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Mescaline 55 Par Gaëlle Obiégly

 

Mescaline 55 Refermé, ce livre semble un écrin. Sa couleur mauve fait miroiter son titre comme une promesse. Cela s’appelle Mescaline 55. Le nombre pour l’année. Au cours de celle-ci se déroule toute l’action illicite désormais publique menée par Boissonnas, Paulhan, Michaux. Leurs noms surplombent le titre désignant ce qui est l’objet de l’ouvrage, la mescaline. Les trois amis se rencontrent pour en prendre et rendre compte de ses effets. Pour deux d’entre eux, c’est inhabituel. Ils n’espèrent pas le paradis mais visent la connaissance. Une connaissance qui passe par les gouffres où les propulse la prise méthodique de mescaline. L’accompagnement médical témoigne de leur approche. Il ne s’agit pas d’aborder les paradis artificiels. L’expérience est toute autre. On en lira le rapport chronologique dans ce livre essentiel.

Sur le rabat de sa couverture figure une brève présentation des trois protagonistes et auteurs de la prose remarquablement éditée, préfacée par Muriel Pic. Des trois, Boissonnas est sans doute la moins connue, du moins du public français. La poétesse née en 1904 a vécu entre Paris et Neuchâtel à partir de 1945. Grande amie de Jean Paulhan - noble homme de lettres - elle est aussi liée à Michaux, dans une moindre mesure. Elle admire sa poésie, redoute la personne qui la porte. À l’orée du voyage « vers les racines des fonctions obscures de l’être », Boissonnas remarque les attitudes de ses acolytes et en particulier l’agressivité de Michaux. Dans son journal pour moi seule, elle dit la retourner, cette agressivité manifestée par Michaux contre elle-même. Elle explique alors ce que cela produit en elle, quel vide nécessaire à l’expérimentation de la drogue. Le sentiment naturel exprimé par Michaux et l’hilarité ou l’admiration toute aussi naturelle de Paulhan la guidant à sa propre nature, Boissonnas commence son auto-observation par cela. Très vite, les manières tombent. On voit extraordinairement et simplement. La société, ses us et coutumes, ont moins d’emprise sur vous que la drogue. Boissonnas, Michaux, Paulhan n’en tirent pas un viatique. Leur usage de la drogue ne ressemble ni à celui de Baudelaire ni à celui de la Beat generation. Muriel Pic a donné pour titre à sa préface Morale de la mescaline, morale qui consiste strictement en un récit d’auto-observation sous l’effet de la substance. Pour commencer, nous sommes informés des conditions dans lesquelles se déroule l’expérience. À la date du 2 janvier 1955, les trois cobayes se retrouvent chez Henri Michaux, à Paris. C’est Jean Paulhan qui fournit la mescaline, sous forme d’ampoules. Le produit est inscrit au tableau B des stupéfiants par le code pénal français. Son absorption aura lieu sur trois journées plus ou moins espacées. Les témoignages qui en résultent sont réunis dans ce livre. Ils s’étalent sur une période qui excède la présence physique de la mescaline en chacun. Plus de vingt ans s’écoulent entre les libellés du début et les grands textes de la fin concrète de l’expérimentation. En effet, en 1978, ce qu’écrit Édith Boissonnas à propos des dessins d’Henri Michaux regarde encore l’expérience menée en 1955. L’expérience mescalinienne et ce qu’elle a donné à voir à l’un et l’autre. Celle-ci s’est effectuée selon un protocole. Mais selon Michaux, les prescriptions d’usage - jeûne, continence, abstention de toute distraction - sont insuffisantes. « Il faut de toute nécessité se présenter bien à l’infini ». La part subjective entre alors largement en jeu. Car qui, sinon le sujet lui-même, saura apprécier sa disponibilité. Peu après l’ingestion de la dose de mescaline, selon un protocole consigné, les trois patients en constatent les effets plus ou moins longs à survenir. Ils s’attardent tout d’abord sur ce qui se traduit dans le corps qu’ils forment à trois. Leur sociabilité se modifie. Ils l’observent, comme tout. Puis chacun entre en lui-même, et assiste aux premières visions. Sont-elles la visée de cette prise de stupéfiant ? Pas vraiment. Il est possible qu’elles soient exploitées à des fins poétiques. Dans le cas de Boissonnas et de Michaux, l’expérience mescalinienne est entièrement reversée à l’art. Mais l’enjeu initial n’est pas là. Il s’agit au départ d’abolir toute résistance au pouvoir de la drogue tout en demeurant lucide afin d’en observer les manifestations. Michaux l’exprime ainsi : « mon étude a commencé de la sorte : fidèle au phénomène. J’ai regardé le spectacle afin qu’il m’instruise ». Les rapports diffèrent, certes, en raison des subjectivités de chacun. Cependant tous relèvent du récit d’auto-observation.

