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Entretien avec Marie Dupin
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Jane Austen par Cassandra, aquarelle, 1804 Jane Austen
Aquarelle de sa sœur Cassandra, 1804.

Marie Dupin est tombée dans la traduction un peu par hasard. Ayant découvert des textes de Benjamin Franklin extrêmement drôles et inédits en français, elle s’est lancée et a traduit L’art de choisir sa maîtresse et autres conseils indispensables (Finitude, 2011). Elle a trouvé ce travail passionnant et n’a eu de cesse de recommencer. Elle s’est donc mis à rechercher des projets autour des auteurs qu’elle aime. Elle a traduit la bouleversante correspondance de Jack London avec ses deux filles, Je suis fait ainsi (Finitude, 2014). Avant de découvrir avec un grand étonnement qu’il restait des écrits de Jane Austen encore non traduits en français.

Qu’est-ce qui vous a poussé à traduire ces Lettres de Jane Austen à ses nièces, un corpus inédit en France qui paraît le 5 mai prochain ?

Marie Dupin Tout simplement parce que j’aime beaucoup Jane Austen. Je pensais que tout avait déjà été traduit en français, mais je me suis aperçue en vérifiant dans l’édition complète de la correspondance connue de l’écrivain, Jane Austen’s Letters, parue en Angleterre à Oxford, que seules les Lettres de Jane Austen à sa sœur Cassandra avaient été publiées en France. Dans cette correspondance générale qui comprend aussi des lettres à ses amis, à ses frères, quelques-unes à ses éditeurs, il y avait les lettres à ses nièces. Contrairement aux autres correspondances qui ne sont ni suffisamment suivies, ni assez intéressantes pour former un corpus isolé, ces lettres adressées à ses trois nièces préférées se sont avérées être un ensemble tout à fait cohérent. Après avoir composé la présente édition avec ce corpus extrait de l’édition anglaise, j’ai découvert que les trois nièces en question, Anna, Fanny et Caroline, avait écrit chacune un texte à propos de leur tante. Anna et Caroline l’avait rédigé à la demande d’Edward Austen-Leigh, neveu de la romancière, qui publia en 1869, A Memoir of Jane Austen. Il m’a semblé pertinent de les rajouter à la fin du volume pour présenter un autre aspect du rapport entre Jane Austen et ses proches.

Il est d’ailleurs surprenant que l’une des nièces, Fanny, ne parle pas de sa tante avec beaucoup d’affection dans sa lettre éditée à la fin du volume...

M. D. En effet. Elle était pourtant considérée comme la « nièce favorite » de Jane Austen. C’est à elle que Cassandra a légué avant de mourir tous les papiers de Jane Austen, manuscrits et correspondances, dont elle avait elle-même hérité. Elle a fait de Fanny sa légataire. Or, on s’aperçoit avec ce texte extrait d’une lettre envoyée à une de ses sœurs, que l’avis de Fanny sur sa tante était assez mitigé. Il faut dire aussi qu’elle a écrit cette lettre fort longtemps après la mort de Jane Austen, elle était alors une femme très âgée. Ce n’est pas parce que sur ses vieux jours, Fanny est devenue un peu aigrie et acariâtre que du vivant de sa tante, sa relation avec elle était hypocrite. Il me semble tout de même que deux explications possibles sont à envisager pour expliquer l’évolution de son sentiment à son égard.
En suivant les conseils de sa tante, Fanny a refusé, quand elle était jeune, de se marier avec deux très bons partis, sous prétexte qu’elle « n’était certainement pas amoureuse », puis elle a fini par épouser un baronnet, Lord Knatchbull, de dix-huit ans son aîné, déjà père de six enfants et peu séduisant. Il n’était vraisemblablement pas pour elle le grand amour romantique tel que Jane Austen le décrivait dans ses romans. Ce qui peut expliquer une certaine rancœur de sa part. Néanmoins, son mari lui a apporté une aisance financière, une position sociale. La deuxième explication que l’on peut avancer, c’est que les temps avaient changé. Quand Jane Austen écrit à la fin du XVIIIe siècle et au tout début du XIXe, l’époque est assez libre, moins corsetée et conventionnelle que la période victorienne du milieu du XIXe siècle anglais qui était extrêmement prude. D’après ce que dit Fanny, à cette époque-là, les livres de sa tante n’étaient pas considérés comme de très bon goût. Je pense qu’il y a eu à la fois un ressentiment pour des chances de mariage qu’elle a ratées dans sa jeunesse et sans doute une évolution des mœurs. Dans le milieu des Knatchbull en tout cas, il n’était pas très valorisant ni de bon ton de se dire la nièce de Jane Austen.

La langue est simple, mais est-ce que, toutefois, vous avez rencontré des difficultés quant à la traduction ?

M. D. J’ai rencontré quelques difficultés concernant des termes techniques (points de couture, tissus, jeu de Jonchet) sinon, la structure syntaxique est en effet assez simple, et même si le style épistolaire reste élégant et châtié, il est tout de même moins recherché que celui d’un roman. Ce n’est donc pas très compliqué à traduire. La seule difficulté, peut-être, est de rester dans le ton de l’époque, ne pas trop moderniser le vocabulaire sans pour autant le rendre désuet. Trouver un juste milieu.

En quoi ce recueil de lettres adressées à ses nièces permet d’en savoir un peu plus sur l’écrivain ?

M .D. On sait en effet peu de chose sur Jane Austen car elle ne faisait pas partie des cercles littéraires de son temps, habitait à la campagne et ne tenait pas salon. Il existe très peu de témoignages de contemporains. Par exemple, les journaux littéraires de l’époque, que ce soit les gazettes ou même les journaux d’écrivains ne parlent pas d’elle. La correspondance qui nous est parvenue est la seule source d’information directe. Mais l’essentiel a aujourd’hui disparu, notamment parce que sa sœur, dans un souci de discrétion, a détruit un grand nombre de lettres. Il y a bien sûr la biographie écrite par son neveu dont je cite quelques lignes à la fin du volume, mais c’est un livre qui est un peu sujet à caution parce qu’il évacue tout ce qui pouvait être original, ou très personnel. Pour lui, c’était une dame de la bonne société qui écrivait, mais pas une artiste. Les biographies qui ont été publiées plus récemment glosent autour de ces documents mais n’apportent rien de nouveau. À part sa sœur Cassandra, les trois correspondantes régulières sont donc ses nièces, Fanny, Anna et Caroline. Dans ces lettres, on apprend beaucoup sur sa façon de travailler, sa manière d’écrire, grâce aux conseils, aux corrections et aux encouragements qu’elle donne à Anna qui lui envoie les chapitres de son roman en cours et partage avec elle une affinité intellectuelle. Ensuite, c’est Caroline qui, dès l’âge de neuf ans, se lance dans un roman, et envoie à sa tante ses tentatives. Il y a également des informations sur sa vie quotidienne qui peuvent sembler anecdotiques, comme par exemple l’intérêt qu’elle porte au bilboquet, mais qui la rendent extrêmement vivante et proche.

Les lettres confirment la présence, chez cet auteur, d’une grande liberté et indépendance d’esprit quant à sa vision du mariage, de la société...

M. D. Et de la maternité... Le mariage, la maternité et la famille étaient à cette époque et dans ce milieu de la « gentry » - la bonne société anglaise -, les seuls buts d’une existence, et la seule carrière possible d’une femme. Il y a des phrases terribles dans ses romans à ce sujet. Jane Austen fait de cette petite noblesse de province une peinture sociale empreinte d’ironie. Mais je pense qu’elle devait avoir une certaine retenue quand elle écrivait à ses nièces qui étaient alors de très jeunes filles. Elle veillait à ne pas trop abuser de son esprit caustique, évitait les commentaires satiriques. Ce qui nous fait d’autant plus regretter la correspondance qu’elle a entretenue avec sa sœur. Cassandra était aussi son amie la plus chère, la personne dont elle était le plus proche, et Jane Austen pouvait avec elle faire preuve d’une totale liberté et sans doute d’une véritable impertinence. Mais comme peu de temps avant sa mort, Cassandra a brûlé une grande partie des lettres ou en a découpé des passages qui vraisemblablement pouvaient être gênants - trop intimes ou trop peu conventionnels -, ces échanges sans retenue se présentent de façon très fragmentaire.

L’écriture romanesque de Jane Austen est donc marquée par cette liberté et par son goût pour l’humour... Dans l’une de ses lettres, elle fait référence à Jane West (1758-1852), une femme écrivain qu’elle trouve beaucoup trop conventionnelle et conservatrice...

