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Entretien avec Pierre Lachasse
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Pierre Lachasse Pierre Lachasse, décembre 2014
© Photo. N. Jungerman

Pierre Lachasse, agrégé et docteur ès lettres, est spécialiste de l’œuvre d’André Gide et de l’époque symboliste. Il a publié plusieurs volumes de correspondance et dernièrement celle échangée entre Francis Jammes et Henri de Régnier (Classiques Garnier, 2014)

Ce premier volume de la correspondance (1893-1899) d’André Gide et de Francis Jammes contient 229 lettres. Quand le second volume paraîtra, il y en aura 554. La correspondance a été publiée une première fois en 1948 du vivant de Gide. Comment s’est passé à l’époque ce projet éditorial ?

Pierre Lachasse Après la Seconde Guerre mondiale, Gide a eu l’intention de publier des fragments de ses échanges épistolaires avec trois de ses contemporains, Jammes, Claudel et Valéry. La correspondance avec Jammes, la première des trois, paraît en 1948, sous la direction éditoriale de Robert Mallet (1915-2002), jeune universitaire et poète dont la thèse de doctorat soutenue en 1946 porte sur Francis Jammes et sera publiée par le Mercure de France en 1961, sous le titre Francis Jammes, sa vie, son œuvre. Gide pensait ne divulguer que quelques-unes des lettres qu’il avait placées en lieu sûr pendant l’Occupation, mais Robert Mallet le persuade qu’il est plus intéressant d’éditer un vaste échantillon de lettres et offrir ainsi une image de la vie littéraire du début du siècle. C’était la première fois qu’on éditait une correspondance bilatérale de Gide, mais bien sûr, selon la mode de l’époque, c’est-à-dire une partie des lettres seulement, et non l’intégralité. Il en y avait 280. Une lettre retrouvée dans le fonds Robert Mallet de la bibliothèque universitaire d’Amiens montre que Gide était extrêmement réticent. Il estimait que les lettres de jeunesse présentaient une image négative de lui-même, ce qui est à mon avis complètement faux.
Publiée du vivant de l’auteur, la correspondance peut donc poser problème et projeter un portrait de l’écrivain que ce dernier accepte mal. Il s’était écoulé plus d’un demi-siècle et les temps avaient énormément changé. L’essentiel de la correspondance datait d’avant la Première Guerre mondiale. Gide ne voulait pas montrer de lui cette image qui était d’une autre époque mais Robert Mallet a quand même réussi à lui forcer la main. Un an plus tard, en 1949, paraissait la correspondance avec Paul Claudel, suivie en 1955 de celle avec Paul Valéry, toutes deux sous la direction de Robert Mallet et selon des principes éditoriaux comparables. L’échange avec Valéry a lui-même fait l’objet d’une nouvelle édition enrichie grâce à Peter Fawcett en 2009. Mais ces deux correspondances ne présentent pas le caractère passionnel des échanges avec Francis Jammes. Gide et Jammes, en dépit de la différence de leurs personnalités et peut-être aussi grâce à cette différence, ont eu une relation fusionnelle pendant toute une période, celle de leur jeunesse.
Nous avons découvert 260 lettres inédites qui enrichissent cette nouvelle édition établie et annotée par Pierre Masson et moi-même.

Qu’apporte - pour la compréhension de leur échange - la publication de ce plus vaste corpus ? Vous dites dans la préface : « cette nouvelle édition constitue pleinement un autre livre »...

