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André Gide et Francis Jammes : Portrait croisé Par Corinne Amar

 

André Gide et Francis Jammes André Gide, le « Pâtre des berges »,
photographié par Athman en 1896.

Francis Jammes
dans le jardin de Raymond Bonheur,
septembre 1898.

D’André Gide (1869-1951) comme de Francis Jammes (1868-1938) - son exact contemporain -, nous pouvons dire qu’ils furent l’un et l’autre de prodigieux et infatigables épistoliers.
Le premier, André Gide, né dans une famille bourgeoise et pratiquante - catholique par sa mère, protestante par son père - aura passé sa vie à rechercher la vérité, à refuser le carcan de son éducation ; maître lyrique des Nourritures terrestres (1897), auteur inoubliable de Paludes (1895), de La Porte étroite (1909), de La symphonie pastorale (1919), d’Isabelle (1911), des Faux monnayeurs (1925), prix Nobel en 1947, qui régna sur les lettres françaises « sans jalousie mais sans bienveillance excessive » ; écrivain païen hanté par la religion, protestant rigoureux et pourtant, comme le définira, à son propos, le critique, Pierre Lepape, jouisseur affamé de vie et obsédé de sincérité. « Ô mon Dieu, qu’éclate cette morale trop étroite et que je vive, ah ! pleinement ; et donnez-moi la force de le faire, ah, sans crainte et sans voir toujours que je m’en vais pêcher » (note t-il fin avril 1897, dans son Journal). Une mère possessive, un père qui meurt prématurément. Il tient un Journal, presque sans interruption à partir de 1887 (il a 18 ans) et très tôt, il en fait paraître des fragments. Plus tard, il le publiera lui-même sous forme intégrale et définitive, lequel s’étendra sur soixante années, de 1889 à 1949 : la seule cause qui valût sera celle de la littérature.
En 1893, il part pour Alger où il vit sa première expérience homosexuelle et prend conscience de sa différence (cette expérience cruciale sinon libératrice, il la racontera véritablement bien des années plus tard dans son récit autobiographique, Si le grain ne meurt, 1926). Il épouse néanmoins sa cousine, Madeleine, en 1895. Mariage blanc ; il l’aimera jusqu’au bout, tout en menant une vie privée compliquée - il a soixante-dix ans quand il entreprend de raconter l’histoire de sa vie conjugale dans Et Nunc Manet In Te, quelques mois après la mort de Madeleine. Dans son Journal daté du 21 août 1938, il confie : « Me trouvant complètement seul et sans presque aucun travail à faire, je me décide à commencer ce carnet que depuis quelques mois, j’emportais avec moi, d’étape en d’étape, dans le désir d’y écrire tout autre chose que ce que voici ; mais depuis que Em m’a quitté, j’ai perdu goût à la vie et, partant, cesse de tenir un journal qui n’aurait plus pu refléter que désarroi, détresse et désespoir. »
André Gide exercera sur les générations qui se suivent une influence considérable. Il réunissait tant de visages qu’il fut bien difficile, en le lisant, de lui résister, dit de lui Pierre Lepape qui lui consacrait un ouvrage (André Gide, le messager, Seuil, 1997). Ajoutons à cela ; narcissique, sensible aux violentes contradictions de sa personnalité, timide et de petite santé. En 1909, il crée, avec quelques amis, La Nouvelle Revue française, soucieuse de même année, La Porte étroite ; L’Immoraliste a paru en 1902 ; en 1914, Les caves du Vatican. Le succès arrive, et avec lui, le doute ; « Par moments, lorsque je pense à l’importance de ce que j’ai à dire (...), je me dis que je suis fou de tarder, de temporiser ainsi. Je mourrais à présent que je ne laisserais de moi qu’une figure borgne ou sans yeux » (Journal, 15 juin 1914).
Parmi ses amitiés littéraires, il faut compter Francis Jammes. Leur histoire naît lorsque ce dernier envoie à Gide une plaquette de vingt et un poèmes, intitulée Vers, qu’il vient d’imprimer à Orthez, où il habite avec sa mère. Gide lui répond aussitôt touché par l’originalité de ce qu’il lit.
