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Lettres choisies - Le Corbusier et William Ritter

 

William Ritter et Le Corbusier William Ritter (1867 - 1955)
critique, journaliste et écrivain suisse

Charles-Édouard Jeanneret dit Le Corbusier (1887-1965)

Lettre de Ch.-E Jeanneret (Radouyevatz, Serbie) à W. Ritter (Munich)
30 mai 1911

Très cher Monsieur.
Depuis Cologne je ne vous ai plus écrit et je n’ai pas répondu à votre très généreuse et flatteuse carte de Monruz. Vous riez, n’est-ce pas, que je lui donne de si gros qualificatifs, et cela parce que vous y avez approuvé quelques esquisses hâtives. J’y relève plutôt ceci : c’est que mon concept du dessin qui me pousse à un effort raisonné, et synthétique autant que possible, en vue d’obtenir le caractère, ne vous paraît pas stupide mais susceptible de résultats. Dans tout mon voyage je n’ai presque pas dessiné, puisque je n’ai vu que peu de choses qui m’enthousiasmèrent et aussi parce que peu sont susceptibles d’une expression graphiquement belle. Ainsi depuis des jours nous descendons le Danube. C’est immense et grandiose et nous sommes tout emballés. Et cependant, il n’y a place que pour le sentiment. Rien ne gît dans les lignes mêmes ou les couleurs quoique les unes et les autres soient belles. Mais tout est dans le mouvement et le sentiment de ce fleuve immense. Il en serait d’une aquarelle ici comme d’une aquarelle au bord ou au milieu de la mer. Et c’est rare je crois que de tels sujets puissent être graphiquement beaux.
Mais j’en reviens à mon silence et l’explique ainsi : c’est que le temps a manqué absolument. Dans les villes que nous avons vues, nous avons travaillé jusqu’à la dernière minute et jamais trouvé le temps d’écrire à qui que ce soit.
Cependant je vous avais promis des notes presque quotidiennement ! Vous les auriez eues, si cette occasion ne s’était présentée d’un journal de chez nous qui m’offre ses colonnes pour des notes de voyage tout en les payant un sou la ligne. Alors pour ne pas faire deux fois la même besogne, et ne pas perdre un temps qui fuit à lui seul, désespérément déjà, j’ai pensé rester fidèle à ma promesse en vous faisant envoyer les journaux où seront publiées mes notes.
(...)
Les villages hongrois, - nous en avons vu trois - ont un caractère bien particulier, large et architectural où domine la droite soulignée par l’infinie répétition de petits acacias en boule. La vie reste, en ces rues, furtive et comme de passage, et tout se concentre, le confort, la beauté, la joie, dans ces cours qu’introduit un vaste porche et où les treilles font de l’ombre, les roses du décor, les arcades du confort et les grandes surfaces de chaux blanche, un écran aussi décoratif et puissant que les fonds des céramiques persanes. Je reste sur cette dernière comparaison (car les gens ici sont beaux et bien vêtus), me ressouvenant d’un grand panneau copié autrefois au Louvre, où des femmes vêtues de bleu constellé de jaune, de jaune strié de bleu, se distraient dans un jardin : le ciel est blanc, un arbre à feuilles jaunes, au tronc bleu ciel, porte des grenades vertes ; les fleurs sont noires et blanches et leurs feuilles jaunes et bleues. La joie jaillit, incroyable, de ce décor. Et vous me connaissez assez pour savoir s’il m’enchantât. Eh bien c’était ainsi hier chez le potier de Baja et chez ses voisins, derrière les hauts murs percés d’une grande porte pour les chars et d’une très petite pour les gens, celle-ci embouchant directement l’arcade. Je vous écris du bateau, c’est l’heure du couchant. A onze heures nous serons à Belgrade. Nous sommes assis presque toujours à la même place, depuis ce matin de bonne heure. Et le spectacle est si attachant que nos libres restent fermés et que cette pauvre lettre - la seule manifestation active de la journée, - a subi de nombreuses fois des pannes sans fin. Tout, sur ce grand fleuve excite la curiosité, l’admiration, la contemplation.
(...)
Et puis, tout l’inconnu de ce voyage nous paraît si plein de promesses, ce sera sous un ciel qui déjà s’annonce splendide que, par ma foi, et bien compréhensiblement, on se sent heureux. Il y a en nous, - peut-être en moi seulement, un reste de masochisme religieux qui fait presque prendre souci de ce bonheur. Mais, le masochisme religieux, je le plaque peu à peu ; bientôt le diable l’emportera et il faudra se trouver une autre lèpre pour se tourmenter. Ci-joint mon premier croquis du Danube. Pensez-vous qu’il recèle toute la grandeur de mon âme d’artiste ?
Je pose le point final et vous envoie, à vous et à Monsieur Cadra, mes plus sincères et meilleures salutations.
V. ChEJt.

..........

Lettre de W. Ritter (Munich) à Ch.-E Jeanneret
(La Chaux-de-Fonds)
4 mai 1914

Elle m’a fait un beau plaisir votre aquarelle ! Et votre lettre ! Et les circonstances de votre cœur et de votre esprit que vous me dites au revers de l’aquarelle. Mais quel grand enfant vous faites ! Moi j’avais quatre ans que je savais le monde mauvais ; les gens menteurs, haineux ; les ennemis presque toujours déloyaux ; le mérite persécuté ; la vertu, le talent, le génie honnis et bafoués ; la vie intenable à ceux qui apportent du nouveau. J’en avais dix que je voyais des neveux de mon père qui n’avaient jamais à la bouche que « l’Oncle Ritter » par ci, « l’Oncle Ritter » par là, du jour au lendemain adopter le «  Monsieur Ritter » avec épithètes désobligeantes, parce que les magnifiques travaux de Fribourg, une des plus belles réussites techniques de l’époque, avaient financièrement mal tourné - par la faute du gouvernement fribourgeois ; avant ma vingt-deuxième année je n’avais pas eu d’ami qui ne m’ait trahi et quand je suis parti pour Vienne j’avais tout Neuchâtel à dos... Un an plus tard, je partais pour la Roumanie, je ne connaissais plus personne à Neuchâtel, Monruz seul existait.
Vous arrivez à la seconde phase de votre développement, celle où l’on commence à se rendre compte qu’il faut travailler sans succès, sans espoir, avec la même ferveur, avec le même bonheur que si les circonstances étaient favorables.
Honneur, fortune, célébrité, rien de cela n’a d’importance. Il faut petit à petit arriver à se renfermer en soi, en l’univers qu’on porte en soi, avec l’indifférence la plus absolue à l’égard d’autrui. On vous comprend, tant mieux ! On ne vous comprend pas, tant pis ! Ce n’est pourtant pas pour cela que vous travaillez. Vous travaillez pour obéir à votre loi. Du public, nulle cure. Et vous finirez par regarder la gloire de quelques triomphateurs sans envie, comme chose de rien. A quoi il est le plus dur de renoncer c’est à certains avantages de la richesse, musiques, voyages, livres, œuvres d’art, un peu de confort, possibilité de faire des heureux autour de soi, le grand art, le vrai art... Mais le rêve intérieur, le désir demeurent dans l’abstrait, consolent de tout. Et arrivé à cette seconde étape de la formation morale l’apaisement et le bonheur sont plus faciles à atteindre. On est moins exigeant quant à la quantité des éléments nécessaires ; on éprouve mieux la qualité de ceux que l’on rencontre, on développe son âme et son esprit en profondeur.
Un peu de gloire, des amitiés réconfortantes, un public si petit soit-il, j’entends dire sans cesse que c’est la pâture nécessaire de l’artiste. On aura aussi à s’en passer. Il me serait doux d’avoir des disciples, des élèves, de me sentir un petit centre. Cela m’a longtemps manqué. - Aujourd’huy* la page écrite, l’émotion exprimée supplée à tout. Mon cri de détresse me console de ma détresse et mon cri d’amour contient tout de l’amour y compris ce que je n’aurais jamais, y compris ce que je ne rêve même pas, ce que je ne sais même pas supposer... Vous en arriverez là si vous en êtes digne. Quant au succès... un peu, beaucoup, point du tout. Faites-en votre deuil d’avance, courageusement. Et alors tout ce qu’il en viendra vous surprendra comme ne vous étant pas dû. L’argent ? Il en faut si peu. A un certain âge on jouit de tout par les yeux. Que de choses vues je n’aurais pas voulu posséder, de peur que mon désir ne les embellisse plus. Je remporte chez moi ma vision ou mon audition et je travaille là-dessus. Mes petites manies de collectionneur n’infirment rien de cela. Ce n’est pas pour moi que je suis collectionneur - Courage ! Courage !
Amitiés de tous ici. WR
De tout l’été nous ne bougerons. Il est probable que je vais écrire les quelques œuvres de théâtre auxquelles je pense depuis longtemps... pour qu’elles ne soient jamais jouées de mon vivant. Pourtant, je sais qu’elles trouveront leur musicien !

