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Entretien avec Mireille de Lassus
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Mireille de Lassus
© Photo. N. Jungerman

Mireille de Lassus Mireille de Lassus est historienne de l’art et accomplit des recherches documentaires pour des musées, des artistes et des collectionneurs privés. Ses recherches portent principalement sur la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle. Elle étudie les artistes et leur œuvre à travers leurs relations avec critiques d’art, collectionneurs et expositions.
Après avoir publié le Catalogue raisonné de Jean Sala (2009), elle a travaillé à plusieurs reprises pour des expositions du musée de Lodève (2011 : Louis Valtat à l’aube du fauvisme, 2012 : Théo Van Rysselberghe l’instant sublimé, 2013/14 : Bonnard, Renoir, Vuillard... Chefs-d’œuvre de la collection Arkas).
Elle prépare une étude sur l’immeuble d’ateliers d’artiste situé 26 rue des Plantes à Paris.
http://mireilledelassus.com/ ......

Vous êtes historienne de l’art. Comment se fait-il que vous ayez été amenée à établir l’édition des lettres adressées au poète Alfredo Gangotena ?

Mireille de Lassus Le hasard des circonstances... J’ai rencontré, au printemps 2011, par l’intermédiaire d’un galeriste parisien, le petit neveu de Gangotena qui possède le fonds documentaire présenté dans le livre. Il cherchait à le valoriser. Il avait déjà fait appel à plusieurs personnes de son réseau, mais le projet n’avait pas abouti. De mon côté, je connaissais le galeriste grâce à mes activités d’historienne de l’art. Il avait lu une de mes dernières publications, le catalogue raisonné de Jean Sala et au vu de mon travail de recherche, il s’est dit que j’étais peut-être susceptible de m’occuper de l’édition des Lettres à Gangotena. C’est ainsi qu’il m’a mise en relation avec cet ayant droit qui par ailleurs est collectionneur de peintures et vit à Madrid. Après avoir fait sa connaissance, j’ai reçu quelques reproductions de lettres qui se sont avérées très intéressantes. Puis, j’ai rencontré l’autre ayant droit ; il vit à New York et s’appelle Alfredo Gangotena, en hommage au poète qui était le frère de son père. Ensemble, nous avons évalué le travail et il a fallu trouver un accord.
Par la suite, j’ai eu pour mission de chercher un éditeur. Les nouvelles éditions Jean-Michel Place ont accepté le projet assez rapidement... C’est à partir du mois de novembre ou décembre 2011 que je me suis mise à travailler à ce recueil.
J’ai fait aussi la connaissance de l’une des filles de Jules Supervielle, celle qui a épousé le poète Ricardo Paseyro, auteur d’une biographie de Supervielle dans laquelle il parle justement de Gangotena. Elle m’a confié des souvenirs d’enfance concernant son père parlant de son protégé. Elle ne se rappelait pas l’avoir connu car elle devait être très jeune au moment de sa mort, mais elle m’a montré un document très émouvant : Supervielle, le poète franco uruguayen, était totalement bilingue français/espagnol, et malgré cela, il avait demandé à Gangotena de traduire en espagnol une de ses poésies écrite en français.
Toutes les lettres qu’on a pu retrouver figurent dans le présent recueil.

Alfredo Gangotena (1904-1944) est né et mort à Quito, en Équateur. Il a écrit la plus grande partie de son œuvre en langue française. Peut-on le classer parmi les poètes français ? Ou doit-on le classer parmi les poètes équatoriens ?

