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Lettres choisies - Denis Diderot

 

Diderot, Correspondance Diderot
Correspondance
Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins
1468 pages, 1999

Lettre à Jean-Jacques Rousseau

[Sans date]

Vous voyez bien, mon cher, qu’il n’est pas possible de vous aller trouver par le temps qu’il fait, quelque envie, quelque besoin même que j’en aie. Auparavant tout le monde était malade chez moi ; moi d’abord qui ai été tourmenté de colique et de dévoiement pour avoir pris de mauvais lait ; ensuite l’enfant, d’un rhume de poitrine qui faisait tourner la tête à la mère et qui m’a inquiété, tant il était sec et rauque. Tout va mieux, mais le temps ne permet rien. Savez-vous ce que vous devriez faire ? Ce serait d’arriver ici et d’y demeurer deux jours incognito. J’irais samedi vous prendre à Saint-Denis, où nous dînerions et de là nous nous rendrions à Paris dans le fiacre qui m’aurait amené. Et ces deux jours, savez-vous à quoi nous les emploierions ? À nous voir, ensuite à nous entretenir de votre ouvrage ; nous discuterions les endroits que j’ai soulignés et auxquels vous n’entendrez rien si nous ne sommes pas vis-à-vis l’un de l’autre. Vous finirez en même temps l’affaire du manuscrit du Baron, soit avec Pissot, soit avec Briasson, et vous prendrez des arrangements pour le vôtre, et peut-être arrangerez-vous une troisième affaire dont je me réserve à vous parler quand vous viendrez. Voyez donc si vous voulez que j’aille vous prendre. Je suis bien aise que mon ouvrage vous ait plu et qu’il vous ait touché [1]. Vous n’êtes pas de mon avis sur les ermites. Dites-en tant de bien qu’il vous plaira, vous serez le seul au monde dont j’en penserai, encore y aurait-il à dire là-dessus si l’on pouvait vous parler sans vous fâcher. Une femme de quatre-vingts ans ! On m’a dit une page d’une lettre du fils de Mme d’Épinay qui a dû vous peiner beaucoup, ou je connais mal le fond de votre âme. Je vous salue, je vous embrasse, j’attends votre réponse pour vous aller prendre à Saint-Denis et même jusqu’au parc de Montmorency, voyez. Adieu, j’embrasse aussi Mme Levasseur et sa fille. Je vous plains tous beaucoup par le temps qu’il fait. Jeudi.

Je vous demande pardon de ce que je vous dis sur la solitude où vous vivez. Je ne vous en avais point encore parlé. Oubliez ce que je vous en dis et soyez sûr que je ne vous en parlerai plus.

Adieu, le citoyen ! C’est pourtant un citoyen bien singulier qu’un ermite.

......

Lettre à Grimm

[Octobre ou novembre 1757]

Cet homme [Jean-Jacques Rousseau] est un forcené. Je l’ai vu, je lui ai reproché, avec toute la force que donnent l’honnêteté et une sorte d’intérêt qui reste au fond du cœur d’un ami qui lui est dévoué depuis longtemps, l’énormité de sa conduite, les pleurs versés aux pieds de Mme d’Épinay, dans le moment même où il la chargeait près de moi des accusations les plus graves ; cette odieuse apologie qu’il vous a envoyée, et où il n’y a pas une seule des raisons qu’il avait à dire ; cette lettre projetée pour Saint-Lambert, qui devait le tranquilliser sur des sentiments qu’il se reprochait, et où, loin d’avouer une passion née dans son cœur malgré lui, il s’excuse d’avoir alarmé Mme d’Houdetot sur la sienne. Que sais-je encore ? Je ne suis point content de ses réponses ; je n’ai pas eu le courage de le lui témoigner ; j’ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu’il m’a trompé. Qu’il vive ! Il a mis dans sa défense un emportement froid qui m’a affligé. J’ai peur qu’il ne soit endurci.
Adieu, mon ami ; soyons et continuons d’être honnêtes gens : l’état de ceux qui ont cessé de l’être me fait peur. Adieu, mon ami ; je vous embrasse bien tendrement... Je me jette dans vos bras comme un homme effrayé ; je tâche en vain de faire de la poésie ; mais cet homme me revient tout à travers mon travail, il me trouble, et je suis comme si j’avais à côté de moi un damné : il est damné, cela est sûr. Adieu, mon ami... Grimm, voilà l’effet que je ferais sur vous, si je devenais jamais un méchant : en vérité, j’aimerais mieux être mort. Il n’y a pas le sens commun dans tout ce que je vous écris, mais je vous avoue que je n’ai jamais éprouvé un trouble d’âme si terrible que celui que j’ai.
Oh ! mon ami, quel spectacle que celui d’un homme méchant et bourrelé ! Brûlez, déchirez ce papier, qu’il ne retombe plus sous vos yeux ; que je ne revoie plus cet homme-là, il me ferait croire aux diables et à l’enfer. Si je suis jamais forcé de retourner chez lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin ; j’avais la lièvre en revenant. Je suis fâché de ne lui avoir pas laissé voir l’horreur qu’il m’inspirait, et je ne me réconcilie avec moi qu’en pensant que vous, avec toute votre fermeté, vous ne l’auriez pas pu à ma place : je ne sais pas s’il ne m’aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu’au bout du jardin ; et je le voyais ! Adieu, mon ami, j’irai demain vous voir ; j’irai chercher un homme de bien, auprès duquel je m’asseye, qui me rassure, et qui chasse de mon âme je ne sais quoi d’infernal qui la tourmente et qui s’y est attaché. Les poëtes ont bien fait de mettre un intervalle immense entre le ciel et les enfers. En vérité, la main me tremble.

