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Entretien avec Geneviève Haroche-Bouzinac
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Geneviève Haroche Bouzinac Geneviève Haroche-Bouzinac, spécialiste émérite des mémoires et correspondances du XVIIIe siècle, est Professeur à l’Université d’Orléans. Elle dirige depuis 1999 la rédaction d’Épistolaire. Depuis 2004, elle est membre du comité de direction de la « Bibliothèque des Correspondances », et directrice des éditions de correspondances du XVIIIe siècle, éditeur Champion- Slatkine, Paris, Genève.
En 2006, elle crée le réseau « Lumières » avec les universités de Tours (PRES Centre Val de Loire) et Poitiers. Ce réseau a regroupé 10 chercheurs et 40 doctorants (littérature, histoire, histoire de l’art, musicologie, philosophie) et s’est donné pour but l’étude des Secondes Lumières. Geneviève Haroche-Bouzinac organise une journée annuelle à Orléans (en collaboration) à laquelle participent les doctorants.
Elle a été nommé en tant qu’expert par l’université de Bourgogne TIL EA 4182 pour la publication de la Revue du centre Interlangues Textes et Contextes.
Elle a publié de nombreux articles et ouvrages parmi lesquels, Louise Élisabeth Vigée Le Brun. Histoire d’un regard, une biographie parue chez Flammarion en octobre 2011, couronnée par le Prix Chateaubriand.

Au début de ce 40ème numéro de la revue de l’A.I.R.E., quatre ou cinq questions ont été posées à huit spécialistes de l’épistolaire. Pourriez-vous, à votre tour, répondre à la question suivante :
« Quels sont les quatre termes que vous associez spontanément à la lettre ? » Et pourquoi ?

Geneviève Haroche. Lien. Je dirai, pour emprunter à Boris Cyrulnik le titre de son bel ouvrage, que toute correspondance est placée « sous le signe du lien ». Elle le tisse, l’enrichit et parfois même le rompt. C’est ce qui donne à la lettre son caractère vital et sa pérennité. L’ardeur que mettent nos contemporains à s’entretenir par mail n’est probablement qu’une des manifestations actuelles d’un besoin de dissiper une solitude, de rester en contact (ou d’en avoir l’illusion ) avec d’autres individus.
Mémoire parce que toute correspondance fabrique du souvenir tantôt sur le mode nostalgique, tantôt sur celui du soulagement. Elle se nourrit de la durée, crée son propre système temporel au rythme du dialogue et conserve la trace d’une relation dont quelques feuillets sont les derniers témoins. En outre, la mémoire de l’épistolier puise dans ses réserves : des citations recopiées, des extraits, des anecdotes créent des effets de résonance avec le présent.
Amitié et constance, bien sûr, car l’amitié ne saurait se conserver sans ces signes qui jettent un pont sur l’absence. Une correspondance soutenue est la promesse d’une œuvre à deux plumes, et évoque les formes littéraires de l’Entretien ou du Dialogue. L’amitié est aussi ce qui donne du courage aux épistoliers. Amitié, constance, courage... Constantia et fortitudo... bien des correspondances de guerre notamment, mériteraient cette devise.
Poésie. Dans les lettres y compris dans celles des épistoliers « ordinaires, des « non écrivains » des effets poétiques se dégagent : poésie des choses quotidiennes, des sentiments simplement exprimés (qui ne sont pas nécessairement simples). La distance et la liberté que les épistoliers peuvent prendre grâce à l’absence du destinataire permettent sans doute cette poétisation du réel. Ce rapport entre « Lettre et Poésie » a fait l’objet d’un dossier dans Épistolaire.

Ce 40ème numéro publie les actes du colloque international consacré à la correspondance de Diderot qui s’est tenu à l’Université de Toulouse II Le Mirail en mars 2013 dans le cadre de la commémoration du tricentenaire de sa naissance. Pouvez-vous nous rappeler quelles sont les orientations qui ont été envisagées pour aborder la correspondance de l’écrivain ?

G. H. Les organisateurs avaient déterminé quatre axes : représentation du monde sensible, les questions d’esthétique et de poétique, l’échange épistolaire comme engagement et les questions liées à l’édition des lettres.

Vous signez un texte intitulé « Forme et fonction de l’anecdote dans la correspondance de Diderot, essai de typologie » dans lequel il ressort que l’usage de l’anecdote est lié à la notion de plaisir. Vous écrivez : « L’anecdote a partie liée aux pratiques de sociabilité et l’excellent causeur qu’est Diderot éprouve un double plaisir : celui d’apprendre des petits faits et de les restituer. » L’écrivain se plaît à écouter et saisir les discours qui l’environnent...