M. de L. C’est une excellente question, mais il est difficile d’y répondre. Si effectivement la grande majorité de son œuvre est écrite en français, ses tous premiers vers qui sont ceux du concours organisé par son école en 1916 (il est alors âgé de 12 ans) sont en espagnol. Ces derniers lui valent un premier prix ex aequo avec un de ses camarades de classe. Quatre ans plus tard, la famille de Gangotena s’installe en France et le jeune homme maîtrise très vite le français. En moins de trois ans, non seulement il le parle, mais il est aussi capable de l’écrire sans faute, et avec beaucoup de finesse et de talent. Gangotena écrit en français pendant toute la période où il séjourne à Paris entre 1920 et 1928, puis encore pendant quelques années. Orogénie, volume qui réunit ses poèmes en français déjà édités dans des revues, est publié à la NRF en 1928 (alors que Gangotena est parti en Équateur), et Absence, recueil de poèmes en français écrits entre 1928 et 1930, paraît en 1933, à Quito.
Gangotena revient en France sous le Front Populaire en 1936, comme attaché culturel de l’ambassade d’Équateur, et reste un peu moins d’un an. Il repart dans son pays, très déçu de son passage en France parce qu’il ne retrouve pas l’effervescence parisienne des années 1920. C’est à ce moment-là qu’il rompt totalement avec son écriture en langue française. Il compose ses derniers poèmes en espagnol, publiés en 1940 sous le titre Tempestad secreta, recueil qui jusqu’à ce jour n’a pas été traduit. Mais son retour à l’écriture en langue espagnole ne suffit pas pour que les Équatoriens l’admettent comme un des leurs. Pour eux, Gangotena est français. Il est vrai que quand il retourne dans son pays en 1928, avec Henri Michaux et ses deux futurs beaux-frères, André de Pardiac de Monlezun et Aram D. Mouradian, il a un regard très sombre sur sa patrie. Il est désolé de quitter la France et Paris qu’il aime énormément. Commence pour lui une sorte de long calvaire et d’oubli. Il en veut par conséquent à ses amis, à la société équatorienne qui est étriquée, dont les valeurs obéissent à un catholicisme conservateur, et qui est très loin de la liberté qu’il a connue à Paris, de la vie culturelle française. Il a du mal à se réadapter. Les Équatoriens lui reprochent de prendre une certaine distance. Quant à la France, elle n’a jamais considéré Gangotena comme un des siens, le poète né et mort à Quito bien qu’il ait fait ses études au lycée Michelet, puis à l’École des Mines et comme nous l’avons évoqué, qu’il ait écrit la majeure partie de son œuvre en langue française. Il se trouve ainsi oublié entre deux nations.
Il est prévu que ce recueil de lettres soit traduit en espagnol et j’espère que cette traduction contribuera à la réhabilitation de Gangotena en Équateur.

Il y a donc deux périodes significatives dans l’œuvre de Gangotena...

M. de L. Deux périodes qui sont en effet très différentes.
La première correspond aux années 1920, à l’émulation : il écrit énormément - en 1923 et surtout en 1924 - jusqu’à la publication d’Orogénie en 1928 aux Éditions de la N.R.F.
La seconde période commence lors de son retour en Équateur en janvier 1928, où il obtient un poste de minéralogie à la faculté des sciences de l’université de Quito. S’ouvre alors une nouvelle facette de sa vie. Gangotena vit une sorte d’exil - au début de laquelle il compose Absence - et renoue progressivement avec l’écriture en espagnol.

Le volume de correspondance, Lettres à Gangotena, qui couvre une période de 20 ans, témoigne des liens d’amitié de Gangotena avec les poètes français, les directeurs de revues, l’intelligentsia parisienne...

M. de L. Après son baccalauréat, lorsqu’il entre à l’école Nationale Supérieure des Beaux-Arts, section architecture, il rencontre Francis Jourdain (peintre, graveur, designer...) qui est son aîné de 28 ans. Fils de l’architecte Frantz Jourdain, il a de nombreux contacts dans les milieux artistiques. Francis Jourdain est aussi très proche du milieu littéraire car il est le filleul de Paul Gallimard (le père de Gaston). Il présente Alfredo Gangotena à Max Jacob.
Mais c’est surtout Gonzalo Zaldumbide (1884-1965, écrivain, essayiste et diplomate équatorien) qui œuvre le premier pour faire connaître Gangotena. Il est subjugué par le talent du jeune homme qui devient son protégé. Il le présente à de nombreux amis, aussi bien à des poètes qu’à des directeurs de revues. Parmi les poètes, il y a Supervielle, qui par ailleurs est déjà lié à la famille mais ne sait pas que ses amis Gangotena ont un fils poète. Les parents d’Alfredo veulent que leur fils fasse des études « sérieuses » et qu’il devienne ingénieur. Ils n’admettent pas, et particulièrement son père, qu’il embrasse une carrière artistique. Son père ne veut pas de « maçon dans la famille ». Gangotena doit abandonner les Beaux-Arts. Il présentera avec succès le concours de l’École des Mines. Ses parents se sont donc bien gardé de parler de ses poèmes à Supervielle qui est lui-même le seul poète reçu chez eux, sans doute parce qu’il est d’une famille sud-américaine, aristocrate, riche, en somme du même milieu. C’est donc Gonzalo Zaldumbide qui organise cette rencontre « poétique ». Supervielle, émerveillé lui aussi par les vers de Gangotena, décide de l’introduire dans son salon littéraire auprès de jeunes gens de la même génération que lui, français et sud-américains, et auprès de directeurs de revues.