M. D. C’est un passage très amusant. J’ai trouvé une citation de cette romancière anglaise qui dit : « Mon aiguille aura toujours la préséance sur ma plume ». Cette romancière défendait comme la plupart de ses contemporaines conservatrices le respect de la hiérarchie des tâches qu’une femme doit accomplir. Jane Austen est très critique à son égard, elle, dont le travail d’écriture a pris une place extrêmement importante dans son existence. Elle n’a jamais considéré l’écriture comme un amusement. C’est à son père qu’elle doit cette ouverture d’esprit. Il a voulu que ses filles soient aussi bien éduquées que ses fils. Cassandra et Jane parlaient le français, un peu l’italien, possédaient une véritable culture littéraire et poétique. Quand, enfant, Jane Austen fait ses premiers essais littéraires, il la laisse s’engager dans cette voie et rencontre même un éditeur pour présenter son manuscrit. Il savait encourager chacun selon ses capacités. Plus tard, c’est encore lui (et ensuite le frère de Jane) qui traite avec les éditeurs. Il est vrai que dans ce milieu, même lettré, la bienséance voulait qu’une femme n’ait pas ce type d’activité. Jane Austen, loin de la vie publique, ne signait pas ses romans. Son nom ne figurait pas sur la couverture de ses livres où il était seulement précisé « By a Lady ».

En cette fin du XVIIIe siècle et ce début du XIXe, le courant littéraire qui se caractérise par l’épanouissement des romans écrits par des femmes voit ses principes mis en cause par Jane Austen qui prône une adéquation avec la réalité. De façon récurrente, elle reprend ses nièces quand, dans leurs manuscrits, telle ou telle situation décrite est peu plausible.

M. D. Oui, et je crois qu’elle se méfiait terriblement de ce qu’on appelait le « romanesque », avec tout ce que ça pouvait signifier, comme par exemple des descriptions de comportements complètement irrationnels, de paysages dantesques qui sont finalement les premiers feux du romantisme. Elle dit très justement à un moment que la base de tout son travail c’est, au bout du compte, deux ou trois familles dans un petit village à la campagne ; ce cadre limité suffit, il n’y a pas besoin d’imaginer des situations totalement ahurissantes pour écrire un roman. D’ailleurs, elle conseille très fortement à ses nièces de se méfier lorsqu’elles ont la tentation de parler de choses qu’elles ne connaissent pas. Il est très intéressant de lire ce qu’elle dit à Anna qui pense envoyer ses personnages en Irlande : « Ils peuvent aller en Irlande mais toi, en tant qu’écrivain, ne les accompagne pas car tu ne sais pas comment on vit là-bas et tu ne pourrais écrire que des bêtises ». Cette volonté de véracité, de vraisemblance est essentielle chez la romancière. Je pense que c’est aussi ce qui fait que les livres de Jane Austen restent tout à fait lisibles encore aujourd’hui. Ils sont d’une très grande modernité. Les lecteurs du XXIe siècle peuvent continuer à être séduits par les romans de Jane Austen dont la prose met en scène la tragicomédie de l’existence avec réalisme. Ses romans sont davantage ancrés dans la modernité, que dans la tradition du XVIIIe siècle.

Dans ses lettres à Fanny, on voit combien la complexité de l’évolution psychique où se mêlent la raison, le sentiment, la méfiance à l’égard des « premières impressions » l’intéresse...

M. D. Je crois que c’est ce qu’elle essaie d’enseigner à ses nièces qui vivaient dans un milieu extrêmement protégé. Excepté leurs parents, leurs frères et quelques amis, ces jeunes filles ne voyaient personne. Elles avaient très facilement la tête tournée par le premier jeune homme qu’elles pouvaient croiser et qui leur faisait un compliment un peu accusé. En plus, les stratégies matrimoniales étaient permanentes. La plupart d’entre elles étaient élevées avec l’idée qu’à partir de 16 ans, il fallait être sur le marché du mariage. Elles avaient tendance à s’enflammer dès qu’un homme qui leur paraissait charmant montrait un peu d’attention. Jane Austen met donc en garde sa nièce Fanny contre une union de convenance et prône au contraire le mariage d’amour d’une manière moderne et peu en accord avec l’esprit de son temps.

L’argent se trouve au cœur de l’œuvre de Jane Austen... Une façon de dénoncer la violence des pratiques patriarcales...

