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Entretien avec Jacques Malthête
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Jacques Malthête Jacques Malthête
© Jean-Luc Muller

Jacques Malthête a été directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il est l’auteur de nombreuses contributions sur les débuts du cinéma, en particulier sur Georges et Gaston Méliès. Il a notamment publié Méliès, images et illusions (1996). Il est, avec Laurent Mannoni, le codirecteur du catalogue de l’exposition Méliès, magie et cinéma (2002), ainsi que le coauteur du catalogue raisonné L’œuvre de Georges Méliès (2008). Il a par ailleurs contribué à des ouvrages collectifs sur Léon Gaumont, Étienne-Jules Marey, Jean Comandon et Pathé.

Vous avez établi et annoté la Correspondance de Georges Méliès parue dans le volume intitulé Méliès, carrefour des attractions (Presses Universitaires de Rennes, juin 2014) qui présente les actes du colloque consacré au « doyen du cinéma ». Ce colloque a eu lieu à Cerisy-la-Salle, en juillet 2011, à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance.
La correspondance s’étale de 1904 à 1937, réunit près de deux cents lettres et, à l’exception d’un échange pendant les premiers mois de l’année 1937, entre le journaliste Carl Vincent et Georges Méliès, seules les lettres de ce dernier ont pu être conservées et publiées. On remarque que certains destinataires comme Jean-Baptiste Denny ou Auguste Drioux sont des correspondants privilégiés... Quelques mots sur la constitution de ce corpus épistolaire ?

Jacques Malthête Tout au long de sa vie, Georges Méliès a beaucoup écrit dans des revues corporatives consacrées à ses deux passions : la magie et le cinéma. C’était par ailleurs un épistolier impénitent, doublé d’un dessinateur compulsif. Malheureusement, sa correspondance a été en partie détruite et ce qui en subsiste reste dispersé. Qu’a-t-on pu retrouver ? Il y a d’abord les courriers qu’il adressait régulièrement aux revues et qui sont toujours accessibles. Il y a ensuite les lettres que proposent les marchands d’autographes et celles que les collectionneurs ont sauvegardées, principalement des magiciens, amateurs ou professionnels, pour lesquels Méliès reste une grande figure de la magie. L’accès à ces deux dernières sources bénéficie de la générosité de leurs propriétaires qui n’hésitent guère à fournir des photocopies. Enfin, il y a les lettres conservées par les archives institutionnelles.
Le corpus rassemblé et publié avec les actes du colloque de Cerisy de 2011 ne concerne que la correspondance francophone de Méliès et doit représenter à peu près tout ce qui a pu être sauvegardé. Il faut, en effet savoir, que Méliès parlait et écrivait également l’anglais et qu’il subsiste ainsi une correspondance de plusieurs dizaines de lettres échangées principalement avec un journaliste et historien new-yorkais, Merritt Crawford, et avec deux pionniers du cinéma américain, Eugène Augustin Lauste et Jean Acmé LeRoy.
Pour revenir à la correspondance francophone, les deux ensembles les plus importants en volume sont constitués de lettres de Méliès à Auguste Drioux et à Jean-Baptiste Denny, mais cela ne veut pas pour autant dire que ces deux destinataires étaient des interlocuteurs privilégiés. Il se trouve simplement que ces deux sous-corpus ont eu un sort plus heureux. Cela dit, Drioux était le fondateur de la revue des prestidigitateurs Passez Muscade, à laquelle Méliès a abondamment participé à partir de 1928 et Denny était le secrétaire général de la Chambre syndicale de la prestidigitation dont Méliès fut le président jusqu’en 1934.
On constate malheureusement qu’il ne subsiste qu’un nombre infime de lettres dont Méliès était le destinataire.

Ce corpus épistolaire montre que Méliès ne cesse d’être très actif jusqu’à la fin de sa vie, qu’il écrit beaucoup, des articles cinématographiques, des lettres : « Je vous avise tout de suite, sans quoi je serais bien capable d’oublier avec toute la correspondance incessante que j’ai à faire pour Drioux et pour la Cinématographie. » dit-il à Jean-Baptiste Denny en 1929, période où il entame de nombreuses démarches pour obtenir la « reconnaissance officielle de son statut de pionnier du cinéma »...

J. M. De fait, après avoir publié en 1926 sept articles sur sa carrière cinématographique dans Ciné-Journal, une revue corporative dirigée par Léon Druhot qui venait de le redécouvrir dans sa boutique de jouets de la gare Montparnasse, Méliès commence à œuvrer pour sa reconnaissance par l’entremise de Druhot, de l’historien brestois Maurice Noverre et de Merritt Crawford. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à écrire de nombreux articles, qu’il illustre lui-même, dans des revues comme Passez-Muscade ou L’Illusionniste, tout en s’occupant, avec Denny, des réunions de la Chambre syndicale de la prestidigitation.

