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Maupassant. Lettres aux dames Par Gaëlle Obiégly

 

Guy de Maupassant, Lettres aux dames Sans entretenir de mystère autour de sa personne, Maupassant se méfie des confessions. Pourtant les lettres qu’il adresse aux femmes donnent à lire un portrait. Son caractère s’exprime tant dans son propos - ce qu’il dit de lui-même, de ses goûts et dégoûts - que dans des tournures précises. Dès lors que l’on considère une quantité suffisante de lettres, quelles que soient leurs destinataires, on voit apparaître un homme entier. Celui qui porte évidemment l’œuvre tout en s’y effaçant. Il s’emporte lorsqu’une jeune fille, avec laquelle il avait pourtant commencé un échange sans réserves, l’interroge sur sa vie. Il tient à ce que celle-ci demeure secrète. Maupassant, compte tenu des questions que lui pose la jeune fille, met fin à leur relation épistolaire. Sans doute, la clarté de son regard, lui fait voir l’indiscrétion qui se dissimule dans l’intérêt qu’une inconnue lui témoigne. Elles sont quelques-unes à lui écrire pour faire connaissance. Les lettres sont classées par destinataires. Chacune d’elles est précédée d’une présentation visant à les situer dans le réseau mondain qui les conduit à Maupassant. Ceci nous permet d’échapper à la chronologie d’une existence. Chaque femme à laquelle il s’adresse ouvre ainsi une nouvelle porte sur une intériorité qui à première vue ne fait pas grand cas d’elle-même et qui plus que tout souffre de migraines. Cette douleur et son inquiétude pour un frère atteint de démence occupent sa tête. Le travail aussi. Non pas des projets de livre, mais ceux qu’il écrit ou qui lui résistent. Il arrive que le dehors ait tellement de charme ou de puissance que l’auteur ne parvienne à leur opposer son imagination. S’il ne fait pas grand chose c’est que « le pays est trop joli, le soleil trop clair, l’air trop doux » et qu’il en jouit par des promenades. Il est alors en Italie, en Ligurie. Il voyage beaucoup, en parle comme de sa passion, avec la navigation. Mais avant tout il se doit à son art. Celui-ci nécessite qu’on lui sacrifie toute autre engouement. Paris, qu’il déteste, lui offre alors peut-être des satisfactions d’auteur. Il serait exagéré de dire qu’il est ambivalent vis-à-vis de cette ville. Cependant l’horreur que lui inspirent les gens qu’il y fréquente s’atténue des amitiés qui y siègent. Il cherche la chaleur, et s’il envisage de s’installer à Cannes, c’est en projetant des voyages fréquents à Paris pour y voir les gens qu’il aime. Car le contact doux et intime, qu’aucune lettre ne remplace, lui est prodigué par les regards et la causerie loin desquels sa pensée s’attriste et son courage faiblit. Lorsqu’il évoque Flaubert, peu après la mort de ce dernier, il convoque le corps et la voix de l’écrivain. Ses souvenirs le gardent dans « sa grande robe de chambre brune qui s’élargissait quand il levait les bras en parlant ». Il entend à son oreille les intonations et les phrases prononcées par l’écrivain auquel il est lié profondément. La mort de cet ami inaugure pour lui le dépècement de l’existence. Ceux que nous aimons disparaissant, sont emportés les souvenirs qui ont été confiés dans des conversations intimes. Ce sont ces relations que prise Maupassant. Au contraire de celles qu’il subit dans les réceptions mondaines dont parfois les migraines le dispensent heureusement. Dans les lettres à Hermine Le Comte de Noüy et à Gisèle d’Estoc, il est question de l’ennui qui l’accable dans le monde prétendu élégant. Les gens, les événements y sont identiques, sans intelligence. La renommée, la fortune ne suffisent pas. Aux yeux de Maupassant, ces gens sont des « peintures détestables en des cadres reluisants ». Il ne mentionne aucun nom. Du reste, ceux-ci ne diraient plus rien aux lecteurs d’aujourd’hui. Ses considérations politiques portent sur des personnalités et non sur des faits. La fréquentation des hommes qui gouvernent ou y aspirent ne le rend pas courtisan mais au contraire anarchiste. Et la petitesse des Grands fait monter en lui un « orgueil excessif ». Tandis que d’autres hommes, par leur intelligence, lui prodigue l’humilité, sensation délicieuse.
La sensation, Maupassant semble tout connaître par elle. Sa sensibilité le pousse à éprouver le monde sensuellement plutôt qu’à argumenter. Pour lui tout se tient dans les sens. Et s’il sermonne c’est pour cette apologie du choc. « Il faut sentir comme une bête », s’offrir au tremblement mais ne pas l’écrire, ne rien en dire au public. Exprimer cela dans une lettre, oui, car la correspondance diffère de l’entreprise littéraire. Racontant ses aventures en Algérie, il décrit ses marches dans le désert, les forêts vierges, son contact avec l’air, la solitude qu’il dévore. Il dort sous les étoiles, pense avec tristesse aux distances qui le séparent de ceux qu’il aime. Mais cette tristesse est la joie même. Car on éprouve l’amour. Avec la certitude des sens. Son élan tient à eux uniquement. Et ses voyages à pied à travers l’Algérie sont l’occasion de joies vives, « des joies de brute lâchée », et de mépris pour les civilisés qui dissertent et raffinent. L’homme qui se manifeste dans ses lettres aux dames se caractérise par une sensibilité incorruptible. Sa langue claire en témoigne, fidèle à sa clairvoyance. Elle le tient à l’écart de tout sentimentalisme et mysticisme même quand sur le cap d’Antibes il médite un chapitre poétique au clair de lune. Évoquant les conditions dans lesquelles il écrit une histoire de passion et le pli qu’elle pourrait faire prendre à son âme, il confesse sa peur de se convertir au genre amoureux. Ailleurs, il donne sa vraie profession de foi, à savoir que tout lui est égal dans la vie, « hommes, femmes, événements ». On ne détecte aucune pose chez Maupassant. Il ne cherche pas à séduire. Parle-t-il aux femmes comme il parle aux hommes ? Les place-t-il vraiment sur un pied d’égalité ? À celles auxquelles il adresse ses lettres, probablement. D’après ce qu’il dit à Marie Bashkirtscheff, beaucoup de femmes ont tenté d’établir une relation épistolaire avec l’écrivain. En deux ans, il aurait reçu une soixantaine de lettres d’inconnues. Mais la correspondance ne lui plaît pas car elle ne produit pas la douceur des affections entre un homme et une femme. Le contact réel garantit, selon lui, la veine de toute communication. S’il ne retrouve pas le visage de l’amie flottant entre les yeux et le papier, à quoi bon. C’est pourquoi Maupassant rechigne à répondre aux lettres d’inconnues. On comprend que les lettres qui lui importent s’adressent à des visages, à des cheveux, à des sourires. Autrement, on ne peut écrire le « fond de soi ». Paradoxalement, cet écrivain célèbre et secret aspire à des échanges intimes. Avec les femmes, du moins. L’une d’elles se fait passer pour un homme afin, peut-être, de sonder sa variabilité. Mais son propos ne diffère pas. Les manières sont plus rudes, c’est tout. Alors qu’en général il prend congé des dames baisant leurs mains très naturellement.

......

Guy de Maupassant
Lettres au dames
Éditions La Part commune, octobre 2014
247 pages

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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