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Judith Schlanger. Le neuf, le différent et le déjà-là. Par Gaëlle Obiégly

 

Judith Sclanger, le neuf, le déjà-là L’influence qui est au cœur de ce nouvel ouvrage de Judith Schlanger concerne la vie intellectuelle, littéraire et artistique. Le sous-titre nous renseigne d’emblée sur la tournure d’esprit de la philosophe qui opère, par déplacements, approfondissements. C’est d’ailleurs ce dont elle traite puisqu’elle examine comment les conceptions neuves apparaissent mais aussi comment elles se transforment dans la durée. Il s’agit bien d’une exploration. Celle-ci regarde de quelle manière les démarches se déplacent. Nous la suivons dans ses fouilles précises qui accumulent des références soigneusement analysées, des exemples étudiés. La méthode scientifique, soutenue par une expression lumineuse, conduit cet essai qui entreprend l’histoire de l’intelligence. L’intuition et le raisonnement s’épaulent de bout en bout. Il en résulte un livre dont la pensée est aussi personnelle que spéculative. D’une indéniable richesse.

Malgré sa complexité, le propos est clairement exposé, pas à pas. Que dit Judith Schlanger ? Qu’aucune œuvre ne se fonde elle-même. Elle étudie, donc, au fil des deux cent cinquante pages de son essai de quelle manière s’exerce l’influence et ce qu’elle produit. Ce qu’elle produit, oui, car l’activité est primordiale. Il ne s’agit pas de considérer l’influence comme une « catégorie purement descriptive » mais, au contraire, comme d’une opération. Et ce sont les modes opératoires qui sont examinés dans les dix chapitres selon lesquels s’organise l’idée du livre. Cette idée se déploie, se reformule, se présente sous une série de problèmes. Ainsi chaque section repose différemment la question de l’influence.

L’influence est opératoire, c’est-à-dire qu’elle nous pousse à faire. S’il y a toujours quelque chose à l’origine d’une œuvre de l’esprit, il convient de considérer autant ce qui la sous-tend que la manière dont elle s’émancipe des configurations qui la font naître. À notre époque, prolongeant la valeur romantique d’expression personnelle, d’inspiration, il est difficile pour un artiste, un écrivain, d’admettre qu’il ne crée pas seul, que les formes qu’il signe ne dépendent pas entièrement de lui. Tandis que jadis les peintres, les musiciens - à l’instar des artisans - travaillant sur commande ont souligné l’importance du cadre dans leur pratique. Il était alors courant que l’artiste fasse fonctionner ce qui le contraignait. Sa compétence s’en trouvait transformée, amplifiée. Les directives, donc, soutenaient l’activité créatrice plus qu’elles ne la limitaient. La souplesse et la personnalité de l’artiste jouent avec le contexte. Celui-ci, fût-il une entrave à l’expression, n’empêche pas l’œuvre de manifester son originalité. Au contraire, cet environnement donné influe sur l’activité créatrice. Qu’on l’admette ou non, un livre, un tableau, une musique résultent d’une configuration. Pour autant, l’œuvre n’en perd pas son mystère. La connaissance de ce qui l’amène n’en réduit pas l’énigme. Plutôt qu’à le réduire, la réflexion de Judith Schlanger vise à montrer l’acte de création dans toute sa complexité. Les choses sont élaborées par un esprit, lui-même façonné par celui du temps où il s’insère. Est-ce à dire que la subjectivité qui préside à la pensée subit la pression du collectif ? Comment trouve-t-on la solitude nécessaire à l’invention qui est la marque des grandes œuvres ?