« Paris, mai 1893, Vous avez bien fait, Monsieur de m’envoyer vos vers : je vous assure que peu en jouiront autant que moi. (...) J’ai porté votre plaquette à Henri de Régnier et lui ai lu, parce que je les aimais beaucoup, vos pièces 3, 5, 12 et 14. J’ai lu vos pièces à d’autres encore, car si peu les peuvent comprendre (...) » (André Gide Francis Jammes, Correspondance, tome 1, 1893-1899, Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 2014). À cette lettre, Francis Jammes répondra peu après ; « Juin 1893, Monsieur, Je voudrais vous tendre simplement la main, car tout ce que l’on devine à travers une mutuelle sympathie n’est, comme Le Voyage d’Urien, que le mirage mélancolique d’une réalité. (...) Devant Dieu, le sens de la terre est tout autre, et, si je parle de Dieu, c’est que je sens que, comme moi, vous avez besoin qu’il vous console. Mais je vous embête, peut-être, mais croyez que la seule sympathie d’un très jeune homme qui ne connaît même pas Paris en est cause. (...) ». Échanges intellectuels, commentaires sur leurs œuvres respectives, leurs lectures, éloges, admiration de part et d’autre - Gide est d’emblée séduit par l’œuvre poétique de Jammes -, critique aussi ; affection où la générosité affleure, l’intime sentiment du partage comme une évidence pour Gide : « Ton amitié me touche, cher ami ; elle a tout l’attrait pour moi de la lande embaumée et la grâce des saisons nouvelles ; je pleure presque en y pensant, de ne point te connaître encore et de pourtant déjà tant t’aimer » (23 octobre 1895).
« Mélancolie » ; le mot sied à Jammes, qui revient souvent sous sa plume et qu’il fait partager à l’ami ; lorsqu ils se vouvoyaient encore : « Orthez, dimanche 30 décembre 1894, Cher monsieur, La pluie, une pipe, et c’est assez pour que mon souvenir aille à vous. (...) » Ou encore : « Achevé le [dimanche] 8 décembre 1895, Mon cher ami, (...) J’ai promené ta dernière lettre à travers bois, des bois tristes et grands. (...) Dimanche. Temps morne. Un ciel en eau bleue et en nuages blancs. Que fais-tu ? Ne viendras-tu pas me voir ? Ah ! tu es heureux. Mon cœur est aujourd’hui comme ces petits jardins que font les enfants avec du sable et où ils plantent des roses trop grandes pour ce jardins et sans racines. Je suis embêté, préoccupé. Je vois mon avenir vide et sans position. La poésie m’a privé d’une position. (...) »
Entre le Béarn et le Pays basque où il passa l’essentiel de son existence, solitaire, retiré dans ses montagnes pyrénéennes, Francis Jammes (prononcer « jam »), poète, dramaturge, critique, écrivain, n’en tissa pas moins de solides sympathies, amitiés, correspondances - dont celle avec André Gide. Un portrait fameux de lui, vers 1925, le montre, coiffé d’un béret, une longue barbe blanche, les sourcils noirs, mains croisées sur le ventre, lunettes rondes, le regard sur l’objectif ; figure imposante, bienveillante ; il aurait 57 ans. Jeune homme, il écrit des poèmes, et aidé de sa mère, il les publie à compte d’auteur pour les adresser à diverses revues. En 1898, il publiera son premier vrai recueil, De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir. En 1896, il voyage avec Gide en Algérie. Un an plus tard, il lance, avec « Le jammisme », un vrai-faux manifeste littéraire qui le placera à l’avant-scène de l’actualité. Parmi ses contemporains, non seulement André Gide mais Stéphane Mallarmé, Paul Claudel, François Mauriac, le compositeur Darius Milhaud - à qui il a inspiré un opéra - ou encore, Maurice Ravel, sont sensibles à son talent, sa grâce - œuvres poétiques libres, sensuelles ou romanesques -, et il connaîtra d’emblée la gloire, laquelle s’estompera aussitôt qu’on le verra s’orienter plus profondément vers le catholicisme et perdre en simplicité, devenir en somme, injustement, démodé...

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