P. L. C’est effectivement un autre livre. Aujourd’hui, éditer une correspondance d’écrivains n’est pas perçu de la même façon qu’il y a un demi-siècle. Dans les années 1940-1950, la correspondance est seulement une contribution à l’histoire littéraire et à la biographie, même si elle aide aussi bien sûr à comprendre les œuvres.
Aujourd’hui, la correspondance d’écrivains doit être considérée comme une œuvre à part entière, un genre littéraire qui n’a pas d’avant-texte, de préméditation mais qui devient par la force des deux voix qui s’expriment un type d’écriture particulier. Elle est à la fois tournée vers l’autre et tournée vers soi, projetant une image de soi différente selon les destinataires et il est d’un grand intérêt de publier l’ensemble des lettres connues pour obtenir l’image la plus juste possible.
C’est donc en ce sens qu’il s’agit d’un nouveau livre, davantage que sur le plan de la connaissance que nous avons de leurs œuvres et de leur vie. Il faut dire aussi que dans l’édition de 1948, plusieurs lettres ont été tronquées. Nous avons retrouvé dans le fonds Gide de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet un certain nombre de lettres dont Robert Mallet avait eu connaissance mais qu’il n’avait pas publiées. Celles qu’il avait publiées comportaient également des erreurs de transcription. Il n’y avait pas à cette époque-là la même exigence, la même rigueur dans les pratiques éditoriales d’un texte épistolaire, qui nous amène à multiplier les crochets, les notes « sic » en bas de page pour montrer qu’il s’agit bien du texte original et non pas d’une erreur.
Ce nouveau corpus apporte une meilleure connaissance de la relation entre Francis Jammes et André Gide. Leur amitié a pris naissance et a grandi par le langage, par l’écriture. Ils mettent trois ans à se rencontrer. Jammes est un provincial « dédoré » comme dit de lui Mallarmé, ce qui signifie qu’il n’a pas d’argent, qu’il se déplace donc très peu et vit replié dans son Béarn, puis, vers la fin de sa vie, dans le pays basque où il a hérité d’une maison. Les deux écrivains ne se voient qu’à des occasions bien précises. La première fois, c’est en Algérie, en 1896, ensuite il y a une relation assez suivie au moment des conférences qu’ils donnent à Bruxelles en 1900. À la suite de ces conférences, Jammes est invité par Gide à passer plusieurs jours chez lui à Paris, où d’ailleurs la cohabitation lui pèse. Sinon, il y a quelques visites de Gide à Orthez et des excursions au Pays Basque. Ils se sont peut-être vu une quinzaine de fois au total. Gide a également assisté en 1907, dans l’Aisne, au mariage de Jammes qui s’est marié exactement le même jour que son ami, le 8 octobre, mais douze ans plus tard. Pour autant, l’essentiel de leur relation passe par la lettre, elle est liée à l’écriture.

Ce premier tome est composé des lettres de jeunesse. Les deux écrivains commencent à correspondre en 1893 mais ne se rencontrent pour la première fois que trois ans plus tard, à Biskra. Pouvez-vous nous parler des circonstances de cette première rencontre ?

P. L. Ce voyage en Algérie était particulièrement étonnant pour Jammes, le sédentaire Béarnais. Il lui consacrera une série de poèmes en prose. C’est le seul grand voyage qu’il ait fait. Jammes et leur ami commun Eugène Rouart, que Jammes connaît depuis 1890, rejoignent Gide à Biskra où ce dernier voit pour la première fois le poète. Gide rappellera dans l’hommage qu’il lui rend à La NRF après sa mort sa surprise en découvrant « ce petit être sémillant, barbu, (...) si peu ressemblant à l’image qu’il s’en était construite, montrant une « incompréhension d’autrui » inattendue mais aussi une « bonhomie charmante »... L’aventure les conduit sur les routes du Souf, de Biskra à Touggourt. Elle les confronte aux bouleversements d’une vie partagée sous des climats inconnus. Rouart et Jammes se brouillent. On ne sait pas ce qu’il s’est passé. On sait que Jammes était quelqu’un d’extrêmement susceptible, se fâchant pour un oui pour un non, provoquant quelquefois la fâcherie, comme avec Henri de Régnier par exemple, à qui il a injustement reproché de l’avoir évincé du Figaro et du Gaulois en 1904. J’ai intitulé un des chapitres de mon introduction : « Je ne suis pas susceptible ». Il s’agit d’un fragment de phrase qui se trouve dans un manuscrit en partie raturé. Il est possible que Jammes ait provoqué cette fâcherie avec Eugène Rouart, il est possible qu’il y ait eu des rivalités, des jalousies, Gide s’intéressant davantage à Rouart, ou pas... Nous n’en savons rien. Il se peut aussi que les lettres de Madeleine à Rouart retrouvées récemment dans le fonds Jean Delay de la bibliothèque Doucet, mais que nous n’avons pas encore consultées, contiennent des informations à ce propos. Par contre, les lettres de Rouart à Gide ne disent rien de précis. Et les lettres entre Rouart et Jammes sont perdues.

En quoi l’œuvre de Jammes se distingue des écritures symbolistes ?

