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Lettres choisies - André Gide et Francis Jammes

 

Lettre autographe de Gide Lettre d’André Gide à Francis Jammes
20 février 1897 (4 pages)
Médiathèque intercommunale
Pau-Pyrénnées

André Gide à Francis Jammes

Saint-Moritz
[entre le mardi 4 et le samedi 8 1894]

Ô ! que le jour eut donc de peine
Ce matin à laver la plaine...

Monsieur,
qui à présent êtes un peu mon ami, j’ai mis beaucoup de temps à vous remercier de votre petit volume - d’abord parce que je ne l’avais pas reçu - un exemplaire s’en est perdu, à Tunis je crois, et j’ai vainement tâché de la ravoir. Notre ami commun Eugène Rouart, par son obligeante entremise, m’en a procuré un nouveau : ensemble nous avons lu presque toutes vos pièces. Je vois, presque avec confusion, que vous vous êtes souvenu de mon admirative sympathie, et mon nom, lu ainsi dans votre volume, et de façon inattendue, m’a paru celui de quelqu’un qui a raison.
J’ai mis beaucoup de temps à ne pas préférer, à tous vos nouveaux vers, les premiers. Ils ont pour moi déjà cette vertu d’éveiller d’exquis souvenirs : et si j’entends encore Rouart me les lire, je m’entends aussi bien les relire à Régnier, le jour où je lui remis votre première plaquette. Souvent dès lors, à la campagne, je me plus à les réciter, et je les aime d’une étrange façon qui m’a fait vous aimer vous-même.
Pour les nouvelles pièces, qu’à présent je connais aussi bien, le charme est plus étrange encore peut-être ; elles rebuteront d’abord ; tant de naturel étourdit comme un air trop raréfié dans la montagne - mais un parfum extraordinairement agreste y circule ; on ne l’a pas senti d’abord, on s’aperçoit enfin qu’on en est imprégné. Vraiment vous fîtes là des choses excellentes (la pièce sur les villages surtout) et d’une bien particulière poésie. Que faites-vous à présent ? j’aimerais le savoir ! Il me semble que je vois assez bien ce que vous avez voulu faire, voilà pourquoi je m’inquiète tant de ce que vous ferez. Nous verrons-nous jamais ?
Je vis à présent complètement seul et confonds de plus en plus l’inspiration avec la ferveur, qui est une brûlure de l’âme.
Adieu, Monsieur. Je suis
André Gide

......

Francis Jammes à André Gide

[Orthez, vendredi] 7 février 1896

Mon cher ami,
J’ai reçu enfin L’Ermitage ; et j’ai lu et relu ta prose. Je l’ai trouvé magnifique ; mais si je la pensais absolument sincère, de ta part, elle me serait pénible, désagréable, et tu eusses mieux agi, en ce cas, en ne me la signalant pas.
Quoique jamais, sauf dans Le Voyage d’Urien et La Tentative amoureuse, ton art ( ?) et ta pensée n’aient été plus élevés, cette exposition de luxe moral et d’égoïsme est une insulte à ceux qui, pareils à moi, vivent dans l’ombre amère.
Lorsque j’étais un écolier, mon père me disait qu’il ne fallait jamais exposer devant sa porte, à cause des pauvres, des plumes de perdreaux ou des coquilles d’huîtres. Tu as fait cela. Dans cet article, ton orgueil et ton égoïsme ne se maintiennent que par le Bonheur qu’un Panthéisme outré ne t’a point donné. Cet enfant qui était au village, que tu arraches à sa famille et que tu envoies par la plaine, a-t-il seulement des souliers ? Aura-t-il seulement, un jour, comme toi, une femme exquise et simple pour le soigner lorsqu’il sera fatigué ? Ne lui eût-il pas mieux valu souffrir, dans sa pauvre famille, le désespoir des deuils, à côté de son chien et de son chat ? Et puis mourir, à la lueur d’une petite lampe, après avoir accepté cette sublime vertu des pauvres dont tu parles dans Paludes ?
Je te dis tout cela parce que je sais que Ménalque n’est pas toi. Tu nous as servi là de l’Anatole France aristocratique, du Barrès intelligent, de l’Henri de Régnier souple ; avec, entre les lignes, l’accompagnement invoulu de ton âme délicieuse et de ta poésie divine. Et j’avais gardé cela pour la fin.
J’avais gardé cela pour la fin, parce que, si tout le long de l’article, je n’avais pas senti ta main dans la mienne, si je n’avais pas compris que, pour t’excuser vis-à-vis de toi-même, tu as enfantinement essayé d’établir un parallèle évangélique à cet égoïsme de faux prophète, quittant tout pour suivre une fausse foi - eh bien, j’aurais retiré ma main. Tu deviendras, demain, célèbre. Je resterai sans doute dans l’ombre. Pas une voix sympathique ne s’est levée sur mon Jour. Il vaudra peut-être mieux que je ne publie plus. Mais je garderai l’orgueil et la souffrance de ce que je suis et je chasserai de ma pensée cette phrase que tu dois renier : « [...] les amitiés [...] me furent, plus que tout le reste, précieuses, et pourtant, même à elles, je ne m’attachai point. »
Qu’est-ce, une amitié sans attachement ? Je te crois encore la pâtre des berges. Et je veux te dire, en terminant, que je n’applique pas à toi la censure que porte ma lettre, ton article n’étant pas sincère.
(...)
Francis Jammes

......

