parfumait à la poudre de l’interdit. Elle lui avait appris l’intrépidité, en même temps qu’elle le faisait échapper au couple très mal assorti de ses parents. Son oncle, Bernard Chapuis, et moi lui avions mis le pied, qu’il avait ailé, à l’étrier, et, à sa façon, il se faisait sa place, encore modeste, dans le mundillo de la mode. En toute indépendance, ce qui est rare dans le milieu, il rédigeait des articles pour L’Événement du Jeudi, La Croix, Dépêche Mode. Christian Lacroix, qu’il avait été un des premiers à soutenir, m’écrira que « son hypersensibilité d’écorché vif et l’acuité de son jugement faisaient de lui, dans une presse de mode si souvent fallacieuse et déserte, une sorte d’ange à la Cocteau trop peu remarqué, hélas, et des seuls initiés. »

................

Page 272

Dès 1988, avant même, quand j’y pense, que ne commence notre livre, Bernard et moi nous étions rendus à Lausanne. Plus qu’une tombe, Chanel, pionnière en tout, avait aménagé un petit jardin de mémoire, comme on les aime tant maintenant. Nulle dalle, Pas d’inscription mirobolante : elle n’avait pas contraint la haute société à s’habiller avec simplicité pour l’imiter ensuite dans ses vanités funéraires ! Une stèle sculptée par l’époux de Tiny portait cinq têtes de lion. Quelques arbres surplombaient un banc offert aux passants. Bernard et moi nous y étions assis un bref moment, la mélancolie n’est jamais bête si elle ne s’installe pas. Quand Sert disait à Chanel qu’elle ferait une belle morte, elle se récriait : « Je m’agiterai dans la terre et je voudrai tout recommencer. » Bien après les années de repli où notre enquête et ce livre l’ont abandonnée, elle fit, en effet, son come-back en 1954 et retrouva le succès : le sac au monogramme, le N°5 selon Marylin, le tailleur ensanglanté de Jackie Kennedy à Dallas... Aujourd’hui, elle est une marque globalisée, mais elle a dû porter sa gloire comme un deuil éclatant du bonheur.

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