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Paul Morand - Roger Nimier. Correspondance. 1950-1962 Par Gaëlle Obiégly

 

Paul Morand et Roger Nimier Leur parler est alerte. On se sent en présence des deux auteurs. Au fil de leurs lettres, Paul Morand et Roger Nimier se parlent, en effet, plus qu’ils ne s’écrivent. Parfois le style est celui de télégrammes. La vitesse les fascine. Ils parlent de leurs voitures, ce qui peut être une façon d’évoquer leurs transports. Ainsi Mercedes, Thunderbird, Aston Martin, seraient substitués aux sentiments qu’ils se gardent bien d’exprimer. Malgré la grande pudeur et l’ironie, de mise dans cette correspondance, s’y trouve la marque d’une grande amitié. Aucune confession, aucun secret ne s’y dévoile, on a plutôt l’impression de saisir des bribes de conversations qui se poursuivent de loin en loin, à la suite d’échanges ayant eu lieu de visu. Pourtant, les deux hommes se trouvent rarement en présence l’un de l’autre. Morand vit en Suisse, voyage beaucoup. Parfois, il séjourne à Paris, place de la Concorde, à l’hôtel de Crillon. Nimier lui rend visite de temps à autre, à Vevey, ou bien ils se retrouvent pour des vacances. C’est à la faveur d’un déjeuner qu’ils ont fait connaissance, déjeuner organisé par l’éditeur du premier livre de fiction que Morand publie depuis la fin de la guerre. Le contact avait cependant été établi un an auparavant par l’essai intitulé Le Grand d’Espagne que son auteur, Nimier, a envoyé à Paul Morand qui l’en remercie et répond par une formule dont le laconisme est explicite : je mise sur vous, lui dit-il, et je ne veux pas perdre. Ces auteurs ont été rassemblés sous l’appellation de « hussards ». Bernard Frank les a ainsi surnommés dans un article de la revue Les Temps modernes. Il y a donc un livre au commencement de cette relation. La littérature, certes première, ne demeure pas l’objet exclusif de leurs échanges. Mais jusqu’au bout elle continue d’établir un lien. Elle surgit. C’est tantôt une pratique, une présence saisie dans la vie concrète. Ainsi, Nimier dans des lettres d’août 1964 évoque Hugo et Joyce. Il fait alors une traversée en bateau, vogue de la Bretagne vers l’Irlande. Pris dans une tempête, il s’émerveille du spectacle qu’elle offre. « Hugo devient vrai ». De brèves considérations sur Joyce s’en suivent, produites par un séjour irlandais. Morand, la tempête mentionnée lui paraît conradienne. Lui, de son côté, dans la paisible Suisse a essayé de suivre les recommandations de Balzac pour faire l’omelette. Il ne faut pas mêler les blancs et les jaunes. Cela fait une sorte de soufflé raté. À l’opposé, donc, de la traversée lyrique de son ami. Peu à peu leur partage s’éloigne de la littérature. La gastronomie, l’œnologie, la recette des cocktails et la connaissance des bières, les sports tiennent une place importante dans leurs échanges. Ainsi que le réseau amical dont le centre est Jacques Chardonne. Avec celui-ci, Morand a entretenu une correspondance qui a été pensée, de part et d’autre, comme une œuvre. Si nous la mentionnons ici c’est que Chardonne apparaît souvent dans les lettres de Morand et Nimier. Les échanges de Morand et Nimier s’étendent sur douze années. De 1950 à 1962. Ils ont lieu en parallèle de l’autre correspondance dont elle se distingue. Si, comme l’affirme Marc Dambre qui a établi la présente édition, Chardonne et Morand se sont écrit en pensant à l’œuvre auxquelles leurs lettres pourraient aboutir, celles de Nimier et Morand sont tout le contraire. Mais Chardonne, surnommé Le Solitaire, en est une figure. Particulièrement sous la plume épistolaire de Nimier. Malgré leur brouille en 1959, Nimier continue de lui accorder une place quand il donne des nouvelles à Morand. Du reste, ce conflit ne sera pas plus commenté que cela dans aucune des lettres qu’échangent Morand et Nimier. Par tact, sans doute. La légèreté est de mise. Les lettres, billets et télégrammes sont allusifs la plupart du temps. Leurs cartes postales sont fantasques. Ni l’un ni l’autre ne voit dans ces communications d’œuvre en ébauche. Pour autant, il ne faudrait pas sous estimer l’intérêt qu’ils portent à leurs propres œuvres ni négliger le souci, tout au moins chez Morand, de la postérité. « Est-ce vrai, ce que dit Billy, qu’il y a du Morand 1925 dans La Vie rêvée de Bastide ? », demande-t-il à Nimier. Seulement, leur correspondance garde surtout la trace des rapports personnels que développent les deux hommes. L’un occupe un poste d’éditeur chez Gallimard - qu’ils surnomment tantôt Gallimuche avec une désinvolture qui cache sans doute leur admiration. Ils sont pudiques comme des adolescents. C’est en tant qu’éditeur que Nimier s’adresse la plupart du temps à Morand. Celui-ci n’occupe pas de poste mais une place dans le milieu littéraire - il est entré à l’Académie française - et dans la littérature française. Mais de la littérature de chacun il n’est pour ainsi dire jamais question dans leurs communications. L’élection à l’Académie française de Paul Morand fait apparaître dans les lettres son passé durant l’Occupation, période marquée par sa proximité avec le régime de Vichy. Il demande à Nimier de faire parvenir d’urgence une lettre à Jean Paulhan, il s’agit de « témoignages de Juifs NRF pendant la guerre ». Qualifiant l’académie de « tribunal d’épuration », Morand sollicite l’aide de Nimier qui s’emploie alors, volontiers, à diverses manœuvres destinées à faire tomber les résistances. L’éditeur prend conseil auprès de son sage professeur de philosophie qui préconise la discrétion, « pas de dîner en ville ». Quant à Nimier, il se propose de déjeuner avec Maurois et Nadine (« que nous pourrons faire passer pour juive à l’occasion »). Légers en toute circonstance, on le voit là encore. Et à l’unisson. Il est difficile de distinguer les deux auteurs, leurs formulations, leurs styles, leur esprit sont semblables. Trente-sept ans les séparent, pourtant. Morand est le plus âgé. Il faut souligner la vivacité des échanges entre ces deux hommes dont on oublie la différence d’âge. Celui des deux qui semble le plus jeune se trouve être parfois le plus âgé selon l’état civil. En 1960, Nimier confirme le sentiment de Chardonne. À savoir qu’il aurait trouvé un père en Morand. Mais ce serait un père qui serait aussi un fils. Nimier reconnaît en Morand, le père, l’ardent et séducteur Maupassant tandis que lui se voit comme Flaubert, bon et sentimental, toujours mélancolique. À ce père littéraire, il demande de le forcer à écrire. Bien que ce verbe, « écrire », ne soit jamais employé par ces écrivains-là. S’il est question de travail, dans leurs échanges, cela concerne la rédaction d’articles ou de textes que Nimier qui occupe le terrain de la presse commande à son aîné. Il demande des présentations, des préfaces, notamment pour Le livre de Poche dont il a la responsabilité en 1958. Et, surtout, l’éditeur souhaite rassembler les livres que Morand a publiés ça et là. Cette entreprise est loin d’aboutir, quand la correspondance est interrompue en 1962 par la mort de Nimier. À la veille de l’accident fatal il adresse à Morand une lettre où il regrette de le voir si peu. Pour mettre fin à cet éloignement, il envisage un départ en pleine nuit. Il dit : prendre nos voitures et tremper un croissant à Lyon. Ce rêve fougueux qui les unit, partir, conduire, habiter des voitures, goûter, fêter au jour le jour, leur correspondance en porte la marque.

......

Paul Morand & Roger Nimier
Correspondance 1950-1962.
Édition établie, présentée et annotée par Marc Dambre
Éditions Gallimard, Collection Blanche, 464 pages.

Marc Dambre sera sur France 3
Le 18 juin - « Un livre, un jour » à 17h20

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