M. D. Effectivement. Outre l’amour, l’argent est le sujet récurrent des romans, et en particulier, la situation financière des femmes qui pouvait être extrêmement précaire. Dans ces milieux-là, les femmes n’avaient pas le droit de travailler et elles étaient le plus souvent exclues des héritages. Elles étaient forcément dépendantes d’un homme, de leur père, frère ou mari. Si un fils aîné par exemple, d’un premier mariage, héritait de la fortune paternelle, la belle-mère et les demi-sœurs étaient juridiquement à la rue, elles ne possédaient rien et le fils aîné n’était absolument pas tenu de leur donner quoi que ce soit, c’est le point de départ de Raison & Sentiments. Dans les romans du XIXe siècle, on trouve souvent le personnage de la cousine pauvre qui va de famille en famille, séjourne chez les uns et les autres. Les femmes n’avaient aucune autre solution, à part, le cas échéant, la possibilité de devenir gouvernante. Dans sa correspondance, Jane Austen parle aussi d’argent et l’on devine sa grande fierté quant à son indépendance financière, ce qui était donc très rare pour une femme. Ses romans critiquent la société, dénoncent ces pratiques patriarcales et il me semble que c’est une des principales raisons pour lesquelles ils étaient moins bien acceptés pendant la période victorienne en Angleterre, puis en France. Lorsque Jane Austen évoque la situation financière des femmes, mais aussi les rapports amoureux, elle en parle avec beaucoup de liberté. Par exemple, elle met en scène une jeune fille qui s’enfuit avec un jeune homme, un jeune homme qui a des maitresses, un vieil homme pris dans les filets d’une aventurière etc. Ces cas de figures étaient tout à fait inenvisageables à l’époque victorienne. On n’en parlait pas.

Cet engouement pour Jane Austen encore aujourd’hui...

M. D. La modernité des situations, le désir d’éviter toute emphase, une prose simple, intemporelle et pleine d’esprit, un récit admirablement bien construit, le traitement réaliste des personnages ordinaires placés dans des situations de la vie quotidienne...C’est un style novateur pour l’époque. Il y a en plus un féminisme affirmé. C’est-à-dire que les personnages féminins de Jane Austen ne sont jamais des victimes, ils sont toujours moteurs de leur propre vie.
Jane Austen est un auteur extrêmement important, qui a influencé le monde des lettres anglo-saxonnes. Pourtant quand on se penche sur l’histoire de ses œuvres, on s’aperçoit que ce n’est que depuis la seconde moitié du XXe siècle qu’elle est éminemment populaire. Quelques années après sa mort, ses livres ont acquis une certaine popularité mais les ventes n’étaient pas conséquentes. Ses romans ont été traduits en français dès le début du XIXe siècle, et pourtant, ils ne sont devenus très populaires que bien plus tard. Les séries télévisées et les adaptations cinématographiques ont semble-t-il permis la redécouverte de l’écrivain et favorisé cet engouement. Il s’agit donc d’une popularité mondiale relativement récente. Tous les ans, en Angleterre, il y a une journée dédiée à Jane Austen qui se termine par un bal costumé, et de nombreux colloques sont régulièrement organisés, sa maison est devenue un musée et ses personnages ont leur propre page Facebook !

......

Jane Austen
Du fond de mon cœur. Lettres à ses nièces
Traduit et présenté par Marie Dupin
Éditions Finitude, 2015
176 pages, 16,50 €
sortie le 5 mai 2015

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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Les romans de Jane Austen :

- Raison et Sentiments (1811)
- Orgueil et Préjugés (1813)
- Mansfield Park (1814)
- Emma (1815)
- Persuasion (1818)
- Northanger Abbey (1818)


Sites internet

Éditions Finitude
http://www.finitude.fr/

Jane Austen Center
http://www.janeausten.co.uk/

Jane Austen’s House Museum
http://www.jane-austens-house-museu...

Jane Austen - facebook
https://www.facebook.com/JaneAusten...

Jane Austen’s manuscripts
Professor Kathryn Sutherland explores Jane Austen manuscripts, discussing the significance of her dense handwriting and lack of punctuation. Filmed at the British Library.
http://www.bl.uk/romantics-and-vict...

France Culture - Relire Jane Austen.
Avec Geneviève BRISAC, Marin de VIRY, Tobie NATHAN
http://www.franceculture.fr/emissio...

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