André Gide à Francis Jammes

[Cuverville, samedi 28
ou dimanche 29 août 1897]

Cher Faune,
À pleine bouche, je sème tes vers ; je sème encore ; je lis à Pierre Laurens ; c’est la nuit ; il est déjà couché ; un silence infini nous entoure.
Je lis à Ghéon « La Mort du Poète » ; nous sommes seuls avec Madeleine dans l’énorme salon de Cuverville ; la lampe ; ma sœur Jeanne et son fiancé, mon ami, rentrent d’une promenade « nocturne » (Athmann) - on les fait attendre dans l’antichambre pour ne pas troubler cette lecture. On pleure ; on t’aime ; on te bénit.
Ta « Lettre à Ménalque » m’est affreusement douloureuse ; tout en m’écriant : « Qu’y répondre ? » je t’y ai répondu longuement.
M’aimes-tu donc assez pour vouloir me « sauver », cher ami ? Je suis, tu sais, de rédemption difficile, et contrecarre les desseins des Sauveurs ! De quelle tendresse, ah ! mon ami, de quel amour je voudrais envelopper tes tristesses ! Notre amitié, je la veux admirable comme nous.
Au revoir. J’écris l terrible drame du Roi Saül - et j’écris la vie de Ménalque (racontée par un autre) - qui, si le permet Rouart, voudrait t’être dédiée. Au revoir, Faune de mon cœur. - J’ai reçu ta lettre « d’affaires ». Toutes indications seront de point en point suivies.
Car je suis ton dévoué.

André Gide

Excepté que je m’en vais ou m’en vas si tu appelles ton volume Les Simples - qui ne fera pas du tout penser aux tristes (Tristia qui est du neutre - titre intraduisible en français) mais bien aux Humbles de Coppée, avec qui immédiatement on te trouvera des tas de parentés désobligeantes.

......

Francis Jammes à André Gide

[Orthez, mardi 23 mai 1899]

Mon cher ami , Je t’envoie « La Jeune Fille nue ».
« Et nunc erudimini », comme disait mon vieux Clavaud.
Je souffre abominablement. Ces vers tombent de ma plume sans savoir d’où, comment, pourquoi. C’est une étrange mais bien douloureuse sensation que cette inconscience qui de plus en plus me gagne. Ne trouverais-je donc jamais à sangloter sur une jeune fille nue sans qu’elle me soit enlevée par la vie ? Et pourtant, et pourtant qui poussa des sanglots plus sincères que les miens ? Personne. J’aurais besoin en ce moment de vos deux belles affections pour me soigner. J’ai besoin d’être plaint parce que je souffre.
Je suis ennuyé aussi par la question de détails. Une chose infinitésimale, un point, une virgule m’énervent. Je me dis que L’Ermitage va m’envoyer d’exaspérantes épreuves et oublier de me renvoyer mon manuscrit. Que l’on y songe. Tu es là.
Veilles-y.
Que signifie cette scie que tu m’as déjà montée plusieurs fois, « de te demander si je suis capable d’écrire des poèmes de longue haleine » ? Ils ne savent donc plus qu’inventer ? Ce n’est pas de l’haleine, c’est de la respiration. La plupart cousent les leurs avec des espèces de je ne sais quoi. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que tu écoutes avec admiration tous ces badauds qui sont poètes comme des lanternes éteintes, ne connaissent pas le français et ont des rythmes à faire hurler un dentiste. Fais-moi l’amitié d’inviter un de ces soirs mon bon vieux Lacoste à t’entendre lire mon nouveau poème. Cela lui donnera l’illusion de la campagne. N’oublie pas non plus de l’aller lire aux Fontaine. Tu sais combien ils sont bons. Écris un mot à Rouart pour lui dire que je t’ai prié de lui lire. Sinon il serait furieux.
J’écris comme un loto, aujourd’hui. Car je souffre. Ma santé est cependant excellente. Quant au papier de tirage, ils pourraient tirer q[uel]q[ue]s exemplaires de luxe et les vendre, s’ils pouvaient, pour se rattraper. Mais je ne veux pas ni payer ni que l’on paie pour moi.
Je t’embrasse avec mon cœur, et de « longue haleine ». Tu retrouveras dans ma « Jeune Fille nue » q[uel]q[ue]s vers où je décris le lac de La Roque, le soir que Ghéon ne l’aimait pas.
Ma mère parle constamment de vous.
Bonjour, chère madame Gide.

Francis Jammes

Je conserve encore un peu ton Saül. Je veux le lire à certain.

......

André Gide, Francis Jammes
Correspondance
Tome I 1893-1899
Édition établie et annotée par
Pierre Lachasse et Pierre Masson.
Introduction par Pierre Lachasse.
Éditions Gallimard. Collection Les Cahiers de la NRF, _ 21 novembre 2014, 400 pages. 28 €.

Ouvrage publié avec le soutien de La Fondation La Poste

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