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Alfredo Gangotena : Portrait Par Corinne Amar

 

Alfredo Gangotena, photo Alfredo Gangotena
1904-1944

Le nom, Alfredo Gangotena (1904-1944), est à peine évoqué en France où il a vécu, où il a écrit ; injustement oublié dans son pays d’origine, l’Équateur, sa ville, Quito, il est pourtant reconnu comme un grand poète parmi les poètes. La publication de l’ensemble d’une correspondance dont il était le destinataire, lui rend aujourd’hui hommage (Nouvelles Éditions Jean-Michel Place), et nous le découvrons un peu mieux sous le titre évocateur d’un arbre ensoleillé et d’une retraite, celle où le poète uruguayen Jules Supervielle, loin de l’agitation parisienne, aimait recevoir ses amis : « Sous le figuier de Port-Cros - Henri Michaux, Jules Supervielle, Pierre Morhange, Max Jacob, Marie Lalou... Lettres à Gangotena ». « Quand il se décida à me montrer ses vers en français, confie Supervielle, je restai subitement étonné par la personnalité profonde et la naturelle grandeur de ce poète de dix-huit ans ». Supervielle était son aîné de vingt ans, il fut son maître et son ami, et lui écrivait, un 4 décembre 1924, depuis Montevideo, sur une carte postale, en quelques mots, ce que reconnaitraient volontiers tous ceux qui approchaient la poésie de Gangotena, cette poésie de l’image fulgurante, « sombre et mystique, fracassée et lyrique », souvent difficile, mais d’une élévation et d’une beauté palpitantes : « (...) Vous êtes un grand poète, d’une originalité abasourdissante. Vos poèmes d’Intentions et de Philosophies, quelle allure, quelle poigne ! Quelle veine pour l’Amérique du Sud ! J’ai fait lire ici de vos vers à des poètes amis. Ils sont enthousiasmés. Quand publierez-vous votre recueil ? Que j’ai hâte d’en parler avec vous ! (Lettres, op. cité, p.59). Gangotena a tout juste vingt ans et a choisi le français comme langue de sa poésie.
S’il manque ici la voix principale, celle de Gangotena lui-même, ses réponses, ses rêves, son lyrisme, sa maîtrise du français, son attachement à sa terre natale, sa spiritualité, ses pensées profondes, sa poésie, sa fragile constitution, son exubérance tellurique, sa violence intérieure, sa solitude, il reste le souvenir de celui qui fut ce lien indéfectible entre l’Équateur et la France dans une langue commune, et aimé et admiré par des poètes au verbe intense. Il a seize ans, lorsqu’il quitte Quito et arrive avec sa famille (grande bourgeoisie de Quito) à Paris. Au lycée, il ne parle pas un mot de français, comprend aussitôt qu’il lui faut maîtriser cette langue. Trois ans plus tard, c’est chose faite : « D’après mon ami Jourdain, lui écrit Max Jacob, le 3 février 1924, vous ignoriez tout du français il y a trois ans, et voilà que vous écrivez des vers que nos meilleurs poètes ne désavoueraient pas. » Bachelier, puis étudiant en architecture à l’École des Beaux-Arts, diplômé de l’École des Mines, pour ne pas décevoir son père, il n’en compose pas moins des vers. En quelques années de vie parisienne, Gangotena s’est lié à tout un cercle d’auteurs français et sud-américains, personnalités marquantes de l’avant-garde littéraire, grâce à Jules Supervielle, ami de la famille, qui l’a introduit dans son cercle d’intimes. Ses poèmes sont très vite publiés en revues, et le font connaître et remarquer auprès des nouveaux écrivains ; Valery Larbaud, Jean Cocteau, Max Jacob, André Salmon, Marcel Jouhandeau, René Crevel... Il est jeune et brillant, il est ingénieur, il est poète qui ne veut plus faire que cela : de la poésie. Hélas, il est de santé délicate, et Henri Michaux le rappelle dans un texte, paru dans « Les Cahiers du Sud », Marseille, février 1934 où il nous