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Lettres choisies - Charles Gounod à Pauline Viardot

 

Pauline Viardot, par Scheffer Pauline Viardot,
peint par Ary Scheffer
en 1840, huile sur toile.

Lettres choisies - Charles Gounod
à Pauline Viardot

16. 21-23 avril 1850
N°11

Dimanche 21 avril/50. Rue de Douai. 6 h.
Nous rentrons tous les quatre de notre promenade, chère Pauline : vers 2h 1/2 le temps s’est décidé à nous sourire ; à 3 h donc nous nous sommes dirigés vers les buttes Montmartre que nous avons gravies et descendues dans tous les sens pendant près de trois heures. Notre excursion a été charmante, nous rentrons avec un appétit tel que Tourguéneff déclare d’avance une brèche affreuse au dîner. Bichette s’est bien tirée de ses escalades dont plusieurs étaient glissantes à inquiéter la pauvre Mlle Berthe : le tout s’est passé fort gaiement et cette première aspiration de la verdure m’a fait à moi le plus grand bien.
Nous vous avons cueilli les premières petites marguerites des champs que j’ai rencontrées : chacun de nous vous en envoie une ; nous avons aussi aperçu la première hirondelle que nous avons saluée des bénédictions les plus printanières. Je n’ai pu m’empêcher de penser à :

Viens enfant ! voici l’hirondelle
Qui passe en chantant dans les airs !

À propos de cet à-propos musical je vous dirai que j’ai retouché dans mon introduction ce qui plaisait moins à Tourguéneff. Je le lui ai fait entendre avant de partir pour la promenade, et il est maintenant tout à fait content. Tant mieux déjà : et vous, chère, quand le serez-vous ? Je me fais le plus difficile que je peux n’ayant presque personne pour me juger que Tourguéneff. Une fois lui parti je serai obligé d’être auteur et public. Je vais bien me soigner et tâcher que vous soyez contente.
Voilà que pendant notre promenade nous avons causé départ pour Courtavenel,et il ne serait pas impossible qu’au lieu de partir seulement de demain en huit (lundi 29) nous partissions jeudi prochain (25). Tourguéneff y pousse fortement ; et j’avoue que je serai bien content de passer là quelques jours avec lui avant son départ. Il me pilotera à travers les mille souvenirs dont chaque place doit être pleine ; car de Courtavenel je ne veux pas seulement connaître le présent et l’avenir mais aussi le passé. Et pourtant si Tourguéneff vient avec nous pour quelques jours ce sera un crève-cœur de plus pour lui que ce nouveau départ d’un lieu qu’il a tant de bonnes raisons d’aimer. On nous appelle à table : à demain. Je vais aller embrasser M’mam ce soir pour vous.

Lundi 22.
Qu’est-ce que nous racontent vos deux lettres à Mlle Berthe ? Comment ! Les Berlinois se mêlent de vouloir faire les méchants, les boudeurs, les malcontents avec vous ! Quelle lubie leur prend ! Ils mériteraient bien ceux-là de ne plus entendre une note de ce qu’ils ont si singulièrement et si malhonnêtement accueilli : est-ce qu’on ne pourrait pas les planter là pour l’année prochaine ? Un bon grand repos bien plein, bien doux, bien tranquille dans notre bonne solitude de Courtavenel ne vous ferait-il pas mille fois de bien comme un pareil congé ! [...]

J’ai vu aujourd’hui Augier ; Tourguéneff y était aussi ; on m’a supplié de dire mon introduction, nous étions tout seuls. Je l’ai dite et cela les a enlevés : chacun m’a sauté au cou ; je voudrais pouvoir espérer que ces vives adhésions partielles sont de bon augure pour cette autre adhésion plus terrible qui ne vient pas toujours confirmer celle des amis !... Cependant je vous envoie toujours ce petit détail, il vous fera plaisir. Tourguéneff m’a dit que plus il entendait ce morceau plus il le trouvait beau et grand. Je vous expédie cela pour en faire ce que vous voudrez.

