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> Edition du 7 février 2007

Histoire de lettre,

édition du 18 avril 2001

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Vendredi 26 avril 1336, François Pétrarque, 33 ans, écrit à son confesseur, Denis de Borgo San Sepulcro, professeur de théologie à Paris : Aujourd’hui, poussé uniquement par la curiosité de voir un lieu fameux par sa hauteur, j’ai fait l’ascension de la montagne la plus élevée de la région, que non à tort on appelle "Ventoux" Ce récit de l’ascension du mont Ventoux est, en dehors du Canzonière, le texte le plus célèbre du poète. Jacob Burckhardt y voyait déjà l’invention du paysage ; la lettre est citée aussi bien par les historiens de l’esthétique ou de la philosophie que de la littérature et même du sport - le poète Giosué Carducci y décelait rien moins que la naissance de l’alpinisme, et d’autres y ont lu, avant Kant, celle du sentiment du sublime ! Pétrarque, s’il n’était certainement pas le premier, comme on l’a trop écrit, a certainement fait l’ascension du Ventoux. Il rencontre un vieux berger, se sépare de son frère, hésite sur le chemin, médite au sommet sur les choses de ce monde en citant les Confessions de saint Augustin. Sa description est précise, vivante : un vrai reportage. Oui, mais... Le grand spécialiste de Pétrarque, Giovanni Billanovich, décédé l’année dernière, a démontré sans le moindre doute que la lettre, prétendument écrite le soir même, était antidatée... Pétrarque n’a pu commencer la rédaction des Lettres familières, sur le modèle cicéronien, qu’en 1345, et la Lettre 1 du livre IV n’aurait été écrite qu’en 1353. La date de l’ascension serait largement fictive et choisie pour des raisons symboliques. Du reste, le 26 avril du calendrier julien, soit le 9 mai actuel, le Ventoux était sans doute encore enneigé : depuis 1300 avait commencé la période froide du "Petit Age glaciaire", qui durera jusqu’au XIXe siècle, et qui se manifesta par l’avance des glaciers. En outre Pétrarque avait été précédé de quelques années sur la montagne par le philosophe Jean Buridan ; et Jean de Salisbury avait témoigné dans son Metalogicon d’une expérience au fond guère différente du paysage en franchissant le Grand Saint-Bernard, cela dès 1188... La lettre de Pétrarque, aussi spontanée qu’elle nous paraisse, est avant tout une construction littéraire et, si elle est novatrice, elle s’inscrit aussi dans la tradition d’une rhétorique et d’une topique (la science des "lieux communs") qui demeure entièrement médiévale. Mais on lit toujours depuis son époque.

François Pétrarque, L’ascension du mont Ventoux, traduit par Denis Montebello, éditions Séquences, 1988. Francesco Petrarca, La lettera del Ventoso, a cura di Maura Formica et Michael Jakob, préface d’Andrea Zanzotto, éditions Tararà, Verbiana, 1996 (la meilleure édition critique, avec traduction et notes en italien).