......

Lettre à Sophie Volland

À Paris, le 25 octobre 1761.

Voyons si je parviendrai à vous écrire un mot. Me voilà dans l’état d’un corps sain, ou je n’y serai jamais. Depuis plusieurs jours, j’ai supprimé toute nourriture solide, et il ne me reste pas la moindre impureté ; car où serait-elle encore ? et comment serait-elle produite ? J’ai souffert des tranchées bien cruelles et sans savoir à quoi m’en prendre ; car j’ai été sobre comme un anachorète. Le ton gai dont je vous parle de mon indisposition vous rassurera sur ses suites, et le premier courrier vous apprendra que ce n’est plus rien. Sans le caractère de philosophe dont il faut soutenir la dignité, surtout aux yeux du vulgaire qui nous entoure, je vous assure que j’aurais crié plus d’une fois, au lieu qu’il a fallu soupirer, se mordre les lèvres et se tordre. Si je ne craignais de me perdre dans votre esprit, je vous avouerais que j’ai même fait par forfanterie quelques mauvaises plaisanteries. N’en dites mot ; elles m’ont fait un honneur infini.
[...]
Vous avez fait un voyage bien maussade. L’unique ressource en ces occasions, c’est de tout regarder d’un œil ironique. Je me souviens de m’être trouvé fort bien dans un château tel que celui que vous me peignez. Tout nous apprêtait à rire, jusqu’aux pots de chambre qu’on avait remplacés par des pots de fleurs de faïence, dont on avait bouché les trous du fond avec des bouchons de bouteille. On réduirait à bien peu de choses les misères de la vie, si on les envisageait du côté ridicule, car la méchanceté est toujours ridicule par quelque endroit ; mais c’est que l’indignation s’en mêle, on est offensé, ou l’on se met à la place de celui qui l’est, et l’on se fâche au lieu de rire.
Nos deux petits Allemands ont tant fait qu’ils m’ont entraîné à leur auberge. Leur dîner fut détestable ; cela ne l’empêcha pas d’être gai. Ils prétendirent qu’il avait été apprêté d’après les maximes d’Apicius Cælius, ce fameux gourmand romain, qui se tua parce qu’il ne lui restait plus que deux millions, avec lesquels, selon lui, il était impossible à un honnête homme de vivre. Mais une chose qui m’aurait fait oublier les mets les plus grossiers, c’est la vue de deux jeunes hommes pleins d’innocence, d’esprit et de candeur, et s’aimant d’une amitié qui se montrait à chaque instant de la manière la plus douce et la plus fine. Ils me récitèrent quelques-uns de leurs ouvrages ; il fallait voir quel plaisir ils avaient à se préférer l’un à l’autre : « Cette prose est charmante. - Eh, non, mon ami, c’est celle que vous avez écrite sur tel sujet qu’il faut entendre, pour être dégoûté de la mienne. Dites-nous-la... » Le plus jeune, qui s’appelle Nicolaï, nous récita la fable suivante : « Sur la fin de l’été, des fourmis, les plus laborieuses du canton, avaient rempli leurs magasins ; elles regardaient leurs provisions avec des yeux satisfaits, lorsque tout à coup le ciel s’obscurcit de nuages, et il tombe sur la terre un déluge d’eau qui disperse tous les grains amassés à si grande peine, et qui noie une partie du petit peuple. Celles qui restaient, poussant leurs plaintes vers le ciel, disaient, en demandant raison de cet outrage : « Pourquoi ce déluge ? à quoi servent ces eaux ? » Et, pendant que ces fourmis se plaignaient, Marc-Aurèle et toute son armée mouraient de soif dans un