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Lettres choisies - Jane Austen

 

Jane Austen, Lettres à ses nièces

Chawton cottage Chawton, maison de Jane Austen.
Musée Jane Austen, Winchester Road.
Situé dans le centre du village de Chawton.

Lettre à Anna
[juillet 1814]

Ma chère Anna
Je te suis très obligée de m’avoir envoyé ton Manuscrit. Il nous a beaucoup diverties, moi tout autant que les autres ; je l’ai lu à ta Grand-Maman & à Tante Cassandra, et il nous a toutes trois ravies. Il est réellement plein d’esprit. Sir Thomas, Lady Helena & St-Julian sont fort réussis & le personnage de Cecilia continue de susciter l’intérêt du lecteur, bien qu’elle soit toujours si parfaite et si gentille. Il est tout à fait ingénieux de l’avoir vieillie. J’aime beaucoup la présentation de D. Forester - bien plus intéressant ainsi que s’il avait été totalement bon ou affreusement mauvais. J’ai seulement été tentée d’apporter quelques corrections aux dialogues - la plupart d’entre elles dans le discours adressé par St-Julian à Lady Helena que, comme tu pourras le constater, j’ai pris la liberté de modifier. En effet, Lady Helena étant d’un rang plus élevé que Cecilia, il serait contraire aux usages d’écrire que c’est elle qui est présentée à Cecilia, il faudrait inverser la scène. De plus, je n’apprécie guère un soupirant s’exprimant à la troisième personne : cela me rappelle trop le ton cérémonieux et formel de Lord Orville, & je ne trouve pas cela naturel. En revanche, si toi, tu n’es pas de cet avis, ne prête aucune attention à mon opinion. J’ai hâte de lire la suite & attends seulement un mode de transport fiable afin de te retourner ce manuscrit.

Ton affectionnée,
J. A.

......

Lettre à Anna
Chawton,
mercredi 10 août 1814

Ma chère Anna,
Je suis passablement mortifiée de constater que je n’ai jamais répondu à certaines questions que tu m’avais posées dans un précédent billet. J’avais conservé ta lettre afin de t’écrire en temps utile puis je l’ai oubliée. Qui est l’Héroïne ? est un titre qui me plaît assez &j’ose croire qu’avec le temps j’apprendrai à l’apprécier plus encore. Cependant, Enthousiasme était tell ment supérieur que tout autre titre plus classique semble, en comparaison, bien fade. Je n’ai pas remarqué d’erreur à propos de Dawlish et de ses environs. La Bibliothèque était dans un état particulièrement déplorable & misérable il y a 12 ans, & il est peu probable qu’elle ait abrité quelque publication que ce soit d’un écrivain moderne. Il n’existe aucun titre associé au nom de famille Desborough ; que ce soit parmi les Ducs, les Marquis, les Comtes, les Vicomtes ou encore les Barons. Voilà quelles étaient tes questions. Je vais à présent te remercier pour ton pli, celui que j’ai reçu ce matin.
J’espère que Mr William Digweed nous rendra visite. Je peux tout à fait imaginer Mrs Harry Digweed servant de modèle à un Jeune Lord prodigue. J’ose affirmer que tu pourras les faire se ressembler « au-delà de toute expression ». Ta Tante Cassandra apprécie toujours autant le personnage de St-Julian. Pour ma part, je suis ravie à l’idée de retrouver Progillian.

