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Lettres choisies - Georges Méliès

 

Georges Méliès
Correspondance 1904-1937
Éditions Presses Universitaires de Rennes

Lettre à Paul Gilson

Paris, le 9 août 1929

Méliès, Voyage dans la lune Cher Monsieur,
Vous ne m’importunez pas le moins du monde, rien ne m’est plus facile et plus agréable de vous donner les renseignements demandés.
La photo dont vous me parlez représente la fonte du Canon géant dans le Voyage dans la Lune. Le moule a été creusé en terre et la masse de métal à couler étant énorme, quantité de fonderies ont été installées circulairement autour du moule. À un signal donné, la fonte d’acier sort à la fois de toutes les usines et coule dans le moule. Les ingénieurs groupés sur un toit, surveillent l’opération. À votre question, je répondrai ceci : j’ai construit des automates, mais je ne les ai pas inventés à proprement parler. À vingt-trois ans, en 1885, j’ai quitté la maison familiale et je me suis marié. Ce n’est que trois ans après, en 1888, que j’ai acheté le théâtre Robert-Houdin, que je fréquentais depuis longtemps comme amateur de prestidigitation. Je donnais d’ailleurs de nombreuses séances dans les salons ainsi qu’au théâtre de la galerie Vivienne, aujourd’hui disparu, et au musée Grévin. C’est cependant cette période de trois ans que, déjà très habitué à la mécanique, car je m’occupais des machines dans l’usine paternelle, j’ai imité une grande partie des automates de Robert-Houdin, simplement en les ayant vus de loin fonctionner sur scène.
J’ai fait ainsi des répliques de l’Arlequin, Auriol et Deburau, le Garde-française, la Tête de Belzébuth, l’Étoile aux cartes, la Chauve-souris révélatrice (imitation du Hibou fascinateur), et nombre d’appareils tels que la « Guirlande Magique », le tableau de fantaisie, etc. (mus par l’électricité). Lorsque j’eus pris possession du théâtre, n’ayant plus les loisirs que j’avais eus pendant ces trois années, je ne m’occupai plus jusqu’en 1895 (époque du Cinéma) que d’inventer et construire les grandes illusions qui formaient le clou principal de nos représentations.
J’en ai la liste, si vous le désirez, mais j’ignore si cela offre pour vous de l’intérêt, car cela n’a pas de grands rapports avec le Cinéma, si ce n’est probablement l’habitude et la passion, innées chez moi, d’inventer et de construire des illusions, qui m’ont incité à en faire autant en Cinématographie, mais avec des procédés tout autres et très différents de ceux de la prestidigitation. J’ai vu dans l’Ami du Peuple d’aujourd’hui la reproduction de l’article de Druhot, merci. Évidemment, cela ne fera pas très plaisir à L’Herbier, mais que voulez-vous, je suis obligé de me défendre. J’ai à cœur maintenant de faire aboutir la campagne de simple justice entreprise en ma faveur par Druhot et Noverre. La vérité et l’exactitude historiques doivent passer avant tout.
Cordialement à vous.
G. Méliès

J’espère que vous prenez du bon temps pendant vos vacances. Moi j’attends avec l’impatience que vous devinez l’arrivée du 17 ou 18 août pour prendre la fuite en Bretagne dans un coin maritime très pittoresque où je pourrai dessiner tout à mon aise. Oh ! ma... mer, je vais bientôt te revoir. C’est mon seul plaisir de l’année ! Prière de ne garder l’étude de 1907 que le moins de temps possible, j’en aurai besoin prochainement.

......

Lettre à Paul Gilson

Paris, le 17 août 1929

Cher Monsieur,
Encore un oubli dans mon petit topo chronologique : le théâtre des Variétés artistiques, à Montreuil, a fermé ses portes en 1923, ma propriété sur laquelle il était bâti ayant été vendue par autorité de justice par suite de non-paiement d’intérêts hypothécaires (résultat de la guerre).
En 1924, ruiné et sans emploi, j’ai eu la chance d’être appelé à Sarrebruck par le directeur des mines domaniales de la Sarre, actuellement françaises. Les ingénieurs ont là-bas un cercle qui est un véritable palais splendide, ayant appartenu à Guillaume II et dans lequel se trouve un magnifique théâtre. Les boches n’avaient laissé que les quatre murs de la scène, emportant décors, accessoires et machinerie.
J’ai été chargé de la réfection de tous les décors de façon à pouvoir jouer tous les répertoires. Mon fils, aidé de menuisiers du pays, a rétabli toute la machinerie et moi toute la décoration. Cela nous a pris un an, mais nous a valu de vives félicitations écrites officielles. J’avais fait de grands travaux en matière de décors pour le Cinéma, mais c’est là le plus gros travail de décoration théâtrale (en couleurs) que j’aie exécuté dans ma vie. Voilà pourquoi le fait peut être signalé. Rustiques, palais, salons, forêts, jardins, toile de fond de toutes sortes, rien n’y manquait ; et la direction a bien voulu reconnaître que le tout était des plus artistiques. Nous avons définitivement choisi Ploumanach (Côtes-du-Nord) pour nos vacances.
Nous y partirons lundi prochain 26 août jusqu’au 16 ou 18 septembre. Vous pourrez, à partir du 26, m’écrire : Hôtel Saint-Guirec et de la Plage, si vous avez quoi que ce soit à me demander ; et vous me donnerez l’adresse où je pourrai vous répondre à Paris après le 30.
Recevez, cher Monsieur, mes biens sincères salutations.
G. Méliès
[Écrit au crayon : Ma première femme est décédée en 1913. Remarié en décembre 1925. C’est depuis cette date que je suis gare Montparnasse.]