Dans une lettre (55) adressée à J-B. Denny, Méliès s’exclame à propos d’un article paru dans la revue Pour Vous : « Que de louanges ! En attendant mieux, je vends toujours mes cacahuètes à la gare ! » Méliès, dont la carrière cinématographique a débuté en 1896 et s’est terminée en 1912 a réalisé plus de cinq cents films ou « vues animées ». Que s’est-il passé pour qu’un tel inventeur - créateur du spectacle cinématographique - sombre dans l’oubli pendant plusieurs années et soit réduit à tenir un petit magasin de jouets à la gare Montparnasse ?

J. M. À partir de 1905, le public commence à se désintéresser des deux genres qui ont fait le succès de Méliès : les films à trucs et les féeries. Pourtant, confiant dans son passage à la phase industrielle, Pathé, grand concurrent de Méliès, croit pouvoir poursuivre dans cette voie en engageant cette même année l’Espagnol Segundo de Chomón, spécialiste de la mise en couleurs et des trucages.
Toujours est-il que ses films étant devenus 25 % plus chers que chez Pathé pour le noir et blanc et 40 % pour la couleur, Méliès tentera de réagir dès cette même année 1905 en consentant de substantiels rabais, mais rien n’y fait et ses affaires commencent à péricliter. De son côté, son frère Gaston, qui le représente aux États-Unis, se lance à son tour dans le cinéma en 1909, en produisant des comédies, des drames et des westerns, ce qui permet à Georges Méliès de profiter de royalties substantielles jusqu’à la veille de la Grande Guerre, mais cela ne suffira pas à sauver la « manufacture de films pour cinématographes » de Montreuil-sous-Bois.
Méliès va malheureusement jouer de malchance en perdant beaucoup d’argent lorsqu’il se sépare du théâtre Robert-Houdin en 1923. Bref, il est ruiné. Sa propriété de Montreuil est vendue aux enchères, avec ses deux studios. Il arrive tout juste à survivre en travaillant dans la boutique de jouets que sa seconde femme loue dans la gare Montparnasse et c’est là qu’on va le redécouvrir en 1926.

Dans une note (lettre 7 du 9 janvier 1913), vous soulevez un point de divergence esthétique entre les deux frères, Georges et Gaston Méliès... On peut lire dans une autre lettre datée de 1934 et adressée à Auguste Drioux, les jugements négatifs (non sans humour) de Méliès à propos de la modernité...

J. M. Il y a, en effet, un Méliès assez étrange qui porte des jugements esthétiques très sévères sur l’art des années 30, aussi bien en architecture et en peinture qu’en cinéma. À travers plusieurs caricatures, il s’est, par exemple, moqué du cubisme et de l’architecture moderne. Quant au cinéma, il ne comprend pas que, dans les films de fiction, on déplace à tout bout de champ la caméra, par exemple pour suivre les personnages, et encore moins qu’on la place sous des angles baroques pour visiblement montrer l’audace, pour lui totalement gratuite, de l’opérateur. Un auteur de film, digne de ce nom comme lui, se devait de tout concevoir lui-même - scénario, mise en scène, décors, trucages... - et de s’enfermer dans un studio pour pouvoir entièrement contrôler tout ce qui était prévu pour le tournage.
Contrairement à son propre frère Gaston, à une réalisatrice comme Alice Guy ou à un spécialiste des effets spéciaux comme Chomón, qui ont réussi le grand saut paradigmatique entre le cinéma monstratif des films à trucs des années 1900 et le cinéma institutionnalisé des années 1910, Méliès n’a pas su, ou plutôt n’a jamais voulu quitter l’univers d’un studio dont il aimait passionnément composer et agencer à sa guise tous les éléments devant une caméra irrémédiablement fixe. Je suis persuadé que Méliès n’a jamais digéré que Gaston sacrifie ainsi à la modernité, en piétinant les codes esthétiques du studio de Montreuil.

Certaines lettres offrent de précieux éléments sur l’œuvre et la carrière du « magicien-cinématographiste », notamment celles au journaliste Paul Gilson qui a participé à la redécouverte de Méliès en 1929...

J. M. Paul Gilson était un journaliste, doublé d’un écrivain surréalisant, qui participa activement à la redécouverte de Méliès dont il était un fervent admirateur. En décembre 1929, il avait organisé un grand gala en son honneur à la salle Pleyel à Paris, avec le directeur d’une salle d’avant-garde, Jean Placide Mauclaire, qui avait retrouvé quelques films du pionnier, projetés à cette occasion. En 1937, dans une réponse assez étonnante à une proposition de Gilson, devenu homme de radio (lettre 171), Méliès réaffirme ce qu’est pour lui le vrai cinéma. Il s’agissait d’évoquer à la radio certains de ses films sous forme de dialogues, une idée que Méliès trouve assez saugrenue en l’absence des images du film concerné. Pour lui, un cinéaste doit être avant tout un « imagier » et il est très dommage, selon lui, qu’on ait fini par mélanger théâtre et cinéma.

