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Lettres de Neal Cassady. Volume 2 Par Gaëlle Obiégly

 

Neal Cassady, Dingue de la vie Ce recueil de lettres reconstitue l’histoire véridique du légendaire Neal Cassady. Il est moins flamboyant que dans le premier volume de sa correspondance, parue en français sous le titre Un truc très beau qui contient tout. À présent, il doit travailler dur pour entretenir sa famille, il a quatre enfants officiels, dont trois qui vivent avec lui. Père notamment d’un garçon qu’il prénomme John Allen en hommage à Kerouac et Ginsberg, ses amis à la vie à la mort. Jusqu’à la fin, il leur adresse son amour et ses aventures. Au romancier, il fait part de ses multiples péripéties, déboires, enthousiasmes, projets de fuite, virées dans toutes sortes de véhicules. Quant à ses transports intérieurs, ils sont confiés au poète. Entre autres choses, il expose à Ginsberg à quoi le conduit sa consommation de marijuana (qu’ils appellent le « thé »). Elle lui prodigue un vertige mystique. Il transcrit un trajet. Du sommet du crâne vers les doigts de pied, cette descente le long des nerfs l’amène à des visions s’achevant par un « long et doux Ooohhhh ! ». C’est bien ce foisonnement de visions et pensées stupéfiantes qui tiennent Neal Cassady en échec face à l’écriture. Il y a trop à dire, il est obnubilé par le fait de tout détailler. Écrire est pour lui « un putain de travail trop énorme ». C’est comme ça qu’il parle, Neal. Et ses lettres rendent compte de son flot intarissable, de son énergie, d’une folie de grand sage. Mais justement cet excès ne peut trouver son accomplissement dans une écriture régulière. Aucune forme narrative ne sied à ce verbe échevelé, à cette personnalité incontrôlable. Assiégé par une « écœurante profusion », Neal Cassady s’empêtre dans des délibérations quant au choix des mots qui pourraient dire avec précision la pensée et le bruit qui l’animent. Pourtant, Ginsberg l’encourage. Il a lu Première Jeunesse, l’autobiographie bien nommée de Cassady, en ayant trouvé le manuscrit au hasard de quelques nuits passées chez un ami éditeur. Neal promet d’y « bosser chaque matin ». Peine perdue. Son impuissance à écrire un livre fait pendant à une puissance de vivre inextinguible qui s’exprime dans de très longs rapports épistoliers adressés à ses amis. De nombreuses pages datées, situées font état de ses aventures sentimentales, déboires, méfaits, trajets. Ce sont comme les pages d’un journal intime, souvent. On a pourtant l’impression, à lire cette correspondance, que Neal Cassady a ôté toute clôture à son existence.
Intime, dans son cas, n’est pas synonyme de secret. Finalement, c’est la fameuse lettre sur Joan Anderson - qu’on a pu lire dans le premier volume de cette correspondance - qui fera officiellement de lui un écrivain. Il a alors 38 ans. En 1963, Neal Cassady est un personnage de la littérature, on en a lu les tribulations dans diverses œuvres de Kerouac dont parfois il dédicace les célèbres livres en signant de ses noms de légende. Dean Moriarty en est un. À cette époque, il est entouré d’une cour de fans auxquels parfois il annonce sans tristesse qu’il n’est plus là pour longtemps. Et, en effet, sa vie sera brève et fulgurante. Il meurt en 1968. Cet ultime épisode suscite autant de chagrin que d’incrédulité. Quand Carolyn annonce par téléphone le décès de Neal à Kerouac, celui-ci n’y croit pas et imagine un mensonge de son ami pour fuguer au Mexique, y vivre des amours cachées. La course effrénée de Cassady a pour objet le bonheur. C’est ce qu’il cherche, ce qu’il se promet, ce qu’il veut offrir à ceux qu’il aime. Ainsi tous ses projets ont pour horizon un paradis peuplé d’amis et de filles. Dans une des dernières lettres à Kerouac, l’idéal de Cassady s’exprime clairement : « June & moi nous partirons ensemble & nous serons très heureux, j’en suis sûr ». Souvent, il parle au futur, déroule la route avant de la parcourir et la parcourt avec la même précipitation, les mêmes chaos que lorsqu’il la projette à cet ami, ce frère dont il espère toujours la compagnie. En creux, le livre raconte aussi l’avènement et la descente de Kerouac dont la reconnaissance littéraire marche avec des difficultés existentielles croissantes. Son besoin d’ivresses s’est changé en alcoolisme. Il ne peut pas arrêter de boire. Quand à Neal, il consomme de plus en plus de drogues. C’est ce qui serait la cause, selon Carolyn sa femme, de la vacuité de son esprit. Et Neal en convient : « j’ai la tête complètement vide, et pourtant je plane vraiment, défoncé en permanence et heureux. » Pourtant, loin de lui le moindre projet de sevrage ni la mise en balance de ce qu’il y a de mauvais et de bon dans la drogue. Ses visions intensifient son empathie. Rien qu’à regarder les gens, il voit leur cœur battre, il entend le son de leurs voix, à condition qu’il soit « défoncé au thé ». Mais la grande tendresse de Neal Cassady ne dépend pas des substances illicites, elle a sa source en lui-même. En témoignent les lettres adressées en abondance à Carolyn, son épouse, l’unique dit-il, bien qu’il multiplie les amours et les mariages. L’une de ces nombreuses missives, placée au début du volume, retient notre attention tout au long de la lecture de la correspondance. C’est un mot sentimental qui reprend laconiquement le propos de la lettre précédente, adressée à Jack et Joan Kerouac, annonçant un périple à travers l’Amérique, de nouvelles aventures de Neal. Cette fois, ce qui motive son projet de voyage vers New York tient aux conséquences d’un amour qu’il a vécu en marge de sa relation non moins amoureuse avec Carolyn. Bien qu’il soit déjà marié, Neal a épousé Diane. Elle est restée à New York, a donné naissance à un bébé, l’a appelé Neal en souvenir du père retourné en Californie près de son éternelle femme. En route, à nouveau, pour la côte Est où l’attend un petit garçon de deux ans qu’il renomme Curtis, il écrit à Carolyn. Dans les secousses du train, il relate ce qui fait son trajet, sa vie et même sa destinée. À savoir : les dix billets qu’il a gagné au poker. Ses étapes, « pas d’escales ». La neige au Texas, la « pluie sur la Louisiane », le ciel, la fatigue, son amour, sa bonne santé, sa lecture de Proust, sa faim. Tout est dit en un minimum de mots, avec la même exactitude que lorsqu’à l’inverse, il amplifie la route, quand il la fantasme, l’offre à son ami Jack Kerouac. Celui-ci en apprécie la vérité poétique. Car le naturel de Neal est la poésie même. Une poésie énergique, insoumise que n’altèrent ni les tracas de famille ni le manque d’argent ni le labeur. Le désir est infatigable, l’appétit de vivre intarissable, l’intrépidité plus forte que le devoir conjugal ou paternel. Travaillant dur comme serre-frein à la compagnie de chemins de fer, il reverse ses gains à Carolyn, aux enfants dont il semble un ami, un camarade de jeux. Pour Neal, avoir un fils aura été une source d’inquiétude car cela l’oblige à être un exemple. À vivre sous contrôle, donc. D’où ce commentaire sur sa vie, adressé à Ginsberg : « les enfants, vérole de la liberté et quémandeurs d’argent qui engloutissent le moindre sou, mais aussi une immense éponge pour absorber ton amour et un puits de plaisir sans fond dans lequel je me jette parfois ». Neal Cassady absorbe avec le même élan les poisons et leurs remèdes, prend la fuite plus qu’il ne prend du recul. Face aux malheurs, il ne rétrograde pas. Mais fonce vers des horizons de bonheur : filles, bagnoles, baignades, fêtes, nuits blanches, soleil, cœurs battants. C’est un style de vie, un style qui s’écrit au fil de lettres qui ont valeur de récits littéraires.

......

Neal Cassady
Dingue de la vie & de toi & de tout
Lettres 1951-1968

Éditions Finitude,
sortie le 19 mars 2015
288 pages
Site des Éditions Finitude

À lire aussi :

Neal Cassady
Un truc très beau qui contient tout
Lettres 1944-1950

Éditions Finitude, 2014
Article de Gaëlle Obiégly (avril 2014) :
http://www.fondationlaposte.org/art...

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