......

Lettre à Carl Vincent

Paris, le 27 juin 1932

Cher Monsieur,
Mr Druhot, rédacteur en chef de Ciné-Journal, me communique votre article du 24 courant dans « L’Indépendance belge ». Permettez-moi de vous remercier de l’intérêt que vous avez bien voulu prendre à la situation actuelle d’un des plus anciens pionniers du Cinéma. Certes, je suis très fier du titre de « premier cinéaste » qui m’est décerné, ainsi que de ceux de « Jules Verne du Cinéma » et de « créateur du spectacle cinématographique », qui m’ont été donnés publiquement dans nombre de banquets et cérémonies par Mr Lumière en personne. C’est lui-même qui m’a remis, en présence du ministre de l’instruction publique, les insignes de la Légion d’honneur et, à chaque occasion, de nombreux orateurs rappellent « les immenses services rendus à l’industrie cinématographique par Georges Méliès, auquel les grandes firmes cinématographiques doivent leur fortune ». Tout cela est bel et bon. En attendant, ruiné par la guerre et une suite invraisemblable de fatalités auxquelles je ne pouvais absolument rien opposer, malgré une lutte opiniâtre et sans faiblesse, je suis dans une situation très pénible à mon âge (soixante et onze ans), car je tiens un kiosque de jouets dans la gare Montparnasse, à Paris (depuis dix ans), où j’ai grand peine à assurer mon existence, celle de ma femme, et celle de ma petite-fille âgée de neuf ans, que j’ai recueillie après la mort prématurée, survenue à quarante-deux ans, de ma fille aînée.
Jamais un jour de repos, en plein air par tous les temps, hiver comme été, tenu prisonnier quinze heures par jour, même les dimanches et fêtes ; jamais libre avant 10 heures du soir, ne pouvant ni sortir, ni assister à aucun spectacle, sans chauffage l’hiver dans une boutique ouverte à tous les vents, vous vous rendez compte de ma vie, je pense. Certes ce n’est pas gai. De plus la gare est mauvaise, on n’y travaille guère qu’en juillet et août, saison des bains de mer en Bretagne ; bref, dans l’ensemble, on gagne juste de quoi ne pas mourir de faim. Cette année, avec la crise, cela devient terrible. Tout cela est fort pénible, mais, croyez bien que j’ai conservé tout mon calme, toute mon énergie, et toute la dignité que j’ai toujours montrée. Je n’ai rien d’un « clochard », ni les apparences d’un miséreux. Je souffre en silence, voilà tout.
On a, en effet, parlé souvent de me constituer une rente, à l’instar de ce que les Américains ont fait pour LeRoy et Lauste, mais ceci est toujours resté à l’état de promesse. Enfin, on semble vouloir s’en occuper prochainement. Il serait temps, car je suis bien fatigué, quoique très vert encore, par cette existence de prisonnier, je dirais presque de « mollusque », moi qui ai toujours été, et suis encore, l’activité même. Espérons que cette fois, je pourrai, sous peu, reconquérir mon ancienne liberté.
Merci encore, et cordialement vôtre.
G. Méliès

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Lettre à Henri Langlois

Orly, le 9 juillet 1936

Monsieur,
Je suis très honoré de l’aimable proposition contenue dans votre lettre du 8 courant, mais vivant ici depuis quatre ans dans l’isolement le plus complet et, d’autre part, n’allant que très rarement à Paris par suite des difficultés de communications, il y a presque impossibilité pour moi de l’accepter.
Tout au moins, il me faudrait quelques précisions et quelques explications qui nécessiteraient entre vous et moi quelques minutes d’entretien.
Pouvez-vous venir me voir la semaine prochaine, sauf le jeudi, le matin ou l’après-midi ? Ou préférez-vous me fixer un rendez-vous à Paris le jour de votre choix, toujours sauf le jeudi, jour où je ne suis pas libre ? Évidemment, depuis que j’ai appris, par la visite de Mr Abbott, que quatre-vingt-quatorze de mes films ont été retrouvés à Nex York, votre nouvelle société* et le but qu’elle se propose m’intéresse beaucoup, mais... il y a beaucoup de « mais » malheureusement et c’est pourquoi je désire un entretien avec vous, il est certaines choses que je ne puis écrire.
En attendant votre réponse, recevez, Monsieur, mes sincères salutations.
G. Méliès

...

*La Cinémathèque française, fondée officiellement en septembre 1936

......

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.
© Éditions Presses Universitaires de Rennes

Méliès
Carrefour des attractions

suivi de Correspondance de Georges Méliès (1904-1937) sous la direction de
André Gaudreault et Laurent Le Forestier avec la collaboration de Stéphane Tralongo
Édition critique de la correspondance établie par Jacques Malthête
Éditions Presses Universitaires de Rennes, juin 2014, 536 pages. Colloque de Cerisy (2011).

Ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste


Sites internet

Éditions Presses Universitaires de Rennes
http://www.pur-editions.fr/

Georges Méliès, site officiel
http://www.melies.eu/

Cinémathèque Méliès
http://www.cinemathequemelies.eu/

Les Amis de Georges Méliès
http://www.georgesmelies.org/

La Cinémathèque française - Exposition Méliès, le magicien du cinéma

Méliès technnicien : le premier studio de Méliès. Conférence de Jacques Malthête

Méliès, Carrefour des attractions - Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/meli...

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