Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Le Corbusier : Portrait Par Corinne Amar

 

Celui pour qui tout était question de persévérance, de travail, de courage, qui œuvra pour des villes nouvelles, conçues pour le bonheur des hommes, à l’échelle de l’homme, fut simultanément peintre, architecte, urbaniste, décorateur homme de lettres, poète. Parce que rien n’est transmissible que la pensée, il grandit, assoiffé de culture, d’apprentissage et de conquêtes, sensible aux rencontres, aux maîtres - quatre figures furent fondamentales dans sa vie ; le critique, écrivain suisse William Ritter, son professeur, l’artiste Charles L’Eplattenier, l’architecte Auguste Perret ou encore le peintre Amédée Ozenfant ; il s’ouvrit aux successions d’expériences formatrices (« je suis un ressort qu’on a bandé »), en dessin, dans les arts décoratifs, l’architecture, avec de surcroît une vocation littéraire marquée, épris de lecture, éprouvant le désir d’écriture, le besoin d’exposer ses études, ses projets, de les analyser, et laissant ainsi derrière lui une œuvre abondante d’une quarantaine d’ouvrages, de textes divers, de préfaces, d’articles... Élève studieux, adolescent surdoué aussitôt attiré par la peinture, il se heurte à l’objection de son maître à l’école d’art, lui-même novateur et croyant autant à la multiplication qu’à l’accélération des échanges, Charles L’Eplattenier (celui-ci jouera un rôle décisif dans sa formation) qui l’en dissuade. « L’un de mes maîtres (un maître remarquable) m’arracha doucement à un destin médiocre. Il voulut faire de moi un architecte. J’avais horreur de l’architecture et des architectes... J’avais seize ans, j’acceptai le verdict et j’obéis ; je m’engageais dans l’architecture (cité par Jean Jenger, Le Corbusier, L’architecture pour émouvoir, Gallimard, 1993, p.19). »
Sensuel inventeur de l’espace, il dût sa réputation avant-guerre aux maisons individuelles et à la conception révolutionnaire de l’Unité d’habitation de Marseille, créa un nouveau langage en matière architecturale ; fut l’auteur de la fameuse charte d’Athènes (1933), qui revisitait la vie dans la ville moderne autour des quatre grandes fonctions humaines ; habiter, travailler, se divertir et circuler ; énonça ses fameux « 5 points d’une architecture nouvelles » ; le pilotis, le toit-terrasse, le plan libre, la façade libre et la fenêtre en longueur..., opposant ainsi l’audace des réalisations des ingénieurs au conservatisme académique de son époque. À l’âge de 77 ans, quelques semaines avant sa mort et refaisant le bilan de sa vie, il se livrait une ultime fois, revenant sur l’importance d’agir, de « faire » ; « Dès ma jeunesse, j’ai eu le sec contact avec le poids des choses. La lourdeur des matériaux et la résistance des matériaux. Puis les hommes : les qualités diverses des hommes et la résistance des hommes et la résistance aux hommes. Ma vie fut de vivre en leur compagnie. Et de proposer au poids des matériaux des solutions téméraires... (...) Je suis un âne ayant l’instinct de la proportion. Je suis et demeure un visuel impénitent. C’est beau quand c’est beau...[...] (Le Corbusier, Paris, juillet 1965, dans « Mise au point », op. cité p.150).
Charles Édouard Jeanneret, né un 6 octobre 1887, à La Chaux-de-Fonds, petite ville du Jura suisse spécialisée dans l’industrie horlogère, naturalisé français en 1930, mourra disparu, tragiquement noyé au large de la baie de Roquebrune-Cap-Martin, dans les Alpes Maritimes. Son père comme le père de son père est émailleur de cadrans de montres, il est aussi passionné de courses en montagne, et lui transmet le goût, la ferveur de la nature ; sa mère joue du piano ; il empruntera à l’un de ses ancêtres maternels son nom, Le Corbésier, pour créer en 1920 le pseudonyme sous lequel il signera ses articles, ses livres, ses œuvres... Il délaisse l’étude du piano, c’est le dessin qui l’intéresse. Dès l’âge de 13 ans, il entre à l’école d’art de La Chaux-de-Fond pour apprendre les métiers de la décoration et de la gravure des montres. Il est brillant, et se voit proposer le métier d’architecte. Il lui faut avant tout aller visiter l’Europe - faire des stages en Italie, en Allemagne, à Vienne...