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Jane Austen : Portrait Par Corinne Amar

 

Jane Austen, portrait coloré Pour qui a un roman de Jane Austen à portée de mains, par exemple, Orgueil et préjugés (Pride and Prejudice), paru en 1813, peut-être la tentation est-elle vive d’ouvrir la première page. Et là, d’emblée, on y retrouve ce ton lyrique, résolument moderne, un rien suranné mais bien anglais, apparemment sentimental, caustique, romanesque, drôle aussi, qui est le sien ; on commence par s’émouvoir à cette première phrase immanquablement célèbre : « C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et si peu que l’on sache de son sentiment à son égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles. » Le couple Bennet a cinq filles ; Mrs Bennet - on s’en doute - ne pense qu’à les marier, et l’on apprend que son époux refuse d’aller, comme il se devrait, rendre visite au nouveau locataire, un Mr Bingley, jeune homme aussi riche que célibataire venu s’installer dans la proximité. « Vous n’avez aucune pitié pour mes pauvres nerfs », lance-t-elle, agacée, à son mari, lequel, placide, lui répond. « Vous vous trompez, ma chère ! J’ai pour vos nerfs le plus grand respect. Ce sont de vieux amis : voilà plus de vingt ans que je vous entends parler d’eux avec considération. » (Omnibus, 1996, Jane Austen, Romans 1, p. 293-294). Ainsi commence Orgueil et préjugés, qui connut immédiatement le succès en librairie, mais n’apporta guère de notoriété à son auteur, le roman ayant été publié sans mention de son nom (sa condition de « jeune femme de la bonne société » lui interdisant de revendiquer un quelconque statut d’écrivain) sinon précisant simplement qu’elle était l’auteur d’un premier précédent roman, Raison et sentiment, Sense and Sensibility, paru deux ans plus tôt. Signe de l’air du temps, où les jeunes filles bien nées ont pour plaisir le théâtre, la lecture, les promenades, les conversations familiales, fréquentent les bals, part importante de la vie sociale, et « lieu par excellence des espérances matrimoniales » (cf. Jacques Roubaud, Note biographique, op. cité, p.1027), où les jeunes femmes qui écrivent, lisent leurs productions en famille le soir, surtout lorsque ces dernières sont vivement discutées, encouragées.
Jane Austen naît en 1775, en Angleterre, dans un village du Hampshire où son père était pasteur. Une famille aimante dont elle ne se séparera jamais, une bibliothèque paternelle à laquelle elle a accès sans restriction ; on lit souvent à haute voix après le dîner et presque tout le monde écrit dans la famille Austen. Jane mourra en 1817, à l’âge de 41 ans, de maladie, et quoique connue parce qu’elle influença nombre d’écrivains - dont Virginia Woolf, Henry James, Katherine Mansfield - et résista au temps, son œuvre ne compte que six romans. Jane Austen attendra d’avoir 35 ans avant de publier le premier ; elle en publiera trois autres avant de mourir seulement six ans plus tard, les deux derniers paraîtront à titre posthume ; Mansfield Park (1814), Emma (1815), Northanger Abbey et Persuasion (1818). Dans le volume qui réunit les conférences que Vladimir Nabokov donna à Cornell University (entre 1948 et 1958) dans le cadre de son cours de littérature européenne, Jane Austen occupe la première place, avant Dickens, Flaubert, Stevenson, Proust, Kafka et Joyce. Seule femme écrivain. Analysant Mansfield Park, « comédie de mœurs et de malices, de sourires et de soupirs, en trois actes (...) », tournant autour des « relations émotionnelles entre deux familles de propriétaires terriens », Nabokov dira de Jane Austen : « On ne peut pleinement apprécier le charme de Mansfield Park que si l’on accepte ses conventions, ses règles, ses fascinants trompe-l’œil. (...) Le chef d’œuvre de Miss Austen n’a pas la flamboyante présence d’autres chefs-d’œuvre de notre programme. Des romans comme Madame Bovary ou Anna Karénine sont d’étonnantes explosions admirablement contrôlées. Mansfield Park, par contre, est tout à la fois l’ouvrage d’une dame et le divertissement d’un enfant. Mais de ce panier à ouvrages sort un exquis travail au petit point, et il y a chez cet enfant quelque chose de merveilleusement génial. » (Vladimir Nabokov, Littératures I, Fayard, 1983, p. 52). Propos pour le moins élogieux d’un esprit qui ne faisait pas de cadeau. Elle avait le sens de la comédie, de la satire, de l’humour. On peut se demander ce qui fit naître chez Jane Austen une telle vraie liberté de jugement, une connaissance si intuitive sinon précoce des caractères des hommes et des rouages d’une société qu’elle fréquentait et sur laquelle elle ne se faisait aucune illusion. On dirait parfois qu’elle fait exister ses personnages dans le seul but de se procurer le plaisir de leur trancher la tête, explique Virginia Woolf dans un magnifique texte élogieux qu’elle lui consacra (Virgina Woolf, Jane Austen, in Jane Austen, Romans 1, introduction. Omnibus, 1996). Chez Jane Austen, les sots sont des sots, les snobs des snobs... On peut se demander à quoi son œuvre doit d’avoir conservé une telle fraîcheur littéraire ; à la passion de son auteur pour la littérature, pour l’écriture polie, repolie, selon ses propres termes ? Au fait qu’elle lui consacra toute son existence - ni amour, ni mariage, ni enfants, ni même « une chambre à soi » ; qu’elle vécut célibataire, comme sa sœur adorée Cassandra, auprès de ses parents, seconde fille et avant-dernière d’une fratrie de huit enfants ? Que sait-on de la vie de Jane Austen ? Laissa-t-elle un Journal, une correspondance abondante ? Ils auront été détruits. S’il n’avait tenu qu’à sa sœur, il ne nous resterait probablement rien d’elle, que ses romans, dit Virginia Woolf. En tous cas, c’est à sa sœur qu’elle écrivait en toute liberté, à elle seule qu’elle confiait ses espoirs, et dont elle fut la plus proche toute sa vie ; mais c’est elle aussi qui lui survécut, et témoin du succès grandissant de Jane brûla tout ce qu’elle pût pour éviter toute curiosité mal placée, et « n’épargna que ce qu’elle jugeait trop banal pour être de quelque intérêt. » Ainsi, connaissons-nous de Jane Austen, des descriptions approximatives, de « maigres commérages » quelques lettres et ses romans. À part sa sœur aînée, Cassandra, ses correspondantes régulières furent ses trois nièces, Anna Austen, fille de son frère James, sa demi-sœur Caroline, et Fanny Knight, fille de son frère Edward, pour qui elle fut « tante Jane », chaleureuse, encourageante, proche ; prodiguant ses conseils à Anna ou Caroline qui pratiquaient l’écriture, précise, rigoureuse, ou faisant volontiers part à Fanny de sa conception de l’amour ou de la stratégie à opérer pour séduire un prétendant, de ses vues sur le mariage ou la maternité (pour laquelle il ne fait pas bon se presser) - correspondances qui n’ont pas disparu, et aujourd’hui sont publiées aux éditions Finitude, en un volume intitulé Jane Austen, Du fond de mon cœur, Lettres à ses nièces, traduit de l’anglais et présenté par Marie Dupin.

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Jane Austen
Du fond de mon cœur. Lettres à ses nièces
Traduit et présenté par Marie Dupin
Éditions Finitude, 2015
176 pages, 16,50 €
sortie le 5 mai 2015

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