P. L. Elle se distingue par la simplicité des sujets, des thèmes, du vocabulaire, du langage, tout en donnant l’impression d’une écriture presque spontanée, réalisée sous le coup de l’inspiration. Ce qui est faux. C’est au contraire une écriture travaillée. La maladresse et la naïveté sont voulues, et de ce point de vue, elle s’oppose à la tendance des symbolistes qui recherchent le mot rare et les tournures syntaxiques complexes. Jammes est toutefois un des novateurs du vers libéré plutôt que libre dans la mesure où il y a chez lui un refus de placer la majuscule en début de vers, de décompter le « e » muet, de privilégier l’assonance à la rime ou de sacrifier à la tradition de l’alexandrin... S’affranchir de la rime et de la métrique régulière est aussi propre aux symbolistes, mais dans les textes de Jammes, il n’y a pas cette déstructuration du langage poétique qu’on trouve chez eux. Par ailleurs, le recours à l’inspiration mythologique chez les Symbolistes, une mythologie qui n’est plus celle de l’antiquité mais qui est réinventée, européanisée, francisée, se manifeste aussi dans la poésie de Jammes, dans le cas du berger et de la bergère par exemple. Ça va dans le sens de l’époque. Il y a donc à la fois un aspect qui va s’harmoniser avec le Symbolisme et un autre qui va le refuser, le dépasser, d’où le très large succès de son recueil De L’Angélus de l’Aube à l’Angélus du soir (1898) qui frappe justement par sa naïveté, son apparence innocente, sa simplicité, sa fraîcheur mais dont l’écriture est en fait extrêmement composée et travaillée. Il s’agit de l’écriture d’un poète qui a conscience de la langue.

En 1897, Francis Jammes publie un « vrai-faux » manifeste littéraire, le « Jammisme ». Quels en ont les traits marquants ?

P. L. Le Jammisme est presque un gag. Le poète dit : « Je ne reconnais qu’un seul jammiste, c’est moi ! » Les traits marquants sont ceux qu’on évoquait à l’instant, ce goût de la simplicité apparente. Ce manifeste paraît au moment où éclate la querelle du Naturisme lancée par une jeune génération d’écrivains sous la houlette du bien oublié Saint-Georges-de-Bouhélier. Le Symbolisme est contesté par ces jeunes gens qui veulent un retour au lyrisme de la nature. Mais Jammes et Gide jugent que ce sont eux les vrais Naturistes, sans arrière-pensées idéologiques, et les vrais novateurs qui ont mis un terme aux excès d’abstraction des Symbolistes.
Gide et Jammes, avec Francis Vielé-Griffin, Paul Fort, Marcel Schwob et Valéry, continuent cependant de reconnaître en Mallarmé leur maître et ils le défendent quand il est injustement attaqué par de jeunes théoriciens dans la revue La Plume (1897). Il y aussi un contexte de conflit d’écoles, de groupes littéraires qui veulent s’imposer les uns par rapport aux autres.

Quelle sera l’influence de Francis Jammes sur les jeunes écrivains ?

P. L. Elle se passe en deux temps. Jammes aura plutôt une influence sur des écrivains régionaux ou des poetae minores, notamment sur la génération née autour de 1880, les auteurs qui ont 20 ans en 1900. C’est une génération en rupture avec l’héritage symboliste, davantage tournée vers le vingtième siècle naissant. Je pense en particulier à un poète oublié aujourd’hui, avec qui Jammes a échangé une correspondance et qui s’appelle Touny-Léris. Gide a d’ailleurs publié en 1909 un éreintement de quelques lignes dans La NRF d’un recueil de cet auteur, La Pâque des Roses, qui provoque une vive réaction de Jammes. En fait, Gide reprochait à Touny-Léris d’être trop proche de Jammes et de ne pas faire preuve d’œuvre personnelle. Touny-Léris fait partie de la première série de poètes qui se sont inspirés plus ou moins de l’expérience poétique de Jammes.
À partir de 1910, juste avant la Première Guerre mondiale, Jammes collabore à des revues d’inspiration catholique, dans sa région du Sud-Ouest. Il est à cette époque en relation avec le jeune François Mauriac dont il rencontre les amis, entre autres Robert Valléry-Radot, et André Lafon (mort des suites de la guerre et auquel il consacre un petit livre). Ces poètes se réunissent dans les années 1910 et ils ressentent l’influence de Jammes.
Ils sont donc jeunes, catholiques, et mêlent le culte de la nature à leur foi chrétienne. La foi n’est pas toujours visible d’ailleurs dans les premiers poèmes de Jammes où l’inspiration païenne est très présente, mais elle s’impose peu à peu comme le thème central de l’œuvre, surtout après 1905. J’en profite pour dire que Jammes n’est pas un « converti » comme on a pu l’écrire souvent, mais un homme qui retourne en 1905 à la foi de l’enfance, à l’instar de Claudel. Jammes donne l’impression d’être un « converti » parce qu’il devient véritablement un militant. Et son prosélytisme finit par l’éloigner de Gide.