Mercredi 17. Nous venons tout juste de terminer le 1er des 3 cahiers que j’ai eu la joie de recevoir hier ; je l’ai lu moi-même, à voix haute. Nous nous sommes toutes trois bien diverties & nous avons apprécié ton œuvre autant que de coutume. Je comptais me plonger dans un autre ouvrage avant le dîner, mais tes 48 pages se sont véritablement avérées une lecture fort respectable et fort copieuse. Elles m’ont pris environ une heure. Je ne doute pas que 6 parties constitueront un volume de belle taille. Tu dois être très satisfaite d’avoir accompli un travail d’une telle ampleur.
J’aime beaucoup les personnages de Lord Portman & de son frère ; je crains seulement qu’aux yeux de la plupart des gens la bonne nature de Lord Portman le rende bien plus estimable qu’il ne le mérite. Toute la famille Portman est vraiment fort réussie ; quant au portrait de Lady Anne, qui restait ta grande inquiétude, il est particulièrement brillant. Bell Griffin est exactement telle qu’elle devait être. Mes corrections n’excéderont pas les précédentes ; nous avons pensé qu’ici & là le sens pouvait être rendu de manière plus condensée et j’ai supprimé le passage où Sir Thomas conduit en personne les autres hommes à l’étable le jour même où il s’est cassé le bras. Car, bien que ton Papa ait pu sortir se promener tout de suite après avoir soigné sa fracture du bras, c’est tellement inhabituel que cela ne me paraît pas naturel dans un livre. De plus, il ne semble pas pertinent que Sir Thomas les y accompagne. La ville de Lyme ne conviendra pas. Lyme est situé à 40 miles de Dawlish & ne peut donc pas être le sujet de la conversation.
Je l’ai remplacée par Starcross. Si tu préfères Exeter, c’est toujours une solution possible. J’ai aussi biffé la scène de présentation entre Lord Portman, son frère, & Mr Griffin. Un médecin de campagne (ne le dis pas à Mr C. Lyford) ne pourrait pas se voir présenté à des hommes de leur rang. Et lorsque Mr Portman est présenté pour la première fois, tu ne peux lui donner la qualité d’Honorable ; cette distinction-là n’est jamais mentionnée en de telles circonstances, à ce que je sache, en tout cas. Maintenant que nous avons terminé le 2e cahier - ou plutôt le 5e - je pense sincèrement que tu as bien fait de supprimer le postscriptum de Lady Helena ; pour ceux qui connaissent P[ride] &P[rejudice] cela ressemblerait fort à du plagiat. Enfin, ta Tante Cass. & moi te recommandons toutes deux de faire quelques légers aménagements dans la dernière scène entre Devereux Forester, Lady Clanmurray & sa fille. Nous pensons qu’elles se montrent trop pressantes - plus que ne le seraient des femmes raisonnables ou des personnes de bonne famille. Lady Clanmurray, du moins, devrait avoir assez de discrétion pour se résigner plus rapidement à ne pas les accompagner. Pour le moment, je suis fort satisfaite du caractère d’Egerton. Je ne m’attendais pas à l’apprécier et pourtant c’est le cas ; & Susan est une si gentille petite créature pleine de fougue ; mais St-Julian, lui, serait le délice d’une vie. Il est très intéressant. Toute la scène de sa rupture avec Lady Helena est formidablement réussie. Oui, Russel Square est situé à une distance tout à fait convenable de Berkeley Street - nous lisons aujourd’hui le dernier cahier. Il doit leur falloir deux jours pour se rendre de Dawlish à Bath ; qui sont éloignés d’une centaine de miles environ.

Jeudi. Nous avons terminé notre lecture hier soir, après avoir pris le thé à la Grande Maison. Le dernier chapitre ne nous plaît pas tellement ; nous ne sommes pas parfaitement convaincues par l’usage de la forme théâtrale ; peut-être est-ce dû au fait que nous avons lu de nombreuses pièces de ce type ces derniers temps. Nous pensons également que tu ferais mieux de ne pas quitter l’Angleterre. Laisse les Portman partir en Irlande, mais, puisque tu ne connais rien aux usages qui y ont cours, il serait préférable que tu ne les y accompagnes pas. Tu prendrais le risque de donner une image faussée de ce pays. Cantonne-toi à Bath et aux Forester. Là, tu es en terrain connu. Ta Tante Cassandra n’aime pas les romans décousus, & elle craint fort que cela finisse par être le cas du tien. Elle redoute que l’on passe trop souvent d’un groupe de personnages à un autre, & que certaines situations induisent des conséquences qui, en fin de compte, ne mèneront à rien. Si cela s’avérait être effectivement le cas, pour ma part, j’y objecterai moins. J’accorde à l’écrivain bien plus de latitude qu’elle & je pense que le caractère & l’esprit comblent la plupart des lacunes d’un récit un peu flottant - et en général le public ne les remarque guère. Que cela te réconforte. J’aurais souhaité en savoir plus sur Devereux Forester. Je n’ai pas l’impression de le connaître suffisamment bien. Mais je pense pouvoir affirmer que tu redoutais de t’attaquer à lui. J’aime ton portrait de Lord Clanmurray, et ta description du plaisir ressenti par les deux jeunes filles pauvres est excellente. Je n’ai pas encore analysé la conversation sérieuse entre St-Julian et Cecilia, mais je l’ai extrêmement appréciée ; ce qu’il dit de la folie des femmes raisonnables, en particulier à propos des sorties de leurs filles, vaut son pesant d’or. Je ne trouve pas que ta langue faiblisse.
Je t’en prie, continue.
Ta très affectionnée,
J. Austen