Méliès est très touché par la réaction d’Abel Gance - cinéaste novateur à l’époque - qui était présent au gala Pleyel organisé en son honneur : « Abel Gance lui-même, et ceci valait pour moi « tous les bénéfices », m’a dit : « il se dégage de tout cela une grande jeunesse, une grande fraîcheur et pas mal de poésie. Quant à la technique, elle est purement extraordinaire et je ne vois pas qu’on ait fait mieux. »... Est-ce que Méliès a dit ou écrit quelque chose sur le cinéma d’Abel Gance ?

J. M. En 1930, dans sa revue Le Nouvel Art cinématographique, Maurice Noverre a rapporté le discours prononcé par Méliès après la projection de ses huit films au gala Pleyel. Parmi les remerciements, Abel Gance est cité en ces termes : « Merci à M. Abel Gance, qui est considéré, à juste titre, comme un de nos meilleurs metteurs en scène français. » C’est, à ma connaissance, la seule trace d’un jugement positif de Méliès sur le cinéma d’après-guerre. Gance, qui était effectivement présent à Pleyel, était l’une des gloires du cinéma français et on comprend alors facilement pourquoi Méliès a été si sensible à ses compliments. Cela dit, à ce jour, je n’ai jamais rien lu de Méliès sur Gance, hormis sa lettre à Druhot (lettre 64) à laquelle vous faites référence et le discours de Pleyel.

Pouvez-vous nous parler de la configuration de cet espace filmique qu’était le studio de Georges Méliès dont les dimensions s’apparentaient à celles du théâtre Robert-Houdin qu’il avait dirigé ?

J. M. J’ai fait une communication au colloque Méliès sur ce sujet. Lorsqu’à la fin de l’hiver 1897 Méliès décide de construire son premier studio dans le jardin de la propriété familiale de Montreuil-sous-Bois (il en construira un second durant l’hiver 1908), il choisit de lui donner très exactement les dimensions du théâtre Robert-Houdin, c’est-à-dire 13 mètres 50 sur 6 mètres 60. En effet, Méliès a d’abord conçu ses films pour être projetés dans son théâtre de magie comme substitut aux saynètes magiques habituellement montées sur scène. Il s’est donc arrangé pour que la taille des personnages apparaissant sur l’écran placé au niveau du rideau de scène soit celle des artistes qui se produisaient en chair et en os sur la scène de son théâtre.
Le studio, qui était primitivement une grande salle rectangulaire vitrée surmontée d’un toit en verre, sera agrandi en 1899-1900. Sur toute la largeur de la scène, Méliès creuse une large fosse, profonde de 3 mètres et munie de tampons pour faire apparaître les fées ou disparaître Méphisto. Il crée deux coulisses vitrées de part et d’autre de la scène et installe un cintre. Au nord, il accole deux loges d’artistes et prolonge le studio au sud par un appentis dans lequel il place sa caméra.

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Télécharger FloriLettres en PDF, édition septembre 2014

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Georges Méliès, Carrefour des attractions 1 Méliès
Carrefour des attractions

suivi de Correspondance de Georges Méliès (1904-1937)
sous la direction de
André Gaudreault et Laurent Le Forestier
avec la collaboration de Stéphane Tralongo
Édition critique de la correspondance établie par Jacques Malthête
Éditions Presses Universitaires de Rennes, juin 2014, 536 pages. Colloque de Cerisy (2011).

Ouvrage publié avec le concours de
la Fondation La Poste


Conférence

« Conservation et restauration des films de Georges Méliès »
Le 21 septembre 2014.
Orly (94)

Pour exister en tant qu’œuvre, un film doit vivre sur l’écran. Lorsque ce film a plus de 100 ans, il faut d’abord le retrouver et l’identifier, le restaurer avec les techniques disponibles puis le montrer, tout en respectant une forme aussi proche que possible de celle d’origine (format et coloris d’origine, vitesse de projection, accompagnement musical et boniment...).
Cette conférence, assurée par l’association « Cinémathèque Méliès - Les amis de Georges Méliès », sera illustrée par des documents rares et quatre films de Méliès des années 1896 à 1902 dont un en couleurs.

Dimanche 21 septembre 2014
à 14h30,
Centre Aragon-Triolet,
1 Place du Fer à Cheval,
Rue du Docteur Calmette, 94310 Orly

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Sites internet

Éditions Presses Universitaires de Rennes
http://www.pur-editions.fr/

Georges Méliès, site officiel
http://www.melies.eu/

Cinémathèque Méliès
http://www.cinemathequemelies.eu/

Les Amis de Georges Méliès
http://www.georgesmelies.org/

La Cinémathèque française - Exposition Méliès, le magicien du cinéma

Méliès technnicien : le premier studio de Méliès. Conférence de Jacques Malthête

Méliès, Carrefour des attractions - Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/meli...

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