Jean Cocteau a joué un rôle très important pour la promotion de l’œuvre de Gangotena...

M. de L. On ne peut pas comprendre Gangotena si on ne parle pas de Cocteau. Il est en effet très important, il promeut son œuvre, l’introduit dans le cercle littéraire parisien et insiste auprès des éditeurs pour qu’il soit publié. Il est conscient de l’importance de la publication d’une œuvre, au-delà des revues littéraires d’avant-garde. Les deux hommes qui se sont rencontrés vers 1923, on ne sait pas exactement de quelle manière, sans doute par Francis Jourdain ou par Max Jacob, ont une admiration réciproque.
Les lettres de Cocteau à Gangotena sont perdues mais il semble que leur échange épistolaire ait été conséquent car les bribes de correspondance que j’ai retrouvées rendent compte de leur proximité. Cocteau écrit : « Gangotena, vous avez du génie. C’est quelquefois dommage - toujours merveilleux. Ne dites à personne votre projet de gloire, je m’en charge. Venez vite avec le reste. J’ai déjà annoncé à Rivière que je lui préparais une surprise. Votre Jean Cocteau. » ; « Je voudrai que ce livre paraisse, 1° Parce que je voudrai l’avoir en poche ; 2° Parce que Gallimard me l’a pris les yeux fermés, d’une façon si gentille et très élégante. » Gangotena lui dédie un poème, et on sait qu’il lui demande pour son premier volume de poésie une préface dont il va finalement se passer parce que la bienséance serait que Supervielle la fasse.
Il y a quelques années, le fonds de lettres de Cocteau a été prêté par la nièce directe de Gangotena à une personne qui faisait une étude sur le poète et cinéaste français. Malheureusement ce fonds a aujourd’hui disparu : plus personne ne sait où il se trouve. Pour pallier cette lacune dans le livre, j’ai mis en note dans l’introduction tous les extraits de lettres que j’ai pu trouver dans les textes en question ou ailleurs.

À la lecture des lettres des différents expéditeurs, on s’aperçoit de l’importance des revues littéraires...

M. de L. Les revues ont en effet un rôle extrêmement important. Au début des années 20, les titres pullulent ce qui prouve le dynamisme de Paris. Les revues apparaissent et disparaissent aussi vite. Parfois seuls quelques numéros paraissent avant la disparition du titre. C’est une période riche et foisonnante. Les premiers poèmes de Gangotena paraissent dans Intentions fondée par Pierre André-May. La revue (qui n’aura que deux ans d’existence) publie les meilleurs écrivains de l’époque et consacre en 1924 un numéro à « la jeune littérature espagnole ». Tout poète se doit d’être publié dans des revues.Philosophies, dirigée par le poète Pierre Morhange, est une revue qui marque son temps, elle est « l’organe de la nouvelle génération » et ouvre grandes ses pages à la poésie de Gangotena, ou encore L’œuf dur, revue d’avant-garde dirigée par Gérard Rosenthal, le cousin de Max Jacob...

Il a eu une amitié complice avec Henri Michaux qu’il rencontre en 1924. Michaux lui écrit : « Vous êtes, mon cher ami, follement aimable, aussi follement que le sont les grands poètes ». Ils partiront ensemble en Équateur...