....

*Avertissement : « L’orthographe - dans les très rares cas d’erreurs ou de coquilles - a été corrigée, exception faite des archaïsmes délibérés, comme ce « aujourd’huy » auquel Ritter s’accrochait, tout en sachant que la plupart des typographes le lui supprimaient, et dont l’usage trahi les origines précieuses. »

..........

Lettre de Ch.-E Jeanneret (Paris) à W. Ritter (Les Brenets)
1er octobre 1918

Paris, 1er oct 1918.
Bien cher ami.
Voici une lettre intéressée ; c’est assez rare n’est-ce pas ? La courbe de ma destinée s’infléchit vers la peinture. Cette dernière année de solitude m’a conduit à des expériences dont l’effet subconscient n’a attendu que son heure pour amener promptement à une décision. Décision il y a ; réalisation aussi mais encore incomplète. En fait, je dessine tous les jours maintenant de 1 heure à 5. En cachette, à l’insu de tout le monde. Le fait d’avoir la briqueterie, le bureau d’architecture, et d’être nommé depuis peu administrateur délégué de la Sté des Applications de l’Everite avec vastes bureaux Bd Malesherbes, implique le morcellement de mes journées, et... quand je suis à mon dessin, je passe pour être ailleurs. Je garde le secret absolu ; ce serait un scandale si l’on me savait chatouillant quotidiennement les muses. Ceci est dû à Ozenfant et à mon étoile. Ozenfant m’a sommé de travailler ; il m’a dit les plus flatteuses choses ; il veut que j’en fasse. Il est lui, sur la brèche depuis 15 ans et dans tout le fatras des peintres modernes, c’est bien le cerveau le plus lucide que j’aie rencontré. Plus que ça : je n’ai jamais que rencontré trouble et instinct dans toute la corporation, même parmi les plus grands, sauf Maillol. Lui est fort et calme ; sa sagesse l’a conduit à travers les défilés de toutes les tentatives les plus extrémistes, vers une conscience vraiment claire de l’art. Et avant tout, il a réalisé le métier ; il peint aussi bien que les peintres de carrosserie d’automobiles. Il m’est le maître que je cherchais depuis si longtemps, il réalise ce à quoi j’appelais si fort au cours de mes décevantes éjaculations de cette dernière année. De deux ans plus âgé que moi, il eut une vie qui s’apparente à la mienne. Il ne veut voir en moi qu’un égal, qu’un camarade aussi doué et aussi avancé, mais dont les moyens d’expression n’ont pas trouvé de directives. Alors il m’apprend le métier et je suis paraît-il bon élève. Lui, le camarade « revenu » des Picasso et Apollinaire, l ‘homme ayant plein nom dans la peinture moderne a voulu que nous exposions ensemble, à deux, dans une nouvelle galerie (Grégoire). Voilà ma consécration. . (...) Notre exposition est plus que l’exhibition de quelques œuvres. Nous marchons selon une doctrine. Et cette doctrine qui nous rallie si intimement, qui nous donne une telle confiance tant elle est basée sur le passé des forts, nous devons la publier pour expliquer la tendance de notre œuvre. Elle paraîtra anonymement à l’édition de la Galerie Grégoire pour nous être une lumière devant nous.
(...)
Et maintenant le service requis : nous allons tirer à mille. Mais nous jugerions utile que notre étude parût dans une revue très lue, au MERCURE. Certainement Valette nous accueillera. Ne le ferait-il pas mieux si vous me présentiez ? (...)

.........

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

Le Corbusier . William Ritter
Correspondance croisé 1910-1955
Édition établie par Marie-Jeanne Dumont
Éditions du Linteau, 2015
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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