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Denis Diderot : Portrait Par Corinne Amar

 

Diderot, timbre Denis Diderot 1713-1784
Timbre de 1958
dessiné et gravé par Charles Mazelin

Érudit et génie en tout ce qu’il touchait, né et mort en plein siècle des Lumières, penseur en état permanent jouant avec la multiplicité des savoirs, Denis Diderot (1713-1784) fut à la fois philosophe, écrivain, romancier, dramaturge, essayiste, conteur ; il invente la critique d’art - commentant pour la petite feuille que publie son ami Grimm, pendant près de vingt ans, les salons qui ont lieu tous les deux ans au Louvre - est critique littéraire, traducteur, écrit sur les mathématiques, la physique, la médecine, la chimie, la philosophie, les astres, la sexualité, l’histoire, la politique ; est encore et surtout le maître d’œuvre de la plus redoutable entreprise éditoriale et intellectuelle de son siècle ; celle de l’Encyclopédie ; y travaillant d’arrache-pied durant près de vingt-cinq ans, la défendant contre toutes les oppositions, et l’un des rédacteurs les plus prolixes des 17 volumes qui la composent, aux côtés des 160 auteurs : dès 1747 et jusqu’en 1772, nommé codirecteur avec D’Alembert, puis dès 1758, seul patron d’un dictionnaire - dont le premier volume paraît en 1751 et le dernier en 1765 - qui non seulement réunit à lui seul tous les savoirs scientifiques, culturels et techniques de son époque, mais remet en même temps en cause les bases mêmes du savoir. Il séduit Voltaire, lorsqu’il envoie à celui-ci, en 1749 - il a 36 ans -, sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient qui allait lui valoir quelques mois de cachot à Vincennes (la censure le surveille depuis quelque temps et le prend pour dangereux) et l’entrée remarquée dans les Lumières. (Il en est libéré à condition de ne plus rien publier qui puisse offenser les bonnes mœurs, l’autorité de l’État, la religion.)
Le propre du philosophe n’est-il pas de chercher la vérité, sans aveugler ? Tels des oiseaux habitués à la nuit, sur lesquels si on jetait une lumière trop vive, loin d’être éclairés, seraient aveuglés sinon blessés, ceux qui approchent la philosophie et ses clartés ont pour objectif d’être capables de s’orienter dans le monde qui les entoure, et Diderot comme philosophe s’y emploie qui voit là, un moyen de « rendre la philosophie populaire ». L’Encyclopédie sera le livre d’un siècle, le siècle des Lumières, produit d’une coopération inédite de gens de lettres, de savants, d’artisans de la seconde moitié du XVIIIe siècle, lieu d’exercice et de communication de la pensée et école de liberté.
Diderot naît à Langres, en Champagne-Ardennes, fils d’un maître-coutelier, bon élève que les efforts scolaires et la volonté paternelle devaient conduire à accéder au rang de chanoine de province. Pour y échapper, il vient poursuivre ses études à Paris, fréquente les cafés à la mode, lit beaucoup, se lie d’amitié avec Jean-Jacques Rousseau - lien intense, fusionnel qui durera une quinzaine d’années -, courtise Antoinette Champion qu’il envisage d’épouser. Refus du père qui le fait enfermer dans un monastère. Il en échappe et regagne Paris, épouse Antoinette, entre dans sa première carrière d’écrivain ; publie les Pensées philosophiques (1746), texte condamné au feu par le Parlement de Paris pour son matérialisme et son athéisme, les Bijoux indiscrets (1748, roman) puis la Lettre sur les aveugles..., tandis que le projet de l’Encyclopédie prend forme. Ses écrits sont remarqués, et pourtant Diderot, paradoxalement, n’écrira plus pour un public de lecteurs. Son œuvre - romans, travail philosophique, contes, écrits sur l’art, à l’exception de ses pièces de théâtre, des textes qu’il confie à la « Correspondance littéraire » de son ami Grimm - demeurera