désert. » Méditez cela, mes amies. L’autre, qui s’appelle M. de La Fermière, nous dit qu’un père avait un enfant. Il avait tout fait pour le rendre heureux ; mais il s’apercevait bien que tous ses soins seraient inutiles, si le ciel ne les secondait en écartant les circonstances malheureuses. Il alla au temple ; il s’adressa aux dieux, il les pria sur son enfant : « Dieux, leur dit-il, j’ai fait tout ce que je pouvais ; l’enfant a fait tout ce qu’il pouvait, remplissez aussi votre fonction. » Les dieux lui répondirent : « Homme, retourne chez toi ; nous t’avons entendu ; ton fils et toi, vous jouirez du plus grand bonheur que les mortels puissent se promettre. » Ce père, bien satisfait, s’en retourne ; il trouve son fils mort, et il tombe mort sur son fils. Il faut que la vie soit en effet une mauvaise chose : car cette prière, j’en devinai la fin, et je ne l’ai presque récitée à personne qui n’en ait deviné la fin comme moi.
[...]
Vous devez avoir à présent la lettre de M. Vialet. Je vous l’ai dit cent fois, et vous ne vous corrigez point ; vous vous pressez toujours trop de me gronder. Le morceau Sur les probabilités est un grimoire qui ne vous amusera pas. Les chansons écossaises sont entre les mains de M. de Saint-Lambert qui ne rend rien, parce qu’il communique tout ce qu’on lui prête à Mme d’Houdetot, qui perd tout. Grimm a le morceau que j’ai traduit. Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampson, de peur qu’il ne vous en arrive comme à moi, et que si l’on venait, comme on vient de me faire, à décacheter le paquet, on ne le taxât, et qu’il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré cela, nous risquerons, si vous l’ordonnez. Il y a cent à parier contre un que nous réussirons ; voyez.
Vous n’aimez pas que mes amis, les hommes les plus volontaires du monde, et surtout Grimm, le plus volontaire d’entre eux, me boudent de ce que je m’émancipe quelquefois à faire ma volonté ; ni moi non plus, je ne l’aime pas. Mais soyons justes. Ont-ils eu tort de prendre et d’exercer un empire que je leur abandonnais ? Aurais-je, à leur place, été plus sage, plus discret qu’eux ? N’y a-t-il personne que je domine sans en avoir d’autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse dominer ?
Ne me parlez pas de cette petite guenon de Mlle Arnould. S’il lui restait l’ombre du sentiment, la lettre d’excuse que le comte vient de lui écrire, en lui faisant six mille livres de pension, la ferait crever de douleur. C’est une lettre bien faite ; c’est une excuse bien cruelle. Il n’aurait jamais cru qu’il fût un jour dans le cas de mettre un prix à sa tendresse, et cætera, et cætera. Le texte est beau, comme vous voyez. Il vient de publier un novel amphigouri ; c’est Mlle Arnould qu’il promène chez des prêtres, chez l’archevêque, chez M. de Rombaude, et enfin chez l’ami Pompignan. Le morceau de Pompignan est assez bien. Il l’avait vu la nuit en vision : c’est avec elle qu’il doit consommer l’effet de la grâce antiphilosophique. Comme l’Antéchrist doit naître d’une religieuse qui apostasie et d’un pape sans mœurs, le destructeur de la philosophie moderne doit naître d’un poëte qui a renoncé à toute vanité, et d’une actrice qui a quitté le péché, etc., encore : car il suffit de vous mettre sur la voie.
[...]

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