G. H. Les historiettes, les petits riens, les aventures, tous les micro-récits contenus dans les lettres de Diderot sont une façon pour l’épistolier de « vider son sac » et cet usage s’accompagne d’un plaisir qui n’est jamais très éloigné de la méditation, avec une virtuosité qui permet de passer du détail à la profondeur, de l’insignifiant au signifiant, du frivole au solide.

Aussi, la correspondance est pour Diderot un mode d’écriture permettant la digression romanesque, esthétique et philosophique, la réflexion sur l’art et la société... Est-ce que la lettre est par conséquent pour lui le lieu d’une recherche littéraire ou encore le prolongement de l’œuvre ?

G. H. Prolongement certainement mais également fondation, sous-sol. Il me semble qu’elle est tout cela à la fois, un accompagnement, une conversation, un réservoir où il place ce qui ne saurait dire ailleurs, mais aussi le lieu d’une réflexion morale voire même d’une édification. Ces inflexions se modulent en fonction de ses destinataires.

En 1989, Benoît Mélançon, auteur d’une thèse intitulée Diderot épistolier. Contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle (publiée en 1996), écrivait : « La connaissance de Diderot épistolier reste, en bonne partie, à venir. » Et le premier colloque international consacré à la correspondance de Diderot a donc eu lieu en 2013. Pourquoi, à votre avis, l’ensemble de la correspondance de Diderot n’a pas fait plus tôt l’objet d’une analyse textuelle ? Pourquoi a-t-on tardé à étudier sa correspondance sous un angle littéraire ?

G. H. Il est vrai que, dans la tradition critique du siècle précédent, la correspondance a longtemps été considérée comme une antichambre, un à-côté de l’œuvre. C’est, en grande partie, grâce l’énergie déployée par des équipes de recherche, celle de l’AIRE, celle du centre des correspondances de Brest, que la correspondance a été envisagée comme un objet d’étude singulier. Il faut beaucoup d’énergie pour s’attaquer à de grands corpus et nous avons commencé à demander à des spécialistes des bilans intitulés « États de la question » pour notre revue. Ces sommes qui répertorient les éditions et les articles critiques doivent permettre à des chercheurs de projeter des séries d’études collectives sur Aggrippa d’Aubigné, Giono, Proust, Beaumarchais, Paul Valéry, madame de Staël, Gustave Roud, Voiture, Isabelle de Charrière etc.
Les correspondances qui ont fait l’objet d’un colloque monographique sont peu nombreuses : celle de madame de Sévigné a été parmi les premières - et l’on comprend pourquoi, car elle est le modèle de l’épistolière. Celle de Rousseau récemment a fait l’objet de deux colloques. Mais à l’immense correspondance de Voltaire aucun congrès n’a été spécifiquement dédié, pas plus qu’à celle de Gide ou de Valéry. En revanche, nous publierons en 2016, un beau dossier sur la correspondance de Zola, dont deux volumes sont parus à la librairie chez Gallimard.
De nombreuses années en effet sont parfois nécessaires à la gestation d’un colloque : neuf années se sont écoulées entre « l’État de la question » rédigé par Odile Richard-Pauchet en 2004 et le colloque « Diderot en correspondance » de 2013 ici publié.

Ce numéro comporte également un dossier intitulé « Épistolaire politique, un laboratoire d’idées ». Quelles questions soulèvent ces articles ?

G. H. Les articles réunis par Lucia Bergamasco soulignent à quel point la lettre peut être un lieu de médiation politique. Aux États-Unis, des hommes d’action (le président James Monroe et le héros de la guerre de 1812, Andrew Jackson) échangent leurs idées sur la réorganisation de l’armée. Des questions territoriales de la plus haute importance sont évoquées sur un mode complice et amical. Une autre enquête au sujet des correspondances de l’abolitionniste William Lloyd Garrison montre les interférences entre épistolaire et biographique. Un parlementaire français, Alexandre Ribot, livre ses impressions de voyage en Amérique à la fin du XIXe siècle : il en commente l’organisation politique. Enfin, en Europe, dans les correspondances d’une famille de médecins à travers plusieurs générations, est mise en débat la notion de « progrès social ». La gravité de ces débats n’exclue pas l’expression du sentiment amical et familial. Dans ce dossier, les voix des acteurs de la politique se répondent par delà les océans : leurs dialogues nous font voyager entre vie privée et vie publique.


Sites internet

Épistolaire - Association Interdisciplinaire de Recherches sur l’Epistolaire
http://www.epistolaire.org/

La Bibliothèque du livre
http://fr.wikisource.org/wiki/Auteu...

Éditions Honoré Champion
http://www.honorechampion.com/fr/no...

Denis Diderot
http://www.denis-diderot.com/index.html

BnF : Dossier Diderot (1713-1784)
http://classes.bnf.fr/dossitsm/b-di...

BnF : Exposition - Figures des Lumières
http://expositions.bnf.fr/lumieres/...

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