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Album Roland Barthes Par Gaëlle Obiégly

 

Album Barthes Roland Barthes le confesse très tôt : il y a pour lui un conflit entre la voie du travail et la voie de la vie. Les deux le tentent. Il fait cet aveu en 1942 à Philippe Rebeyrol avec lequel il entretient une correspondance nourrie à la fois par l’expérience quotidienne, marquée par la maladie, et ses entreprises intellectuelles. L’amitié semble pouvoir concilier ces deux voies. Car elle permet l’évocation du sensible et la relation de la pensée. Dans la première partie de cet album, qui organise chronologiquement un ensemble de lettres dont certains destinataires sont de célèbres hommes de lettres et/ou des écrivains, on lira celles que Roland Barthes adressent à son ami Philippe Rebeyrol. Ce sont de véritables textes où s’exposent ses dispositions admiratives et une réflexion intarissable qui se prend pour objet. Barthes recherche « des types intelligents », des interlocuteurs pour pouvoir exposer ce qu’il pense. Il les choisit selon un critère unique, qu’ils soient des « non-conformistes ». Il fait part à Rebeyrol de son rejet du conformisme. C’est probablement pour cette raison qu’il évite les discussions politiques. Elles l’ennuient. À l’inverse, lisant Jaurès, il s’enflamme. Le socialisme dont il se réclame, d’abord porté par un esprit de contradiction vis-à-vis des réactionnaires, est dorénavant habité par la puissance, la quasi sainteté, des écrits de Jaurès qui interdisent les positions tièdes, « le juste milieu si cher aux Français ». Toute lettre à Rebeyrol, outre l’amitié qu’il lui porte et qui favorise la formulation, manifeste la conscience de Barthes dans son mouvement. Qu’elle aille aux abîmes ou à la joie. Ses pensées, qu’il qualifie de littéraires, sont soumises en imagination à l’ami auquel, moins souvent qu’il le voudrait, il écrit et dont il attend des nouvelles. Et s’il tarde à répondre, il lui demande de ne pas cesser de lui écrire. Il lui importe qu’ils se tiennent conjointement « au-dessus des conventions de la correspondance ». Qu’ils s’écrivent, donc, selon leur élan et ce qu’ils ont le désir de se dire. Sans contraindre cela et sans se contraindre à une relation où la politesse devancerait la vérité. Parler sérieusement, librement, franchement, l’amitié l’exige. Souvent Barthes dans ces lettres-là se reproche de ne parler que de lui. C’est évidemment ce qui fait l’intérêt de cette partie de la correspondance où les commentaires, les confessions et les bulletins de santé alternent, produisant de l’auteur un autoportrait intégral. Éric Marty, dans son avant-propos, relève que la spécificité d’une correspondance est de montrer une vie à travers ce qui l’exprime le mieux. L’amitié, dans le cas de Barthes. Et c’est bien par ses lettres à des amis que se perçoit son parcours d’écriture, sa vie d’écrivain. L’exposition se déploie au fil de chapitres qui suivent la chronologie mais en l’organisant de manière à montrer les étapes du cheminement intellectuel et affectif de Barthes. Durant cette période, que l’éditeur intitule « de l’adolescence au roman du sanatorium » et date précisément de 1932 à 1946, l’autre ami auquel Barthes adresse de longues lettres est Robert David. C’est à lui qu’il destine une réflexion sentie à propos de l’amour qui « nous éclaire sur notre imperfection », examen où le tu et le nous se remplacent. L’aventure singulière prend une valeur universelle. L’exégèse du sentiment avec prudence se substitue à une déclaration personnelle. Mais la généralité, ici, est nourrie d’expériences intimes auxquelles Barthes, inspiré par celui qu’il aime, accorde toute sa pensée et la précision de langage que sa mise en commun requiert. Dans la deuxième partie du livre, il est question du « premier Barthes ». Son rapport à l’institution s’expose au fil de récits et considérations sur ses représentants. Il l’a dit, les faits l’intéressent moins que les hommes. Ce qu’il tait devant des individus dont il connaît le mépris pour « tout esprit qui croit à l’Histoire, la philosophie, aux sciences, à la critique académique », il l’écrit à l’ami Rebeyrol, dépositaire encore de la parole vraie. La correspondance est l’occasion d’une délivrance pour celui qui est, à cette époque, captif de relations conventionnelles lui interdisant d’être ce qu’il « essaie d’être », un esprit critique. Face à l’institution, Barthes s’impose un silence stratégique car il se soucie de son avenir pratique et immédiat. Ses réflexions quotidiennes prennent alors cela comme objet, et ce pragmatisme de façade tranche avec l’injonction à parler librement que l’échange entre deux amis doit réaliser. Dans la situation où il se trouve, il s’éteint, selon son aveu, se rend méconnaissable. Il se sent devenir inhumain faute de pouvoir pratiquer la recherche intellectuelle dans laquelle il a mis tout son humanisme. Ceci précède la publication du degré zéro de l’écriture. Bien que le livre ait été publié par les éditions du Seuil c’est le rapport que Barthes entretient avec les éditions Gallimard qui ont refusé le texte que documente l’ensemble de lettres échangées avec Queneau, Paulhan et Arland. Elles datent du début des années 1950, elles sont brèves. Ce sont des mots, en comparaison des courriers très amples qu’il a adressés à tel ou tel ami. Malgré les sollicitations de Paulhan, Barthes refusera toute publication dans la NRF. De même, il décline l’invitation d’Arland à tenir une chronique libre dans la Nouvelle NRF en l’expliquant par un besoin de perfection qu’il ne pourrait satisfaire étant donné la tâche à laquelle il doit se consacrer. Plus qu’il ne refuse cette collaboration, Barthes la reporte tout en s’excusant de ses « tergiversations ». Involontairement, Jean Genet appuie sur l’infécondité de cette relation épistolaire avec les hommes en charge de la revue. En effet, dans une lettre où il fait part à Barthes de la lecture de son Michelet, il l’informe avoir, en outre, lu un autre texte. Il s’agit d’une « mythologie » qui parle d’enfance, de jouet, parue dans un numéro des Lettres nouvelles. Indiquant le nom de la revue entre parenthèses, Genet la fait précéder de celui de la NRF qu’il biffe. La rature dont Genet est l’auteur matérialise fortuitement le rapport de Barthes et de la NRF qu’il a rayé de son horizon. La troisième partie du livre rend compte des grands liens qui unissent Roland Barthes à d’éminents intellectuels. Il adresse ainsi affectueusement des remerciements à Maurice Nadeau pour un livre d’articles. Louant la « clarté » de l’expression de Nadeau, Barthes se trouve au contraire maladroit dans la sienne au moment de lui faire part du plaisir qu’il a eu à le lire. Cette gaucherie lui vient de l’émotion et de l’euphorie, dit-il, augmentant ainsi son compliment, par l’aveu de son inhabileté et de ses causes. Lui-même est objet d’admiration. En témoignent les lettres de Pierre Guyotat et Jacques Derrida, notamment. Celui-ci, en 1972, rend hommage à la « souveraine et généreuse ouverture » de Roland Barthes dont la ressource critique l’a accompagné bien avant qu’il ne commence à écrire. Et ce lien qu’il reconnaît, cette autorité de la réflexion de Barthes, n’est pas de ceux qui immobilisent l’écriture, au contraire il la pousse. Puisqu’il s’est mis à son écoute. Comme nul autre, selon le jugement de Pierre Guyotat en 1971. À la fin du volume, on lira l’échange de lettres de Roland Barthes et d’Hervé Guibert dont il suscite directement, par une question portant sur l’écriture et le fantasme, La Mort propagande. Dès son avant-propos, Eric Marty nous avait averti du caractère décisif de certaines lettres de la correspondance de Barthes qui manifeste l’alliance du sensible et de l’intellect, ou de la vie et du travail.