Gide a une grande indépendance d’esprit qu’on ressent déjà dans ses lettres de jeunesse...

P. L. Effectivement, il est le contraire du fanatique. C’est un homme d’une extrême liberté d’esprit, ce qui est quelque chose d’admirable en lui. Il a toujours une distance. Une distance par rapport à son sujet, à son destinataire et probablement par rapport à lui-même. Il multiplie les figures de lui-même. Ceci dit, il reste toujours protestant même s’il perd la foi, car l’éducation demeure. Dans ses œuvres, il fait beaucoup référence à la Bible, et, à l’époque de sa période communiste, il justifie sa conversion communiste par l’Évangile.
Quant à son homosexualité, ce qui est étonnant c’est qu’il semble que Jammes fasse mine de la comprendre seulement avec Les Caves du Vatican. Dans les lettres du deuxième volume, il se braque contre lui parce qu’il découvre dans ce livre un passage homosexuel qu’on peut d’ailleurs considérer aujourd’hui comme assez timide. Jammes a lu quand même Saül (1897) et L’immoraliste (1902) dont le sujet ne fait pas l’ombre d’un doute, mais il ne semble pas comprendre. On a du mal à le croire.

Dans cette correspondance, Gide se montre généreux, rassurant, diplomate quand Jammes se sent découragé... Dans la lettre 38 (datée de fin novembre 1895), il lui écrit : « Félicite-toi cher ami de ne pas plaire tout d’abord ». André Gide dans cet échange tient souvent le rôle d’intercesseur...

P. L. La générosité est une des caractéristiques de Gide. À partir du moment où Jammes est isolé dans son Béarn, il lui faut absolument des médiations. La relation avec Régnier est de même ordre. Jammes a besoin d’eux pour se faire connaître. Mais je crois que l’idée qu’il faut se féliciter « de ne pas plaire tout d’abord », est une des grandes idées de l’époque, chez les symbolistes, puis dans La NRF un peu plus tard. Plus on a du mal à s’imposer, plus on a du génie, et inversement, les auteurs connus qui écrivent sur commande, font des textes qui ne sont pas novateurs. Donc, plus on est novateur, plus on aura du mal à plaire, et on s’en enorgueillit.

La parution d’Un Jour est rendue possible grâce à André Gide...

P. L. Effectivement, Gide paye l’impression. Jammes répondra : « finalement c’est normal ». Il ne le remercie pas et fera de même avec Régnier. Par la suite, Gide aidera beaucoup les écrivains débutants en manque d’argent, comme par exemple Charles-Louis Philippe dans les années 1900 et Jean Malaquais, dans les années 1930.

Jammes est vindicatif et « Gide sait parer les coups portés, ou les amortir », écrivez-vous dans l’introduction. Le côté impulsif de Jammes engendre des rebondissements, des querelles...

P. L. Il est possible que Madeleine ait joué un rôle d’intercession dans leur relation. Il y a une lettre dans laquelle Jammes dit à André Gide :
« c’est surtout grâce à la bergère (Madeleine Gide) que j’ai pu enfin vous connaître ». Sa diplomatie à elle a sans doute eu une certaine importance.
Quant aux querelles, elles sont constantes dans le deuxième tome. D’où l’importance de la partie virgilienne qui est le pendant positif par opposition à la partie négative, le conflit. Dans le premier volume de lettres, il n’y a qu’avec Les Nourritures terrestres que le conflit se montre. La correspondance témoigne aussi de fréquents aveux d’affection, jusqu’à la rupture.

Jammes peut être très critique à l’égard des textes de Gide. Il lui reproche notamment sa « prose hautaine », lui écrit : « Les feuilles sur lesquelles tu écris sont orgueilleuses comme celles d’un trèfle noir »

P. L. Oui effectivement, mais on peut attendre ce genre de remarque de la part d’un ami cher, d’autant que ce n’est pas tout à fait faux. En soi, ce n’est pas un objet critique. Les critiques apparaissent davantage le jour où Jammes s’aperçoit que ce qu’écrit Gide n’est pas ce qu’il attend de lui. Il rêve de le voir écrire toute sa vie des œuvres de jeunesse comme Les Cahiers d’André Walter, ou bien des pièces de théâtre inspirées par la Bible. Est-ce qu’il n’y a pas un malentendu dès le départ ? C’est le propre de toute amitié d’être fondée sur un malentendu initial et de se briser un jour. Les amitiés de jeunesse de Gide se sont toutes brisées. Sauf celle avec Valéry. Mais avec lui, il n’a pas eu une amitié passionnée qui engageait de graves questions. Les amitiés qui ont duré sont celles de l’âge mûr comme celle avec Roger Martin du Gard. Sinon, il s’est fâché avec Jammes, Ghéon, Louÿs. Et avec Rouart, leur relation s’est effilochée.

