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Entretien avec Bruno Fuligni et Jean-Baptiste Bourrat
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Photos B Bruno Fuligni (photo de gauche)
© Louis Monier

Jean-Baptiste Bourrat
© N. Jungerman

Bruno Fuligni, écrivain, historien, haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po, a publié dix-huit livres sur l’histoire politique et policière française. Après avoir dirigé Dans les secrets de la police et Dans les archives inédites des services secrets (L’Iconoclaste), et signé Le Livre des espions (L’Iconoclaste, 2012), il vient de publier Secrets d’État chez le même éditeur.

Jean-Baptiste Bourrat est secrétaire général des éditions de L’Iconoclaste et des Arènes. Sous sa direction éditoriale, ont été réalisés, notamment, Dans les archives inédites des Services secrets (2010) et Dans les secrets de la police (2008).

Secrets d’État. Les grands dossiers du ministère de l’intérieur /1870-1945 est le septième ouvrage que les Éditions de L’Iconoclaste publient dans la collection « Mémoires ». Quelques mots sur cette collection qui comprend des titres comme Mémoires de la France, Dans les secrets de la Police ou Dans les archives inédites des Services Secrets ?

Jean-Baptiste Bourrat Cette collection est née il y a 15 ans quand Sophie de Sivry a créé les Éditions de L’Iconoclaste. Son idée était de mettre en valeur les documents d’archives en les traitant comme des œuvres d’art et en demandant à de grands historiens de raconter ce que nous disent ces archives. Ce travail ambitieux demandait de se replonger dans les cartons d’archives et il n’a jamais fallu moins d’un an de recherche pour bâtir la sélection des archives - très souvent inédites - qui figurent dans chaque livre.

Une proportion importante de documents sont des lettres, des télégrammes, des notes et de la correspondance. Ils racontent de manière vivante l’Histoire au moment même où elle s’écrit. C’est cette richesse que nous voulons mettre en valeur dans cette collection. Le premier titre présentait les trésors des archives du ministère des Affaires étrangères, ont suivi les photographies des grandes expéditions d’exploration de la fin du XIXe siècle, les archives de la Marine et plus récemment les trois ouvrages de Bruno Fuligni qui se complètent admirablement bien (les archives de la Police, les archives des Services de renseignement et le dernier, les archives du ministère de l’Intérieur).

Pour ce dernier ouvrage, comment avez-vous fait votre choix parmi les nombreux documents ?

Bruno Fuligni Ce livre est le résultat d’une longue et patiente recherche, portant sur les 228 boîtes du fonds Panthéon des Archives nationales, qui représentent 34 mètres linéaires d’archives. Ce sont au total des milliers de documents qu’il a fallu consulter et la plupart portaient sur des affaires majeures. Autant dire que le choix a été difficile. J’ai d’abord constitué une centaine de dossiers saillants, parmi lesquels Jean-Baptiste Bourrat et moi avons sélectionné ceux qui pouvaient être illustrés. Outre les documents reproduits dans le livre, toutefois, de nombreux autres ont fait l’objet d’une transcription que le lecteur trouvera en annexe.

Vous écrivez, Bruno Fuligni, que l’accès aux dossiers confidentiels est pour le ministre de l’Intérieur, l’indice de sa puissance, mais qu’il « constitue aussi sa fragilité. »...

B. F. Ce ministre reçoit de nombreux rapports, parfois très poussés et très indiscrets, ce qui constitue indiscutablement un pouvoir exorbitant. Mais son rôle consiste aussi à interpréter et à exploiter correctement ces renseignements, pour agir de manière judicieuse. S’il néglige un avertissement clairvoyant, ou au contraire s’il a la main trop lourde, c’est lui qui est aux premières loges et c’est lui qui devra répondre de ses décisions. Au cours de la difficile année 1934, la République française a usé cinq ministres de l’Intérieur...

Est-ce que la notion de « secret d’État » existe depuis toujours ?

B. F. Elle existe depuis qu’il y a des États ! La politique a nécessairement sa part d’ombre : la surveillance de l’ennemi extérieur et des opposants intérieurs, l’élimination des rivaux, les opérations discrètes voire clandestines font intégralement partie de l’exercice du pouvoir, depuis toujours. Dans les deux derniers siècles toutefois, de véritables administrations sont chargées de ces activités, de sorte qu’il en subsiste des traces écrites, beaucoup plus abondantes qu’on pourrait le croire a priori. Ce sont des matériaux très précieux pour l’historien et aussi, quelquefois, des documents émouvants : c’est pourquoi ce livre les donne à voir.