La manifestation tarde selon l’un ou l’autre, on précise l’heure des effets. Ils sont décrits avec minutie. Repris, accentués, nuancés au fil des expériences et des textes. Sans dévoiler le secret dont ce livre est l’écrin, on peut énumérer quelques caractéristiques de la mescaline. Le dynamisme en est un. Les images regardées les yeux ouverts sont, sous cette drogue, dotées d’une oscillation vibratoire. Celle-ci se retrouve dans certains dessins de Michaux. L’ouvrage en reproduit de très beaux ainsi que d’autres documents, lettres manuscrites, œuvres. Ce qui les entoure tend à se mouvoir, à se transformer. « Tout bouge, tout est vibrant et gros de réalité à l’œil et à l’âme de celui qui est en état second » remarque Michaux. Qu’est-ce qu’un état second ? Celui qui vous fait percevoir avec une intensité inédite et imaginer. Ce que voit le sujet sous mescaline, ce qu’il sent, tout est méconnaissable. Cependant il se peut que cela soit aussi ce qu’il « rencontre de plus habituel, de plus journalier, de plus commun ». C’est l’étrangeté de l’ordinaire qui lui est révélé par un regard altéré. Michaux le dit plus simplement. Efface-t-il, cet état second, la faculté de juger ? C’est une des questions auxquelles réfléchit Boissonnas, sans s’appesantir. L’acte d’écriture requiert la lucidité et le délire. La drogue qui rendrait l’écriture facile, espérée avec humour par Michaux n’est sans doute pas la mescaline. Cette drogue idéale aurait pour vertu d’articuler le plein, le vide, l’excès et l’impuissance sans qu’ils s’opposent à leur communication. Le même objet occupe toute la relation, c’est l’action de la mescaline. Elle fait le lien entre les trois auteurs et le lien entre leurs textes qui n’ont pas tous la même valeur. A quoi se reconnaît une communication littéraire ? La poésie parsème les lettres, dès que la drogue dans ses effets y apparaît. Tandis que d’autres textes, sans masquer le contexte de leur élaboration, manifeste leur valeur littéraire. La prise de drogue conduit à des gouffres qui rendent pensant. Atteignant ses propres profondeurs, par « la démentielle infinisante », le poète fait l’expérience de l’ineffable. C’est peut-être la conclusion de Michaux. Découlant de l’acte de penser à cette hauteur, le désespoir guette Paulhan qui se confie à Boissonnas. « Peut-être, lui écrit-il en 1962, y-a-t-il des choses qu’il ne faut pas chercher à penser, je ne sais pas trop ». Plus tranché, Michaux dit, lui, qu’il ne faut pas parler davantage.

......

Mescaline 55
Édith BOISSONNAS, Henri MICHAUX, Jean PAULHAN,
Édition établie, annotée et préfacée par
Muriel Pic (collaboratrice scientifique du Fonds national suisse à l’université de Neuchâtel), avec la participation de Simon Miaz (assistant de recherche à l’université de Neuchâtel). Muriel Pic a déjà préfacé et établi l’édition des Lettres 1925-1961 de Pierre Jean Jouve à Jean Paulhan, paru aux éditions Claire Paulhan en 2006.
47 documents (lettres, journaux intimes, poèmes, textes) et 2 annexes ; 52 illustrations en quadrichromie.
Éditions Claire Paulhan, collection « Tiré-à-part », juin 2014, 288 pages, 33 €.

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