Que peut-on dire de l’œuvre de Gide, des caractéristiques singulières de son écriture ? Il se détache aussi dans son œuvre des principes langagiers des symbolistes...

P. L. La rupture s’effectue avec L’Immoraliste. À partir de ce livre, il fait autre chose, il écrit des récits beaucoup plus classiques, dans l’esprit du récit du XIXe siècle. Ils sont à la première personne : un narrateur-personnage raconte son expérience. Tous les textes qui précèdent L’Immoraliste sont des textes qui, à mon avis, sont encore symbolistes. Même dans Les Nourritures terrestres, des pages entières sont symbolistes, mais avec la manifestation, il est vrai, d’une distance ironique. Le Symbolisme a une inspiration essentiellement fondée sur l’imaginaire. On se crée un univers imaginaire pour exprimer son moi. Tandis que Gide, à partir des Nourritures terrestres, va créer une écriture qui est inspirée par son vécu propre, d’où cette distanciation. Le récit El Hadj fait encore partie du mouvement symboliste tout en étant en rupture avec lui. C’est l’histoire d’un prophète dans le désert qui est chargé d’enseigner le message de Dieu alors qu’il n’y croit plus. Dieu est représenté dans le texte par un personnage qui est le maître, mais je pense que le maître en question ce n’est pas Dieu mais l’Idée, c’est-à-dire le Symbolisme. Le Symbolisme est la représentation d’une Idée, une sorte d’absolu, et à partir du moment où on ne croit plus en l’absolu, on va dans le relatif, c’est-à-dire la nature, l’analyse d’un vécu psychologique et moral. La rupture avec les symbolistes est venue peu à peu, l’écriture en étant encore très marquée jusqu’à L’Immoraliste (Mercure de France, 1902) qui correspond au tournant du siècle. D’ailleurs, toutes les petites revues qui défendaient le Symbolisme commencent à disparaître ou à se convertir à ce moment-là. À la même époque, Henri de Régnier passe au roman. Ces quelques évolutions au tournant du siècle correspondent dans le cas de Gide à ce qu’il a vécu, mais il n’est pas le seul à subir cette évolution.

Dans Les Nourritures terrestres, le journal, la lettre, la fiction, le récit sont mêlés et cette écriture fragmentaire semble très moderne...

P. L. Les Nourritures terrestres est effectivement un ouvrage fragmentaire composé de plusieurs types d’écriture. On y trouve de la prose et de la poésie, des aphorismes, du récit, des lettres de voyage, mais c’est très représentatif de l’époque. On utilise tout ce qu’on a écrit dans différentes formes et on en fait un livre. Mélanger les genres fait partie de toute une tendance des années 1890. Ce qu’on appelle modernité c’est ce qui annonce des formules qui seront exploitées beaucoup plus tard. Et c’est aujourd’hui le cas avec la place qu’occupe l’écriture fragmentaire dans la littérature.

Quelle place donneriez-vous à cette correspondance par rapport à celles que Gide a entretenues ?

P. L. Avant de travailler à cette correspondance, je l’avais un peu minimisée. Puis, en la réunissant, je me suis dit qu’elle était formidable. Elle est une des grandes correspondances qu’a eue Gide et que je placerais aux côtés de celles qu’il a échangées avec Martin du Gard et Henri Ghéon, qui sont avec elle mes préférées.

......

Gide et Jammes, correspondance Tome1 André Gide, Francis Jammes
Correspondance
Tome I 1893-1899
Édition établie et annotée par
Pierre Lachasse et Pierre Masson.
Introduction par Pierre Lachasse.
Éditions Gallimard. Collection Les Cahiers de la NRF, 21 novembre 2014, 400 pages. 28 €.

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste


Sites internet

Éditions Gallimard
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André Gide
http://www.andre-gide.fr/

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http://www.gidiana.net/Associationd...

Fondation André Gide
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