On s’aperçoit à la lecture de cet ouvrage que les dossiers présentés sont de nature très différente. Y a-t-il une hiérarchie des secrets ?

B. F. Il y a du moins une hiérarchie dans la police. Quand un document est brûlant, il remonte vite les échelons pour arriver sur le bureau du ministre de l’Intérieur. C’est ainsi que les informations glanées à Annemasse sur Lénine et les bolcheviks exilés en Suisse serviront à constituer un bon dossier à Paris, dès 1904. De même, pour le jeune Mussolini, dès 1903. Et quand un directeur de casino vient porter plainte au commissariat contre l’ancien ministre des Finances Klotz, qui fait des chèques sans provision, la place Beauvau est immédiatement alertée. Il y a aussi des correspondances avec le ministère des Affaires étrangères et les polices d’autres pays. Ce sont ces échanges d’information qui rendent ces dossiers très riches et matériellement très diversifiés : lettres, rapports, fiches, photos, croquis, tout ce qui apporte des renseignements est centralisé et conservé.

Certaines affaires, et notamment lorsqu’elles sont d’ordre politique, montrent que le pouvoir est parfois soupçonné de s’être autorisé à tuer... Ces affaires ne sont alors jamais élucidées...

B. F. On ne trouve aucun « permis de tuer » dans ces archives, mais il est vrai que des affaires très troubles, comme la fin de Stavisky ou la mort mystérieuse du conseiller Prince, ont laissé courir des rumeurs insistantes... Sous l’Occupation, les auteurs d’attentats font l’objet d’une enquête légale, mais il y a eu en marge des arrestations illégales, des actes de torture, qu’on devine seulement à travers les dossiers.

Secrets d’État présente des documents qui s’étendent de 1870 à 1945 issus du fonds Panthéon. Ce fonds « emblématique  », conservé à présent aux Archives nationales, et accessible, a eu un sort particulier...

B. F. L’appellation même de « fonds Panthéon » provient des policiers, qui conservaient à part, dans un coffre, ces dossiers très sensibles. Ils ont été cachés aux Allemands sous l’Occupation, contrairement au reste du fichier central qui est tombé aux mains des nazis avant que l’Armée rouge ne s’en empare en 1945 et ne le transfère à Moscou. (Six cent mille dossiers du fichier central, notamment, seront restitués à la France en 1994). Enfin, cet ensemble exceptionnel qu’est le « fonds Panthéon » a été versé aux Archives nationales en 1981.

La sensibilité d’une information évolue en fonction du temps et des circonstances...

B. F. Bien sûr. Il aurait été impensable et même dangereux de publier ces dossiers quand ils étaient actifs. Le temps apaise les tensions, tout en nous donnant le recul nécessaire pour interpréter les documents. En revanche, il arrive que la consultation des archives fasse renaître le souvenir d’affaires complètement oubliées. J’ai essayé d’alterner grandes affaires et dossiers pittoresques, pour donner une idée juste des multiples personnalités suivies par l’ancienne Sûreté : des parlementaires, des diplomates, des espions, des courtisanes, des industriels, des financiers, des artistes... Et pour tous ces grands noms de notre histoire, ce qui préoccupe la police dans un contexte donné n’est pas forcément ce qui nous intéresse aujourd’hui.

Bruno Fuligni, vous parlez de « mort lente » à propos du fonds Panthéon et vous mentionnez le fait que des affaires courent encore après la Libération...

B. F. Certains dossiers sont encore nourris dans les années 1950, mais on sent que c’est par exception et les documents n’ont plus le même intérêt. Cela s’explique par la réorganisation du ministère de l’Intérieur après la guerre. En particulier, la création de la DST, en 1944, change la donne, puisque ce service est tout particulièrement chargé du contre-espionnage et de la contre-subversion. Il y a encore bien des secrets à découvrir, mais le « fonds Panthéon » a livré les siens.

......

Bruno Fuligni
Secrets d’État
Les grands dossiers du Ministère de l’Intérieur (1870-1945)

Éditions de L’Iconoclaste, 8 octobre 2014,
320 pages. 59 €

Ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste

......

Télécharger FloriLettres n°157, édition octobre 2014


Sites internet

Éditions L’Iconoclaste
http://www.editions-iconoclaste.fr/

Archives nationales
http://www.archives-nationales.cult...

Le retour de russie des archives françaises. Le cas du fonds de la sûreté
http://www.persee.fr/web/revues/hom...

Site de l’Assemblée nationale.
La Troisième République (1870-1940)

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