Par deux fois tu as écrit Dorsetshire à la place de Devonshire. Je l’ai changé. Mr Griffin doit avoir vécu dans le Devonshire ; Dawlish est situé à michemin de l’extrémité sud du Comté.

Ces pièces de lin irlandais t’appartiennent. Elles étaient restées dans ma trousse de couture depuis ta venue & je pense qu’elles seraient tout aussi bien chez leur véritable propriétaire.

......

Lettre à Fanny
Chawton,
vendredi 18 novembre 1814

(...)
Pauvre cher Mr J.P. ! Oh ! chère Fanny, ton erreur est celle de milliers d’autres femmes. Il a été le premier jeune homme à s’attacher à toi. C’est là le sortilège le plus puissant au monde. Cependant, parmi les nombreuses femmes qui ont commis cette même erreur, rares sont celles qui ont aussi peu de motifs que toi de la regretter ; tu n’as aucune raison d’avoir honte de son caractère ni de son attachement. Au point où nous en sommes, que peut-on faire ? Tu l’as sans conteste suffisamment encouragé pour qu’il se sente assuré de ton affection. Tu n’as d’inclination pour aucun autre jeune homme. Sa situation dans la vie, sa famille, ses amis, et plus encore son caractère - son esprit si exceptionnellement affable, ses stricts principes moraux, ses idées justes, ses bonnes habitudes - toutes ces qualités que tu sais si bien apprécier, tout ce qui est de la plus haute importance - l’ensemble de ces avantages plaide résolument en sa faveur. Tu n’as pas de doute à avoir quant à ses capacités, il les a prouvées à l’Université. C’est, j’ose l’affirmer, un tel érudit que tes frères, ces charmants paresseux, souffriraient de la comparaison.
Oh ! ma chère Fanny, plus j’écris à son sujet, plus mes sentiments à son égard deviennent chaleureux, plus je ressens l’excellente valeur d’un tel jeune homme et la nécessité que tu tombes de nouveau amoureuse de lui.
(...)
À présent, chère Fanny, ayant écrit si longuement en faveur de cette union, il me faut prendre le contre-pied et te supplier de ne pas t’engager davantage, et de n’accepter ce jeune homme que si tu l’apprécies réellement. Tout est préférable, tout peut être enduré plutôt qu’un mariage sans affection ; et si les défauts de son caractère etc. etc. te frappent plus que ses qualités, si tu continues à les abhorrer si intensément, renonce à lui tout de suite. L’affaire en est maintenant à un tel point qu’il te faut prendre une décision : soit l’autoriser à continuer ses avances, soit, lorsque vous êtes ensemble, te comporter avec une froideur qui le persuadera peut-être qu’il s’est fourvoyé sur tes sentiments. Je ne doute pas qu’il souffre beaucoup pendant un temps, et même terriblement, lorsqu’il comprendra qu’il doit renoncer à toi ; cependant il n’est pas dans mes idées, comme tu dois sans doute le savoir, de penser que ce genre de déception puisse tuer qui que ce soit.

(...)

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

Jane Austen,
Du fond de mon cœur
Lettres à ses nièces

Traduit et présenté par Marie Dupin
Éditions Finitude, mai 2015

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