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Georges Méliès : Portrait Par Corinne Amar

 

Melies portrait Dans les 400 farces du diable, (court-métrage, 1906), un homme mange un croissant de lune pour tromper sa faim, pendant que son valet allume sa pipe avec une étoile... Il y est aussi question d’un ingénieur anglais qui vend son âme au diable en échange de pilules magiques lui permettant de voyager selon ses désirs, d’une chevauchée céleste et d’une voiture astrale, d’une fin sur un tourne-broche... Ainsi en est-il du monde de Georges Méliès : cinéaste, il était aussi poète.
Fils d’un fabricant de chaussures de luxe que la florissante entreprise familiale n’emballait pas, préférant tôt dans sa vie l’apprentissage de la prestidigitation et l’art de l’illusion au commerce, Georges Méliès (1861-1938) rachetait, à vingt-sept ans, le théâtre du célèbre magicien français Robert-Houdin sur la scène duquel il allait inventer chaque soir de nouveaux tours révolutionnaires qui séduiraient le monde. Sept ans plus tard, en 1895, alors que les frères Lumière présentent un nouvel appareil, le Cinématographe, où l’on voit pour la première fois sur un écran des personnages se mettre en mouvement, Méliès est subjugué. Il achètera à Londres une caméra, et imagine alors de réunir dans son jardin de Montreuil-sous-Bois ses amis, les met en scène ; le film fait une minute : il vient d’inventer la première fiction cinématographique. Il fera ainsi 80 films en un an, plus de 500 en dix-sept ans de carrière. Il fait construire par un charpentier de Montreuil un hangar - le premier « studio cinématographique machiné pour la prise de vues théâtrales », ancêtre de tous les studios et, dès l’automne 1897, le théâtre Robert-Houdin est transformé en salle de cinéma tous les soirs. Salle comble. À partir de là, ce génie des effets spéciaux, à la fois peintre en décors, mécanicien-machiniste, metteur en scène-illusionniste, caricaturiste, costumier, acteur (on le voit dans tous ses films - souvent rôle principal, parfois simple apparition), producteur de son œuvre cinématographique tout entière, n’aura de cesse d’innover, embarquant ses spectateurs dans des mondes imaginaires, et unissant, à l’heure de la cinématographie naissante, l’univers de Robert-Houdin à la cinématographie des frères Lumière.
Parce que le démon de l’invention le tourmente, il maîtrisera tous les « trucs » et ficelles du métier ; arrêts (pour la transformation de personnages à terre), fondus (changement progressif d’un décor en un autre), apparitions, disparitions, diables, fées, flammes, fumées, spectres volants ; superpositions (dédoublement ou multiplication d’un même personnage) ; trucages photographiques, trucs de machinerie théâtrale, de prestidigitation, de pyrotechnie, de chimie... « J’ai effectué des prises de vues à des plans différents ; j’ai fait des repérages à terre et dans le vide, utilisé des mannequins pour les chutes, construit des bâtiments factices ; j’ai employé le feu sous toutes ses formes dans les effets d’incendie, les explosions et les scènes diaboliques ; j’ai pris des vues sous-marines au travers d’un aquarium avec des poissons vivants, des personnages humains, divinités sous marines, scaphandriers ; j’ai démultiplié l’appareil de prises de vues pour obtenir des vues au ralenti ou avec exagération de vitesse ; j’ai obtenu des vues tour par tour qui me donnaient de dessins ou de objets se confectionnant tout seuls.... (Déclaration à G.M. Coissac, in Histoire du cinématographe, cité par Georges Sadoul dans « Georges Méliès », coll. Cinéma d’aujourd’hui, éd Seghers 1961, p.133). Auteur indépendant, passionné, envoûteur, il fera du cinéma un nouveau langage. En 1913, happé, ruiné par l’industrie Pathé-Gaumont, on le verra vendeur de jouets dans une boutique de la gare Montparnasse...
Le 21 octobre 1931, au cours d’un banquet réunissant une myriade de convives, Louis Lumière remettait à Gorges Méliès la Croix de la Légion d’honneur et le saluait comme le « créateur du spectacle cinématographique ». Un an plus tard, toujours sans aide, sans ressources, et attaché à sa boutique de la gare Montparnasse aux maigres revenus, il écrivait au critique belge, Carl Vincent : « À soixante et onze ans, jamais un jour de repos. En plein air par tous les temps, hiver comme été, tenu prisonnier quinze heures par jour, même dimanches et fêtes, sans chauffage l’hiver dans une boutique ouverte à tous les vents. Dans l’ensemble on gagne tout juste de quoi ne pas mourir de faim. »
On lui doit un chef-d’œuvre, et son film le plus célèbre, le Voyage dans la lune (1902), fantaisie burlesque du débarquement de l’homme sur le satellite de la Terre ; onze minutes de film, icône de l’art d’anticipation. Il y mobilisera tout son savoir-faire, et fera appel à ses relations théâtrales ; artistes célèbres du café-concert pour jouer ses compagnons d’expédition ; danseuses du corps de ballet du Châtelet pour les pom-pom girls, acrobates des Folies-Bergères qui seront ces étranges créatures du royaume des Sélénites... Il est au sommet du monde des images. Rien n’est trop beau pour Georges Méliès... Il réalisera ses derniers films en 1913. On lui préfère les productions des nouveaux empires du cinéma. Ruiné en 1920, désespéré, il vend son studio de Montreuil, s’installe avec sa compagne, Jeanne d’Alcy (rencontrée au théâtre Robert-Houdin où elle figurait déjà dans les tours de prestidigitation, avant de faire partie de sa troupe, puis de devenir sa femme, en 1925) dans une petite boutique de jouets et de confiserie dont elle est depuis plusieurs années concessionnaire, au premier étage de la gare Montparnasse. La France sort à peine des dévastations de la guerre. Méliès ne touchera plus à la caméra et il a détruit ou vendu au kilo à des récupérateurs de celluloïd, son stock de négatifs. Il est réhabilité en 1930, à l’occasion d’un gala en son honneur, « reconnaissance tout à fait officielle ». Le château d’Orly tout juste acquis par la Mutuelle du cinéma l’accueille dans un appartement où il résidera jusqu’à sa mort avec sa femme et sa petite-fille, Madeleine, âgée de 9 ans. « Il vendait des jouets, des bonbons, des chocolats, des trompettes en bois et des yoyos (...) et ma foi, il trouvait que la vie était très agréable comme ça. Il travaillait très dur, se souvient-elle, dans une interview pour la radio (propos recueillis par Jacques Delaye, Radiodiffusion Française, 23 avril 1961, cité par Georges Sadoul, p.149). (...) Tous les jours, dimanche compris. Seulement au mois de septembre on fermait boutique et on partait tous les trois dans le plus chic hôtel de Ploumannach et là, on menait la grande vie. Toute l’année il travaillait. Il disait : je suis un commerçant comme un autre, mais j’ai un mois de vacances. Alors pendant un mois, c’était très agréable parce que ma grand-mère était très paresseuse et elle restait couchée jusqu’à midi, alors nous partions tous les deux... »

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