-, observer, noter, analyser, en rapporter une substantifique moelle..., devenir l’excellent l’élève qu’espère le maître, qui pourra à son tour, enseigner et transmettre. Mission acceptée. De 1907 à 1911, voyages initiatiques en Europe et en Orient ; il commence par la Toscane, Florence. Trois ans plus tôt, en 1905, l’occasion lui est offerte d’un projet architectural avec la construction de la maison Fallet : première réalisation, il a 18 ans. Un voyage d’études en Allemagne en 1910, un grand voyage en Orient en 1911, puis un retour de cinq ans dans sa ville natale avant d’aller s’installer à Paris où il se liera d’amitié avec le peintre Ozenfant. À Munich où il séjourne, chargé par son maître d’une triple mission de connaissance de la ville, dont celle d’apprendre les techniques de construction les plus modernes, à commencer par le béton armé, il est un peu seul, tant la langue et la culture lui sont étrangères. Il cherche à nouer des contacts, connaît, par son maître, un nom, celui du critique d’art, écrivain, journaliste, William Ritter. Il décide de lui rendre visite. Ritter, son ainé de vingt ans (1867-1955) est sous le charme de l’intelligence du jeune étudiant qu’il rencontre. Il lui propose une visite en retour. Leur relation prend forme suivie d’une correspondance croisée qui durera jusqu’en 1955, date de la mort de Ritter, devenu son mentor et à qui il consacrera nombre de pages de gratitude, d’affection dans les récits biographiques qu’il entreprend dès les années 1920. Correspondance récemment publiée aux Éditions du Linteau ; Le Corbusier - William Ritter, Correspondance croisée 1910-1955, Lettres à ses maîtres III. Relation intense où le maître enseigne à l’élève l’art de la langue française et des grands classiques, l’initie à la régularité du Journal et le guide dans l’écriture de son « Voyage d’Orient », demeure son confident, pédagogue chaleureux qui stimule, encourage, provoque, sans douter un instant du génie de son protégé. « Continuez à écrire et continuer à peindre. Vous êtes né sous une heureuse étoile. Il faut le compléter ce Voyage d’Orient et d’autant plus que vous serez le dernier à avoir vu ainsi cette feue Turquie d’Europe qui n’est plus qu’une Turquie en feu. (...) Et surtout, écrivez, écrivez (...). (Lettre du 12 octobre 1911) » ; ou encore, un an plus tard : « Allons ! À quand la prochaine lettre... une lettre pleine de vie au jour le jour et de nostalgie de Stamboul... mais ne lisez ni Loti, ni Farrère, ni Gautier, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Gérard de Nerval, avant d’avoir épuisé vos propres impressions. (Lettre du 19 novembre 1912) » Charles-Édouard tient compte de tout, observe, absorbe ; autour de lui, l’influence de la nature est omniprésente qui marquera ses propres recherches, ses réalisations. La correspondance est à lire, remarquable par la qualité, la vivacité, l’acuité des échanges entre ces deux artistes animés d’une même ferveur ; l’édition est tout aussi remarquable par la présentation et l’introduction de l’historienne, architecte et universitaire Marie Jeanne Dumont. Charles-Édouard Jeanneret ne s’appelle pas encore Le Corbusier, aura bientôt trente ans, a déjà une vue médiocre, perdra bientôt totalement la vision d’un œil et ne tardera pas à adopter les grosses lunettes rondes qu’on lui voit sur les portraits...

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite