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Vincent La Soudière : Portrait Par Corinne Amar

 

Vincent La Soudière Vincent La Soudière
Photo DR

Si le nom est fort peu connu, l’homme n’en est pas moins écrivain et poète, et laissa derrière lui une œuvre singulière : un ensemble de proses poétiques, réunies grâce à l’initiative d’Henri Michaux (Chroniques antérieures, éd. Fata Morgana, 1978), seul ouvrage de lui publié, et surtout, trois volumes d’une correspondance qu’il entretint, de 1964 à sa mort en 1993, avec un ami rencontré au monastère de l’île de Lérins, Didier. Vincent La Soudière (de son vrai nom Vincent de La Soudière) (1939-1993) fut un homme tourmenté par l’existence, qui éprouvait douloureusement la trop grande distance entre lui et le monde, incapable de trouver le repos dans un présent dévasté d’angoisse, multipliant les cures psychanalytiques, physiquement et psychologiquement fragile ; submergé par le « hurlement » de son vide, dans la radicalité d’une expérience de mort intérieure - ce qu’il appelait « une préférence intime pour le malheur » -, être profond qui fit de la littérature et de l’acte d’écriture un enjeu décisif de survie. « "Vous êtes un écrivain", m’a dit Michaux. D’accord ! Très bien ! Et après ? Si, chaque fois que je prends mon couteau, je me coupe le doigt, au lieu de couper une pomme... le couteau devient outil d’enfer et de damnation. Tout dépend de la manière dont je m’en sers. » (Lettre 225, 14 août 1972, C’est à la nuit de briser la nuit. Lettres à Didier I, éd. du Cerf, 2010, p. 509.) Et quelques pages plus loin : « À côté d’ici, presque sous mes fenêtres, on brûle des herbes, des feuilles, déjà. Je fais un détour, quand je sors, pour ne pas croiser ces fumées trop douces à mon cœur, où je perds pied : se superposent, dans l’odeur de cette fumée, des couches de passé, des souvenirs, des sentiments, émotions, des souvenirs d’émotions, tout un train chargé d’enfance et d’adolescence, de scolarité détestée et de septembres déchirants ; et tout cela en une grande cargaison de foin humide, de regain languide et triste. » (Lettre 317, 11 septembre 1974. Lettres à Didier I, p. 648.) Si l’on devait résumer l’œuvre ou la vie de cet écrivain à quelques adjectifs clés, sans doute les trouverait-on tous là, involontairement confessés : détestée, déchirant[e], humide, languide et triste... Un écrivain qui, en 54 ans d’existence vouée à la recherche spirituelle et à l’écriture, sera constamment resté en retrait du monde littéraire, malgré des rencontres heureuses, n’aura fait paraître qu’un seul recueil et quelques textes en revues, et dont la majeure partie des écrits - une centaine de cahiers, carnets, blocs de notes, textes, correspondance - inédite, reste encore à publier. « Écrire est une chose, notait-il. Se faire publier en est une autre. Un abîme sépare ces deux états de la pensée. » (Brisants, p. 29.) Et plus loin : « Mon être est un luth dont personne ne s’est encore jamais servi »... (p. 38). C’est à son éditrice, Sylvia Massias, que l’on doit de l’avoir découvert, de le connaître ; c’est elle qui se chargea de publier une première fois Brisants, une anthologie qui regroupe de nombreux fragments ou aphorismes, des notes personnelles, de la poésie, des réflexions, de Vincent La Soudière (éd. Arfuyen, 2003). C’est elle aussi qui s’occupa d’éditer la correspondance adressée à Didier. En 2010, aux éditions du Cerf, elle publiait C’est à la nuit de briser la nuit, premier volume des Lettres à Didier (1964-1974), une correspondance qui en compte trois, avec près de huit cents lettres écrites par Vincent La Soudière à son ami Didier (sans, hélas, les lettres de Didier). En 2012, Cette sombre ferveur. Lettres à Didier II (1975-1980), dont elle préfacera, établira et annotera aussi l’édition ; enfin, en 2015, tout récemment, Le firmament pour témoin. Lettres à Didier III (1981-1993). C’est à Sylvia Massias, encore, que nous devons une biographie de Vincent de La Soudière, éclairante, minutieuse, Vincent La Soudière, La passion de l’abîme (éd. du Cerf, 2015). Ce livre, nous dit-elle dans son introduction, « décrira (...) une vie essentiellement intérieure, lovée sur elle-même et attentive à ses manifestations contrastées. Il retracera l’histoire d’une âme, il évoquera les tourments d’un être aux prises avec son désir et son refus de vivre, il pénétrera dans le laboratoire d’une intériorité broyée par la souffrance et plongera dans les dessous d’une humanité blessée et pantelante. »
Vincent de La Soudière naît en septembre 1939, à Port d’Envaux, une petite commune de Charente-Maritime, près de Saintes, il est issu d’une vieille famille aristocratique, et l’aîné d’une fratrie de huit frères et sœurs. Il y passera une partie de ses étés, doux souvenirs olfactifs et charnels de la prime enfance, rayonnante et joyeuse : « ma grand-mère faisait partie du monde de ma petite enfance ; un monde très lointain, fabuleux, édénique. Les étés de 1942-1943-1944... à la Prévôté, les moissons poussiéreuses, les jeux dans les bois avec ma cousine M.-C., un pick-up à aiguilles en bois, l’encre violette des porte-plumes, la moustache piquante d’un oncle... » (Lettre 345, 10 août 1975, II, p.70). Les parents ont une belle propriété près de Paris, à l’Haÿ-les-Roses, dont il ne gardera pas de souvenir précis. Puis la famille habite Neuilly-sur-Seine, mais devra, suite à un revers de fortune en 1960, émigrer dans un HLM en banlieue parisienne. Un oncle chaleureux et aimant qui se suicide et qui lui manquera, un père quoique présent, mutique, « une présence ambiguë et source de confusion mentale pour l’enfant » dira Vincent maintes fois ; voilà pour l’enfance. Il est sensible aux ondes magnétiques de l’environnement, aime la montagne, le grand air, l’escalade et les randonnées en été, nourrit une passion pour la Préhistoire et les peuples primitifs ; voilà pour l’adolescence. Il commence des études de philosophie à la Sorbonne, les interrompt aussitôt pour exercer divers petits métiers, est tenté par la spiritualité et la vie bénédictine, s’en éloigne, troublé un temps par le désir et l’amour d’une femme, effectue de nombreux voyages - en Espagne et au Danemark principalement -, lit, écrit. Plusieurs écrivains le marquent, notamment Rimbaud, Baudelaire, Pierre Jean Jouve, René Char, Cioran, Michaux à qui il se décide à écrire une lettre et qui lui répond. Au cours d’un séjour dans l’île de Lérins, en 1964, il rencontre Didier. C’est à lui qu’il se confiera toutes ces années, et à qui il écrira dans la continuité, malgré ses violentes crises existentielles et ses passages à vide. Il rencontrera Henri Michaux en 1970, Cioran en 1976, qui l’encouragent. Michaux l’aide à écrire, le recommande, mais Vincent est dirigé par la souffrance, sensible trop sensible à l’invisible, à l’inconnu, dans ce combat perpétuel contre ses propres démons, en lutte pour sortir de lui-même, être impossible à consoler ; « inconsolable de n’être pas encore né », inconsolable de n’avoir pas de figure de père à aimer, inconsolable de demeurer dans cette « espèce d’obscure attente des grandes choses qui doivent venir ». « La vie, écrit-il dans Brisants, n’est que souffrances et renoncements. La poésie aussi. Autant dire qu’elles s’abreuvent secrètement à une même source ; la source de l’incomplétude, de l’admirable et brisante incomplétude. » Vincent La Soudière se suicide le 6 mai 1993, à Paris. L’homme n’a d’autre dignité que d’être « sentinelle de sa propre naissance »...

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