Mardi 23. 8 h 1/2
[...]
J’ai oublié de vous dire que j’ai relu hier soir avec Tourguéneff dans le petit salon tout notre premier acte. Pour rendre plus disposées ses facultés critiques Tourguéneff s’étaient étendu tout de son long sur le divan. Alors j’ai commencé la lecture. Nous sommes arrivés à pouvoir couper encore 64 vers sur 400 qu’il y avait après les coupures précédemment faites. C’est une fameuse opération et qui va nous faciliter la marche à travers ce premier acte. Plus de pompe et de comédie que d’intérêt dramatique, au moins jusqu’au final qui me plaît extrêmement et qui peut être très chaud à ce qu’il me semble. Je pense que je vais me mettre cette après-midi à la Romance de Phaon et à l’ode d’Alcée. Si je pouvais arracher ces deux morceaux-là aujourd’hui je serais content de ma journée.
Je vais faire ma digestion en portant cette lettre à la poste puis je reviens travailler d’arrache-pied : j’ai commencé l’orchestre de mon introduction. Adieu, je vous embrasse. A vous.
Ch. Gounod
Ne vous fatiguez pas et promenez-vous quand vous le pouvez de préférence à m’écrire. Je vous en prie ! Soignez-vous ! Soignez-vous !

......

56. 7-9 août 1850
N°30 Londres

Courtavenel - mercredi 7 août/50. 4 h ½.
Je m’y mets dès aujourd’hui, dès maintenant, chère Pauline, afin de n’avoir pas après-demain le pied de nez de vous envoyer quatre misérables pages indéchiffrables, ce qui fait que je ne porte pas seul mais que vous portez aussi avec moi la peine du peu de temps qui m’est resté pour écrire. Je viens de faire un petit tour de promenade d’une heure pendant lequel j’ai réglé tout le petit bout de scène d’entrée de Sapho qui conduit avec le chœur « Salut ô rivale... » depuis la fin de la romance de Phaon jusqu’au quatuor. [...]
À Courtavenel aussi, chère, on relit ses lettres. Je viens dans ma petite promenade de relire votre n°17 arrivé aujourd’hui et dont je vous ai, je crois, accusé réception dans mon n°29 parti tout à l’heure. Je suis encore tout sous une impression de reconnaissance de tout ce que vous me dites de Sapho, de moi, de ma musique, de mes propensions à tel ou tel défaut. Que je suis heureux d’avoir à moi d’autres yeux et d’autres oreilles que les miens ! Un ami, un ami vrai, peut bien être sincère ; que dis-je, peut bien ? il est toujours sincère : mais cela ne suffit pas pour vous rendre service. Moi j’ai le bonheur d’en avoir trouvé qui ne me trompent pas et qui ne se trompent pas ! Il ne me reste qu’à me jeter dans leurs bras et à m’y reposer tranquillement. C’est que, voyez-vous, je me sens si faible, si insuffisant, surtout dans ce premier ouvrage écrit pour le théâtre qui est un milieu si neuf pour moi ! Je sens qu’il est si difficile de posséder dans le même instant et son esprit pour créer, et son oreille pour se juger ! Ma musique me bourdonne aux oreilles bien plutôt [sic] que je ne l’entends.
[...]

......

57. 9-11 août 1850
N°31 Londres

Courtavenel - vendredi 9 août/50. 3 h 20 min, de ma chambre.
Je viens de finir la tâche de composition (car cela peut s’appeler ainsi) que je m’étais donnée pour cette après-midi (la petite scène entre Phaon et Pythéas avant la romance). Je vais orchestrer cela tout à l’heure pour que maintenant tout aille de suite depuis le commencement de l’acte jusqu’au quatuor. Mais entre-deux, je me donne un moment de récréation que j’emploie à mettre en train ce n°31.
[...]
Chère, pendant que j’y pense, il faut que je vous demande une chose : c’est à propos d’une phrase de votre dernière lettre relativement à ma musique. Est-ce que vous avez observé que je misse trop d’idées différentes dans un même morceau, dans l’expression générale d’un sentiment et d’un sens donné ? Je vous dirai pourquoi je reviens sur celle-ci de vos observations : c’est pour deux raisons. La première c’est que précisément le papillotage d’idées musicales est une de mes antipathies prononcées ; je n’aime rien tant que d’entrer dans un sentiment, le plus à fond possible ; en second lieu, c’est que précisément cet instinct est tel chez moi qu’il m’a valu il y a plusieurs années des reproches d’unité (précisément le contraire du vôtre) de la part de personnes si amoureuses de multiplicité que ma musique ne leur paraissait pas en avoir assez. Mais lorsque ce reproche d’unité m’a été fait, il était trop tard, déjà j’étais en possession de cette vérité, ou au moins de cette conviction, tirée de l’observation des maîtres, non seulement en musique mais dans tous les arts que l’intérêt est justement en raison de la profondeur ; et la profondeur en raison de l’unité. Que la vérité ne doit pas résulter du nombre des idées différentes mais des différentes phrases que revêt une certaine idée, qui est essentielle, et qui doit être choisies assez riche, assez substantielle par l’artiste pour fournir amplement l’étendue de la carrière qu’il se propose de parcourir avec cette idée. Au reste nous causerons cela à votre retour : car maintenant tous mes morceaux à peu près sont trouvés. Je vais toutefois tenir compte de votre observation dans ce qui me reste à faire. Je vais être au gré de cette disposition : et s’il est vrai qu’elle existe, votre avertissement ne m’en rendra la vue que plus facile.
[...]
Je vous embrasse comme je vous aime, bien chèrement, bien tendrement, et suis toujours
Votre Charles, et celui de Louis.