présente Gangotena qu’il connut intimement : « L’auteur étant jeune souffrit de plusieurs maladies, dont l’hémophilie. Cette maladie atroce, qui le mettait à la merci d’une dent arrachée, d’une simple piqûre par où son sang coulait aussitôt, sans recours, sans s’arrêter, sans cesse (à l’abri de la mort derrière ce frêle et unique rideau de l’épiderme), maladie qui le mettait dans une crainte continuelle et pratiquement hors du monde, l’a marqué à tout jamais ». Fragilité certaine dont sa poésie était habitée, angoisse et obsession du sang : « Le sang m’appelle, Le sang des jours d’extase plus rythmé que la mer. Le sang qui n’oublie jamais, qui m’envahit d’une couleur terrible. Mais vite que cet inutile voyage des yeux finisse ! Le cœur aimé qui a tant patienté, veut à tout prix revoir son sang. Jouir d’une ombre convoitée, plus douce et plus propice à son pénible tremblement. Je vous le dis, je vous l’assure Il y a quelqu’un qui saigne ici. » (extrait cité par Michaux)
Comment se sont-ils connus ? Michaux a vingt-cinq ans, cinq ans de plus que Gangotena, il est Belge, né à Namur, et décide d’émigrer en France où Jules Supervielle l’accueille, lui offre une chambre, lui trouve du travail. Il lui présente Gangotena (en 1924, celui qui est le plus connu des deux, c’est bien Gangotena), et très vite les jeunes gens se voient liés par une amitié qui les mènera jusqu’à un grand voyage ensemble en Équateur, où Gangotena invite Michaux en 1927. Ils s’aident, s’encouragent l’un l’autre, l’un a trouvé en l’autre son alter ego. Ainsi, dans une lettre à Gangotena, [avant janvier 1927], Michaux, qui a abandonné ses études de médecine pour s’embarquer comme matelot en 1920, à Boulogne-sur-Mer et depuis ne cesse de partir, exprime toute son exaltation à l’idée d’un voyage en Équateur : « Mon vieux Gango, Vous enverrez vos poèmes à la date que vous voudrez mais je vous assure que André Gaillard apprécie beaucoup votre poésie ; nous avons parlé plus d’une fois de vous et il vous envoie ses amitiés. (...) Ainsi nous partirons ! ah oui, vous pouvez le dire et le croire, ça gazera, et le bon temps se reconnaîtra du mauvais, allez et je vous attends donc. Figurez-vous que je n’ai pas encore trouvé d’emploi à Marseille. Il est vrai qu’en revanche, j’ai dessiné pas mal et écrit et pris quelques coups de soleil dont j’avais rudement besoin. Il me tarde de vous montrer mes dessins de fantômes. (Lettres, op. cité, p.44) »
Alors que Gangotena expérimentera le fait de se sentir étranger en son propre pays, exilé, maudit en sa propre terre, Michaux restera près de dix mois en Équateur, découvrant, arpentant un pays si différent de la France ou encore, de sa Belgique natale, et dont il rapportera un journal de voyage connu sous le nom d’Ecuador ; texte dédié à Gangotena, notes de l’ailleurs pour un poète voyageur, qui, plus que par goût de l’exotisme, voyage parce qu’ainsi, il « est et entend être ailleurs, essentiellement ailleurs ». En français, Alfredo Gangotena écrira la majeure partie de son œuvre, publiée à la NRF ; Orogénie, en 1928, Absence, publié en 1933 à compte d’auteur à Quito, Nuit, en 1938. Avec la poétesse Marie Lalou, il entretiendra une fervente correspondance qui lui inspirera en espagnol, Tempestad Secreta, publié en 1940. Durant la Seconde Guerre mondiale et l’occupation de la France par l’armée allemande, il sera en Équateur. Là, à Quito, où il allait mourir prématurément, il organisera des manifestations en faveur de la Résistance française et contre le régime nazi, se fera porte-parole du Comité de la France libre en Équateur et continuera de penser à la France comme sa « patrie spirituelle. »

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