M. de L. Michaux et Gangotena se rencontrent dans le salon de Supervielle boulevard Lannes, Supervielle se dit que les deux jeunes gens (ils n’ont que quelques années d’écart) vont bien s’entendre. Il a raison. Et presque aussitôt Gangotena propose à Michaux de venir découvrir son pays, l’Équateur. Ce voyage se fera 4 ans plus tard. Les courriers de Michaux témoignent de son impatience. Il dit : « trouvez-moi vite un professeur d’espagnol », « si vous êtes prêt, je le suis aussi », « partons tout de suite » etc. Il insiste beaucoup. Ils partent finalement en décembre 1927, passent cinq semaines à bord du paquebot sur lequel ils embarquent à Amsterdam, et arrivent là-bas le 27 ou 28 janvier 1928. Gangotena est très heureux d’avoir son ami pour ce retour au pays, retour qui pour lui est d’une grande difficulté. Ils n’abordent pas du tout ce périple de la même manière. Michaux est un grand voyageur, on le sait, et ce voyage en Equateur est pour lui un voyage de découverte ; Gangotena le voit comme la fin d’un monde qui s’était entrouvert à lui. En Equateur, Michaux prendra ses racines chez les Gangotena, à Quito et dans leur hacienda à San José de Puembo, et de là, il va rayonner. Alfredo met à la disposition de son ami tout ce qu’il possède comme le font les aristocrates d’Amérique du Sud parce que c’est la façon dont ils ont été élevés. Mais lorsque Michaux revient d’une excursion et qu’il trouve une chambre qui lui est dédiée, il est très embarrassé par tant de largesse. Non seulement parce qu’on est loin de ce qui se fait en Europe mais aussi parce qu’il n’a pas du tout la même aisance financière. Il a peut-être peur aussi que Gangotena essaie de l’acheter, à tort, bien sûr. Cela dure quelques mois et finalement, détériore un peu leur amitié. Quand Michaux repart pour l’Europe, Gangotena et lui ne se comprennent plus.

Michaux écrira un journal qui sera publié sous le titre Ecuador, dédicacé à Alfredo Gangotena. Il semble que le livre ait été mal compris. Il indigne les Équatoriens et déconcerte les Français...

M. de L. Gangotena est sans doute le seul Équatorien à avoir apprécié ce texte ! Il comprend qu’Ecuador dépeint davantage le voyage intérieur de Michaux que véritablement son séjour sur place. Il ne lui retire pas son amitié et défend l’œuvre de son ami. Michaux lui en est très reconnaissant. Ils reprennent ainsi leur amitié sur une bonne base. C’est vrai que par ailleurs, Michaux ne ménage pas la sensibilité des Équatoriens, mais il faut comprendre que ses impressions parfois satiriques révèlent la volonté de détruire le mythe du voyage, de l’exotisme très en vogue à l’époque.
« Maintenant, note Michaux dans Ecuador, ma conviction est faite. Ce voyage est une gaffe. Le voyage ne rend pas tant large que mondain, « au courant », gobeur de l’intéressant côté, primé, avec le stupide air de faire partie d’un jury de prix de beauté. »
Pour en revenir à l’amitié des deux hommes, elle n’a pas été simple et d’un seul tenant mais le lien qui les unissait était très fort malgré les aléas, la différence de culture, la différence de niveau de vie...

Est-ce qu’Henri Michaux a eu un impact sur l’évolution spirituelle d’Alfredo Gangotena ?

M. de L. Oui, certainement. Comme le dit Adriana Castillo Berchenko qui a écrit sur la relation entre les deux poètes, « Michaux est son double », son alter-ego. Gangotena adhère à la recherche de ce que Michaux appelait « l’espace du dedans ». Ça n’empêche pas Gangotena de rester libre, et inclassable.

Comme son aîné Max Jacob, Gangotena tente parfois de se rapprocher de Dieu par la révélation de la parole poétique...

M. de L. La poésie de Gangotena est profondément mystique. Elle est marquée par celle de Max Jacob, juif converti au catholicisme depuis 1915. Dans ses lettres, Max Jacob lui dit fréquemment : « Travaillez toujours plus », « Donnez le meilleur de vous-même » et même s’il lui écrit : « Je ne peux pas vous donner de conseils », il le fait quand même et ajoute : « descendez en vous », « parlez de vous »... Il lui inculque sa vision religieuse du monde et pense que la poésie sera plus pure, plus directe en procédant à l’introspection. De 28 ans son aîné, Max Jacob exerce beaucoup d’influence sur le jeune homme comme sur de nombreux autres. Gangotena répond avec une admiration attentive. Dans ses poèmes se dégagent des images suggestives, lyriques, telluriques. Sa poésie - source divine - parle de l’âme, de profondeur. Elle recueille les produits les plus secrets de l’esprit.