dans ses tiroirs, à l’abri des perquisitions. Clandestinité choisie, obscurité volontaire qui le débarrassent des contraintes de la censure tout en lui offrant une liberté sans limite, en audace, en sensibilité, en imagination et par là même, une disponibilité, une générosité à toute épreuve. Lorsque le 12 septembre 1765, après la « terrible révision » des derniers volumes de l’Encyclopédie il voit la fin de ce qu’il appelle « le grand et maudit ouvrage », il a conscience que l’Encyclopédie a fait « pendant vingt ans le supplice de [sa] vie ». Dans une lettre à Sophie Volland (ils se rencontrent en 1755 et leurs amours clandestines dureront jusqu’à leur mort, à quatre mois d’intervalle, en 1784 ; elle est sa maîtresse, son amante, celle à travers laquelle il se reconnaît, elle est son double, son interlocutrice de tous les instants, et à l’origine d’une correspondance prodigieuse sinon essentielle), il écrit le 25 juillet 1765, évoquant une vie consumée par le travail et des obligations de famille, pour une large part, responsables de cette tyrannie, et contrariant sa véritable nature : « Mais pour une femme, pour des enfants, à quoi ne se résout-on pas ? Si j’avais à me faire valoir, je ne leur dirais pas : “ J’ai travaillé trente ans pour vous ”, mais je leur dirais : “ J’ai renoncé pour vous, toute ma vie à la vocation de nature, et j’ai préféré faire, contre mon goût, ce qui vous était utile à ce qui m’était agréable. Voilà la véritable obligation que vous m’avez et à laquelle vous ne pensez pas ” ... Qu’est-ce qu’un créateur, qu’est-ce qu’un artiste ? Est-ce là véritablement sa vocation ? Ne vaut-il pas mieux « boire de l’eau, [...] manger des croûtes et [... suivre son génie dans un grenier ? »
Et pourtant ! Alors qu’il voit la fin des révisions de l’Encyclopédie, il se donne une autre tâche tout aussi redoutable ; pour soulager son ami Melchior Grimm parti en Allemagne, il prend en charge une partie puis l’ensemble de sa « Correspondance littéraire ». Celle-ci - sorte de journal privé dont les abonnés sont une poignée de souverains européens et de princes étrangers, dont Catherine de Russie - sera en même temps, le premier mode de diffusion de nombreux textes de Diderot. Il écrit à Sophie Volland, un 31 août 1769 : « Je suis tout à fait sur les dents. Il est temps que Grimm arrive et que je lui remette le tablier de sa boutique. Je suis las de ce métier, et vous conviendrez que c’est bien le plus plat métier qu’il y ait au monde que celui de lire tous les plats ouvrages qui paraissent. On me donnerait aussi d’or que moi, et je ne suis pas des plus minces, que je ne voudrais pas continuer. » (Épistolaire, n°40, 2014 : « Diderot en correspondance », p.35.)
Infatigable travailleur, éternel novateur à l’appétit insatiable, à l’écriture multiple, onze ans plus tôt déjà il aspirait au repos, l’appelant de tous ses vœux, écrivant à Voltaire : « Mon cher maître, j’ai la quarantaine passée ; je suis las de tracasseries. Je crie, depuis le matin jusqu’au soir : le repos, le repos ! (19 février 1758, op.cité, p.33) ». En 1771, il rédige une première version de Jacques Le fataliste, un an plus tard il commencera le Supplément au voyage de Bougainville. Le 11 juin 1773, il effectue le seul voyage hors de France de sa vie (jusqu’en septembre 1774), marqué d’un séjour chez Catherine II, à Saint Pétersbourg puis à La Haye. À son retour, sa santé décline. Il continue pourtant d’écrire, notamment pour Catherine II, un Plan d’une Université pour la Russie, un Essai sur les études en Russie (1775). Il terminera sa carrière de philosophe par un Essai sur les écrits de Sénèque. D’Alembert (29 octobre 1783), Sophie Volland (22 février 1784) le précèderont de peu dans la mort.

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