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Télécharger FloriLettres en PDF, édition n°162, mars 2015

Roland Barthes : album, inédits, correspondances et varia
Édition établie par Éric Marty
Éditions du Seuil, Collection Fiction & Cie, 416 pages
parution le 5 mai 2015

L’Album Roland Barthes offre une sélection de correspondances, un certain nombre d’inédits, la retranscription de notes de séminaires consacrés à Bouvard et Pécuchet de Flaubert ou à « Paul Valéry et la rhétorique », ainsi que quelques dédicaces. Une plongée dans un Barthes plus intime, mais aussi le déploiement d’un tissu de solidarités et d’amitiés épistolaires qui éclaire un demi-siècle d’histoire intellectuelle.

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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Commémoration du centenaire de sa naissance. 1915-2015

Inscrit au calendrier national de l’année 2015, le «  centenaire Barthes » va voir se multiplier les activités scientifiques et culturelles autour de l’œuvre et de la personne de Roland Barthes (1915-1980).

Le site du Centenaire
http://www.roland-barthes.org/cente...

À lire aussi :

Tiphaine Samoyault
Roland Barthes.
Éditions du Seuil, Coll. Fiction & Cie,
janvier 2015

Article de Corinne Amar sur le livre de
Tiphaine Samoyault (FloriLettres n°160, janvier 2015) :
http://www.fondationlaposte.org/art...

Expositions

Mai - Juillet
« La saison Barthes à la Bnf »
Éric Marty, M-O Germain, et P. Bouchain, M. Levin et H. Marian (dir.)
Bibliothèque national de France, Paris

Mai-août
« Lumières » de Roland Barthes
Programme transversal en Aquitaine dans le cadre du centenaire
Commissariat : Magali Nachtergael

Colloques

3-5 juin
« Barthes et la musique »
Claude Coste, Sylvie Douche & Éric Marty (dir.)
Fondation Singer-Polignac, Paris
http://www.singer-polignac.org/fr/

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