Dans le recueil de correspondances, il y a une lettre de Paul Claudel qui est assez amusante. L’écrivain écrit à Gangotena qu’il n’y comprend rien : « Il m’est bien difficile de vous donner une opinion sur une œuvre dont l’intention générale non moins que la liaison des idées et des images m’échappent, je dois vous l’avouer sincèrement. (...) Je serais heureux si je pouvais mieux vous comprendre. »

M. de L. En effet ! Et il poursuit quand même en disant qu’il « voit cependant une intention de grandeur, une attention à la nature... ». Claudel pressent la grandeur de l’œuvre de Gangotena liée au mysticisme, il comprend qu’il y a quelque chose de supérieur et de très musical mais il n’entre pas dans sa poésie. Dans une de ses lettres que Julien Lanoë adresse à Gangotena en 1926, il cite Claudel justement. Il est question du poème que Gangotena lui a envoyé pour La Ligne de cœur. Lanoë lui écrit : « Enfin voici un poète qui n’a pas peur de sonner de la trompe, et qui le fait sans imiter ni Lautréamont ni Claudel. »

Quelqu’un qui n’est pas du tout étranger à la poésie de Gangotena, c’est Marie Lalou : les lettres sont exaltées. Elle lui écrit : Vous êtes ma colline ardente au point du jour »...

M. de L. Cette relation est extraordinaire. Marie Lalou est une poétesse lilloise, femme de l’éditeur Raoust, et quand elle découvre l’œuvre de Gangotena, elle tombe totalement sous son charme. Commence entre eux une relation épistolaire soutenue qui couvre une période de trois ans entre 1933 et 1936. Gangotena, à ce moment-là, se trouve en Amérique du Sud, et vient de composer et publier Absence. Ils s’écrivent, se comprennent, s’envoient des poèmes inédits, comme par exemple « Jocaste » qui sera publié plus tard. Il s’agit d’une véritable relation amoureuse. Lorsque Gangotena revient en France en 1936, il désire ardemment se rendre à Lille pour rencontrer Marie Lalou : « et ce jour de notre rencontre, me le permettras-tu ? » Mais elle est malade - elle a une myélite qui la handicape - et elle refuse. Elle a beaucoup de pudeur et préfère ne pas se montrer diminuée. Leurs échanges sont d’une très grande beauté. Quand elle lui écrit, elle lui montre qu’elle a lu ses poèmes, elle reprend certaines expressions et entre eux se forme un jeu d’écriture. Il faut lire en parallèle les poèmes de Gangotena de façon à mieux comprendre leurs échanges épistolaires. On découvre alors que Marie Lalou est totalement inspirée par l’œuvre de Gangotena. Il s’agit d’une relation, d’un « amour sublime », qui est à la fois liée à la personne et à la poésie. Les deux aspects sont très importants pour comprendre leur proximité.

Gangotena était de santé fragile. Sa mort prématurée est assez mystérieuse...

M. de L. Plusieurs personnes, dont Michaux, ont dit qu’il était mort d’une hémophilie. Michaux a écrit dans un texte de présentation d’Alfredo Gangotena, paru dans « Les Cahiers du Sud » : « L’auteur étant jeune souffrit de plusieurs maladies, dont l’hémophilie. Cette maladie atroce, qui le mettait à la merci d’une dent arrachée, d’une simple piqûre par où son sang coulait aussitôt, sans recours, sans s’arrêter, sans cesse (à l’abri de la mort derrière ce frêle et unique rideau de l’épiderme), maladie qui le mettait dans une crainte continuelle et pratiquement hors du monde, l’a marqué à tout jamais. » Cependant, cette maladie est héréditaire et personne ne l’a dans la famille Gangotena qui affirme qu’il est impossible que ce soit ça. Rien ne peut l’attester en effet. Je n’en ai donc pas parlé dans le livre, ne sachant pas la vérité. J’ai lu aussi qu’il était mort d’une péritonite mal soignée. Dans sa correspondance, on voit effectivement qu’il a une fragilité mais on ne sait jamais laquelle. Il est mort à 40 ans, à Quito en 1944, où tout allait bien, si je puis dire. Il a forcément eu quelque chose de foudroyant.
ar ailleurs, c’est assez étrange, Michaux écrit que « les poèmes de Gangotena, la plupart inédits, embrasés dans un incendie d’avion disparaissent à jamais ». Pourtant, Gangotena est mort chez lui et nous ne comprenons pas cette affirmation de Michaux. Il faut dire qu’il aimait à brouiller les pistes. En tout cas, il a cette façon extraordinaire d’honorer son ami qu’il qualifie de « poète habité par le génie et le malheur ». A un destinataire inconnu en 1944, il ajoute : « Pas d’accent qui m’ait frappé comme les siens. Imperfections ou influences subies sont regrettables, mais je ne suis pas arrivé encore à comprendre comment les départs de génie en lui n’empoignent pas les autres comme ils me le font à moi. »

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Sous le figuier de Port-Cros
Henri Michaux, Jules Supervielle, Pierre Morhange, Max Jacob, Marie Lalou...
Lettres à Gangotena

Édition établie par Mireille de Lassus et Georges Sebbag.
Nouvelles Éditions Jean-Michel Place, octobre 2014, 270 pages. 14 €

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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JULIEN LANOË (Nantes, 1903-1984).
Est critique littéraire, éditeur de revues, et auteur. Il publie le roman Vacances (1928)[1]. Acteur majeur du développement de la vie culturelle nantaise, il préside la Société des Amis du Musée des Beaux-Arts de Nantes de 1936 à 1970. À ce titre, il est en rapport avec le peintre nantais Pierre Roy (1880-1950), très ami de Giorgio de Chirico et de Guillaume Apollinaire. Entre les deux guerres, il créé et dirige la revue littéraire mensuelle La Ligne de Cœur dont la publication est irrégulière (première série de 1925 à 1928, et seconde de 1933 à 1935). Les grands poètes de l’époque sont publiés par ce nouvel organe de diffusion : Max Jacob[2], Reverdy, Cocteau... Gangotena y publie quant à lui le 1er novembre 1926 « La Voix » (septième cahier, Nantes), et le 5 novembre 1927 : « L’Orage secret » (onzième cahier, Nantes).
La correspondance entre les deux hommes correspond à cette période.
Gangotena dédie à Julien Lanoë : Chant d’Agonie.

JACQUES VIOT (Nantes, 1898- 1973).
Est un poète. Installé à Paris en 1924, il publie ses premiers « Poèmes de guerre » dans la revue Intentions (n°26) la même année[3]. Mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale, il rencontre les surréalistes avec lesquels il se lie d’amitié. De retour à Nantes sur sa terre natale, il écrit des poèmes et travaille pour Le Journal Littéraire. Il devient le secrétaire de la galerie Pierre - dirigée par Pierre Loeb - à Paris, et expose Miro (1925), une exposition de peinture surréaliste (1925) ainsi que la première exposition personnelle de Pierre Roy (1926).
Gangotena lui dédie : « Allure de drame », composant Orogénie (1928, N.R.F. et précédemment publié par Intentions, n°27, septembre-octobre 1924).
Viot dédie à Gangotena : « Prière du soir » (Intentions, n°27, juillet-août 1924).

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Exposition

Institut Cervantes de Paris
Sélection des livres et des documents du poète Alfredo Gangotena

Jusqu’au 30 novembre

À l’occasion de la parution de la correspondance passive du poète équatorien Alfredo Gangotena (Sous le figuier de Port-Cros. Lettres à Gangotena), l’Institut Cervantes de Paris présente, jusqu’au 30 novembre, dans le Salón de los espejos de la Bibliothèque Octavio Paz, une collection de livres et de documents de l’auteur, huit peintures d’Henri Michaux ainsi que le portrait du poète, réalisé par Alberto Coloma Silva.

Instituto Cervantes - Salón de los espejos
7, Rue Quentin Bauchart
75008 París
Lundi à jeudi : 10h-18h30
Vendredi : 10h-13h
Samedi : 9h-17h
01 49 52 92 70

Le 30 septembre dernier, Mireille de Lassus a réalisé un itinéraire pédestre dans Paris où le poète équatorien Alfredo Gangotena avait ses habitudes : lieux d’habitation, famille, amis, revues dans lesquelles il avait publié, etc. Le parcours a suscité l’enthousiasme des personnes présentes et l’envie, pour celles qui ne connaissaient pas le poète, de le lire.


Sites internet

Les Nouvelles Éditions Jean Michel Place
http://www.jeanmichelplace.com/fr/d...

Henri Michaux
Présentation d’Alfredo Gangotena
Texte paru dans « Les Cahiers du Sud », Marseille, février 1934)
http://www.remydurand.com/pdf/michp...

Institut Cervantès
http://paris.cervantes.es/FichasCul...

Association Ganteno
http://www.remydurand.com/associati...

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