Tout sujet est aux prises avec les normes et l’empire culturel social dont il ne perçoit pas forcément les effets. Mais chacun peut se pencher sur la généalogie dont il est le fruit. Nous sommes, individuellement, dépositaires d’autres subjectivités. Les idées, positions, noms, visages, les autres sont présents en nous. Chaque être humain, même s’il ne produit pas d’œuvres, serait ainsi au moins créateur de sa propre tournure d’esprit en se détachant de ce dont il est imprégné. S’il produit quelque chose, son ouvrage - quelle qu’en soit la forme - est gorgé d’autres ouvrages à tel point que les influences se superposent, se fondent jusqu’à l’imperceptibilité. Il appartient aux exégètes de mettre au jour les fils qui constituent le tissu qui s’offre au public. La philosophe elle-même n’échappe pas à cet état de choses. Et quand elle expose sa méthode, elle montre comment celle-ci lui est inspirée. Son travail emprunte à celui d’Erwin Panofsky. Cet historien de l’art a analysé les rapports entre l’architecture et la pensée du XIIème siècle et cherché à comprendre comment ils se sont influencés. Cela tient, selon lui, au fait que les architectes et les philosophes de cette époque ont reçu la même formation dans les universités. Les deux disciplines diffèrent dans leurs objets, mais elles abordent les questions de la même façon. Certains principes sont clairement à l’œuvre dans les deux domaines, notamment celui qui exige de donner à voir, expliciter, subdiviser. Principe qui domine également l’ouvrage de Judith Schlanger dont les articulations sont aussi rigoureuses que celles qui font le style et la solidité des édifices gothiques.

Concernant l’approche dont les œuvres littéraires font les frais, Judith Schlanger se montre critique. Notamment quand il s’agit de la tentative de Rudler qui « espère pénétrer la machinerie d’un esprit » en observant le cerveau d’un écrivain. Elle le cite longuement pour faire apparaître l’impérialisme de son désir scientifique. Pour autant, la philosophe ne manque pas de valoriser l’étude littéraire analytique dont la sobriété parle mieux d’un auteur que la louange et la sacralisation, comme elles eurent cours durant la Troisième République qui mit en place l’idéalisation des grands auteurs français. Étudier une œuvre en profondeur est-elle conciliable avec l’admiration ? Établir la fiche génétique d’un poème, par exemple, ne nuit-elle pas à son adoration ? Et vice versa, la sacralisation d’une œuvre rend problématique son autopsie. Tout tient à la délicatesse avec laquelle on aborde ce phénomène exceptionnel qu’est un texte littéraire. Unique, donc, mais soutenu par des circonstances. Les influences dont elle procède ne sont pas toutes portées au dossier qui instruit une œuvre d’art. De quoi est-il constitué, ce dossier ? De pièces matérielles, brouillons, correspondances, journaux intimes par lesquelles on se fait une idée des influences au sein desquelles le sujet qui les accueille se fraie un chemin jusqu’à l’avènement de sa solitude. Mais parmi ces éléments essentiels, certains échappent à l’historien, au critique car ils sont absorbés par la matière. Il y a des rencontres qui ne produisent pas de documents. Ce sont les échanges, les proximités, la compagnie intime, secrète avec des figures, des contemporains, les relations personnelles qui ont leur effet sur le cheminement d’un esprit. L’œuvre en garde la trace comme on garde un secret.

Ainsi, l’influence ne s’exerce pas seulement par des discours, des textes, des leçons, mais aussi par l’exemple que l’on sera poussé à imiter. Judith Schlanger s’appuie pour cette démonstration sur le début des Misérables. L’éveil moral de Jean Valjean porte la marque de Mgr Myriel, la marque de sa personne concrète. C’est une responsabilité qui ne résulte pas d’une manoeuvre. Le modèle exerce une influence dont il n’est pas le maître. Car même s’il est conscient de son action, même s’il manipule, ce qu’il engendre ne dépend pas de lui. La pénétration d’un esprit par un autre opère, immanquablement, une transformation. Un avènement. Du neuf.

......

Judith Schlanger
Le neuf, le différent et le déjà-là
Une exploration de l’influence

Éditions Hermann, 2014
250 pages.

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