Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Au bonheur des lettres Par Gaëlle Obiégly

 

Au bonheur des lettres, couv Dans sa préface, Shaun Usher, qui a rassemblé les lettres qui composent cet ouvrage, dit ce qu’il tire de leur lecture : un accès au passé de la manière la plus originale qui soit. Les lettres sont, en effet, des sources de première main. Elles manifestent une époque non par un récit mais par des témoignages. Ceux qu’il a choisis sont éclectiques tant par leur période que par leurs auteurs. Quelques-uns sont illustres par leur action, leurs œuvres, d’autres se sont illustrés le temps d’une lettre, c’est-à-dire d’une prise de parole adressée. En l’occurrence, la plus forte des lettres ici présentées émane d’un certain Jourdon, ancien esclave. Elle est datée du 7 août 1865, soit peu après que Jourdon et sa femme ont été libérés par les soldats de l’armée de l’Union.
Exploité jusqu’alors dans des plantations, Jourdon s’en va. Il trouve du travail rémunéré et nourrit ainsi sa famille qui s’agrandit. C’est de cette nouvelle vie, de la dignité retrouvée, qu’il parle à son ancien maître lorsque celui-ci l’implore de revenir travailler pour lui, ses affaires connaissant de grandes difficultés. Bien sûr, Jourdon décline l’offre et saisit l’occasion pour exposer les raisons de son refus à celui qui le supplie de revenir à la plantation. Il dicte sa réponse d’homme libre. À présent, il reçoit ses gages chaque samedi. Tandis que durant des générations, on a fait besogner sans contrepartie les Noirs. Noirs, pour lesquels au Tennesse, « il n’y a jamais eu plus de salaire que pour les chevaux et les vaches. » Que la conscience vienne à ceux qui ont escroqué les travailleurs, voilà ce que Jourdon espère. Sa lettre s’emploie à ouvrir les yeux de l’ancien maître sur ses fautes. Une image accompagne cette lettre saisissante, la photographie en groupe des esclaves de la plantation. Chacune des lettres bénéficie d’une présentation dans la marge qui vise à la situer dans un contexte historique et biographique. On apprécie l’édition soignée de ce rassemblement hétéroclite qui mélange moins qu’il ne distingue les lettres. En effet, celles-ci sont isolées par des images s’y rapportant. Documents, photos de presse, portraits des épistoliers, ou manuscrits illustrent le livre et fournissent un cadre au contenu dactylographié des lettres. Au reste, certaines d’entre elles ont été directement tapées à la machine. C’est une coutume propre aux Américains. Par leur nombre, ils dominent l’ouvrage. Chaque texte est traduit. Aucune lettre n’émane d’auteurs francophones, hormis celle de Marie Stuart rédigée à l’attention de Henri III de France à la date du 8 février 1587. Il s’agit d’une lettre d’adieu au frère de son premier mari défunt. Quelques heures plus tard, elle sera décapitée devant trois cents témoins. L’original est reproduit à la suite de sa transcription dont, paradoxalement, le français du XVIème siècle produit la fraîcheur. On l’a dit, l’environnement des lettres parvient à les isoler, à faire résonner chacune. L’idéal serait d’ouvrir ce livre au hasard et d’en faire une lecture parcimonieuse, quotidienne. On aurait ainsi le sentiment de recevoir soi-même la lettre. Car, la plupart de ce qui s’y raconte nous concerne et demande qu’on y réfléchisse. L’intention de ce livre ne viserait peut-être pas seulement à nous ouvrir au bonheur de la correspondance. Ce que son titre expose modestement est démenti par la teneur de certains énoncés. S’il n’y a pas de ligne directrice à ce rassemblement de lettres, quelques thèmes, circonstances reviennent au fil du parcours. Mais il est insuffisant de dire que le livre vante les plaisirs de la correspondance.