......

73. 16 mai 1851

Vendredi matin 8 h ½
Bonjour, chers amis ! Tout le monde à la fois d’abord : Bonjour Courtavenel ! Bonjour maintenant chacun de vous en particulier. Comment avez-vous dormi ? Déjà à cette heure vous vous êtes sans doute réveillés et embrassés tous ; permettez que je me mette de la partie.
[...]
Maintenant vous voulez que je vous parle un peu de Paris, - d’hier - de la Corbeille d’oranges, que je suis allé entendre répéter, et dont je suis revenu à minuit 3/4. Sachez donc que c’est tout simplement un petit chef-d’œuvre... de mauvais - c’est pitoyable - affreux de pauvreté, de platitude, de décrépitude musicale. La voix de l’Alboni et ses points d’orgue, ou plutôt son point d’orgue (car elle ne m’a paru en avoir qu’un seul à son service) voilà toute la pièce.
C’est une cochonnerie, c’est nul, c’est un vrai four ; et de plus c’est un ours des plus ours qu’on puisse rêver, un détestable opéra-comique très ennuyeux, assommant comme pièce, stupide ; certainement non, la voix et le nom de Mlle Alboni ne sauveront pas cet ouvrage qui mourra de honte ! non seulement, elle partie, l’ouvrage n’est plus possible, mais elle présente, il n’a pas deux représentations à vivre ; il sera infailliblement jugé le premier soir ce qu’il est, c’est-à-dire une infâme saloperie. Je vous assure que c’est là la vraie vérité.
[...]
Je n’ai véritablement trouvé dans les trois actes que deux phrases qui vaillent la peine d’être écoutées : la 1re ce sont deux couplets dits au 2d acte par Alboni, et qu’elle chante parfaitement ; - la 2de est une mélodie instrumentale en ut, andante, dans le Ballet du 3e acte pendant qu’on apporte en palanquin deux enfants qui doivent danser : cette phrase est vraiment jolie, elle ne vient qu’une fois et je n’ai pu la retenir. Les huit dernières mesures des couplets d’Alboni au 2d acte sont d’une harmonie simple et charmante. Mais cet ouvrage est si long, si pâle, si incolore, c’est la musique d’un homme si usé, si blasé, si ennuyé, c’est de la musique si blême, si blafarde qu’on en emporte un gros mal de cœur - Pouac ! Pouac !
[...]
J’ai reçu un mot de Mme Sand qui a vu Dumas, et qui m’écrit lui avoir parlé de moi comme on doit en parler. Elle ajoute que Dumas est très pressé de me voir, qu’il est à ma disposition et qu’il est charmant. Je ne demande pas mieux que de me faire un grand opéra sérieux : il referait très volontiers son Don Juan de Marana que Mme Sand aime beaucoup. Nous verrons tout cela. Je tâcherai de voir Dumas et je causerai avec lui.
[...]
Adieu : je vous embrasse tous en général et chacun en particulier : vous et Louis les derniers, puisque, dit-on, aux derniers les bons.
Maman vous embrasse. Adieu, je vous aime, votre Charles.


Lettres de Charles Gounod à Pauline Viardot
Présentées et commentées par Melanie von Goldbeck
avec la collaboration d’Étienne Jardin.
Préface de Gérard Condé
Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2015
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste.

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