Certes, le propos nous informe et nous émeut mais il en va de même de sa matérialité. Ainsi le livre reproduit un certain nombre de lettres et des portraits des épistoliers. Entre deux lettres concernant John Merrick se glisse une image de « l’homme éléphant » rendu célèbre par le cinéaste David Lynch. Cette image ne diffère pas de celle que la fiction a produite et qui s’est inscrite en nous. La modernité a produit ses icônes. Celle de John Merrick voisine celle de la boîte de soupe célébrée par Andy Warhol. Cette proximité n’a rien d’incongru si on la justifie par la valorisation du réel. A savoir une boîte de conserve et un homme qui souffre dans sa chair. Il n’y a évidemment pas d’équivalence. Mais la mise en page du livre fait valoir ce qui précède la représentation. Le fabricant des boîtes de tomato soup Campbell se fait connaître auprès d’Andy Warhol dont il admire les œuvres et auquel il fait livrer deux caisses de sa marchandise devenue fétiche. Un hommage. Mais aussi, avant le chef d’œuvre de David Lynch, il y a John Merrick dont nous est relaté le calvaire par celui qui l’a mis à l’abri. C’est au rédacteur en chef du Times qu’il adresse sa lettre afin de porter à la connaissance du public le cas de celui qu’on a surnommé « l’homme éléphant » en référence à sa difformité. Si cette histoire sublimée par le cinéma nous a marqué, son récit nous donne à voir le dévouement de celui qui le porte. Le propos fait état de la violence des hommes auxquels on donne en spectacle la misère de leurs semblables. Il en va de même dans la lettre adressée également au Times par Charles Dickens revenant d’une exécution en place publique. Le 13 novembre 1849, une foule de trente mille personnes se masse devant une prison du sud de Londres pour assister à la pendaison du couple Manning. Cet événement attire l’attention de Charles Dickens. Il observe la foule hurlante et fait part de sa consternation dans une lettre ouverte. L’objet de celle-ci ne consiste pas à débattre de « la question abstraite de la peine capitale » mais des conditions de son application. Car, pour Dickens, le spectacle de cruauté et d’inconséquence donné par la foule est plus atroce que le crime des condamnés à mort.

Dans les parages chronologiques et thématiques de cette attaque du romancier anglais, mais plus loin dans le livre, on lira la très longue lettre de Dostoïevski à son frère. Lettre écrite elle aussi en 1849 peu après avoir connu, littéralement, l’instant de sa mort. Il raconte le déroulement de son exécution, jusqu’à ce qu’in extremis les condamnés soient graciés. De la prison où il est renvoyé, encore sous le choc, le romancier russe relate cette expérience et la renaissance qui en découle. Il prend conscience de la vie. À ses côtés, « il y aura des hommes, et être homme parmi les hommes et le rester à jamais, dans tous les malheurs possibles ne pas perdre espoir et courage, voilà où est la vie, où est son but ». L’idée dont procède son œuvre s’exprime dans cette lettre avec une fièvre qui témoigne d’un esprit et d’un corps plus que jamais habités par l’écriture.
C’est d’ailleurs encore de cela dont il est question dans la réponse de Rainer Maria Rilke à un jeune poète qui lui demande conseil -de cette fièvre. Ces textes bien connus, puisqu’ils ont fait l’objet d’un livre, insistent sur la nécessité dont l’œuvre d’art tient sa beauté. « C’est pourquoi, cher monsieur, je n’ai pas pu vous donner comme autre conseil que celui de rentrer en vous-même et de sonder les profondeurs d’où jaillit votre vie. » D’où le caractère bouleversant de la plupart des communications reproduites dans ce livre qui nous offre un contact intime avec le temps et le cœur où ces lettres ont leur origine.

Au bonheur des lettres
Recueil de courriers historiques, inattendus et farfelus.

Anthologie établie et annotée par Shaun Usher.
Éditions du Sous-sol. Parution le 23 octobre 2014.
Avec le soutien de la Fondation La Poste

Présentation vidéo

Télécharger FloriLettres n°157, édition octobre 2014

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite