Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies - Vincent La soudière

 

1981
Lettre 575

Montégut, le 1er juin 1981.

Merci de ta lettre du 15 mai, et du texte de Dominique Ponnau « sur le moine, le temple et la nuit ». Texte remarquable à plusieurs égards, et que je médite à la lumière... de ma propre « nuit ».
Car c’est bien de nuit que je me nourris depuis deux ou trois ans - une nuit qui semble ne pas en finir et où, tantôt je me débats en fureur et douleur, tantôt je me laisse faire et m’abandonne à l’incompréhensibilité des desseins de Dieu. Il faut peut-être passer par l’abandonnement et la perdition absolus ( ?), avant de « rebondir » vers des chemins plus clairs, et surtout plus actifs.
Dans la noyade générale, l’écriture a sombré, elle aussi, ainsi que tous mes désirs et tous mes projets. Je suis devenu incapable des uns comme des autres. Très sérieuse épreuve - qui se conjugue, j’en suis sûr, avec ma névrose qui montre enfin ses racines : cet empêchement central, cette barre de refus, ce « masochisme » tout-puissant contre lequel je ne puis rien, hormis la psychothérapie qui, bien menée (quand je suis à Paris, je vois souvent un bon analyste), peut arriver à me faire desserrer quelque peu les mâchoires.
Une nouvelle vague d’angoisse très profonde est venue estourbir le peu d’énergie et d’espoir qui me restaient. Une nouvelle dépression nerveuse est en vue - qui, j’espère, me sera épargnée. Tes considérations sur la solitude rejoignent les miennes. Passée une certaine limite (trois à quatre mois), un certain tarissement de toutes les facultés se fait sentir et, pour un tempérament comme le mien, produit d’abord une asthénie générale, puis des désordres neuropsychiques qui font bientôt de moi une loque et un néant presque insupportables... Dieu est là, cependant, qui modère et module la souffrance, et conduit, où ? je ne sais, l’homme de quarante-et-un ans qui s’appelle Vincent.

......

1984
Lettre 625

Itxassou, le 6 janvier 1984.

[...]

J’ai bien réfléchi à ce qui m’empêchait de reprendre l’écriture.
Il était inévitable que ma désaffection dépressive vis-à-vis de tout, portât aussi et surtout sur l’écriture. L’écriture me fait peur, comme beaucoup d’autres choses. Je n’y renonce pas (comment le pourrais-je ?), mais je ne vois absolument pas ce que je pourrais bien écrire. Je me sens vidé de toute inspiration et, par conséquent, paralysé. J’éprouve même une grande répugnance vis-à-vis de l’écriture. Je ne sais plus quoi dire ; car il faut tout de même un contenu à un texte, à un livre. Et je ne vois aucun contenu à mes (minces) manuscrits ni à ce que je pourrais écrire.
Rappelle-toi : c’est toi qui, à Almuñecar et plus encore à Menton, as su discerner un mouvement unique, un fil conducteur dans maints textes de mes cahiers, ce que voyant, j’ai écrit les Chroniques antérieures. Mais, de moi-même, jamais je n’eusse trouvé une unité sous l’apparent chaos de mes fragments entremêlés.
Aujourd’hui, je me retrouve au même point qu’en 1976, je me heurte au même problème, je suis aussi aveugle devant ce qui crèverait les yeux de n’importe qui (d’un peu compétent). Je ne peux pas me donner à moi-même la lumière. Il me faut un accoucheur. (C’est ce que tu as été pour moi à Almuñecar et à Menton.) Mais j’aurai l’occasion de revenir sur ce problème complexe et brûlant.
Je fume moins, je ne bois plus. Serait-ce un premier pas (timide) vers le grand Retour ?
Je me sens poussé à me convertir ; toutes sortes d’indices m’induisent à le penser. Mais serai-je docile à l’inspiration de la Grâce ? Elle ne peut pas supplanter entièrement ma liberté et ma volonté ; or cette dernière est gravement endommagée ; et l’état dépressif joue comme un frein très puissant.
Je suis extrêmement faible et petit ; je me sens néanmoins appelé à quelque chose de grand (je ne sais pas dans quel domaine).

......

1989
Lettre 694

Paris, le 8 novembre 1989.

J’espère que tu ne te sens pas abandonné par ton Vincent ; chaque jour je veux t’écrire, et chaque jour je ne le fais pas.
[...]
J’ai réussi à me constituer ma petite vie. Lectures, écriture, visite aux médecins, quelques visites. Expositions : Égypte ancienne à Jussieu et Bram Van Velde au Centre Pompidou. Je me promène souvent au jardin du Luxembourg. On est en train d’éditer enfin ! les œuvres complètes de Fernando Pessoa. C’est Christian Bourgois qui se charge de cette tâche, qui aurait dû être accomplie par Gallimard il y a trente ans.
Je lis beaucoup, essayant d’équilibrer le sacré et le profane. Pour le profane, je m’enfonce dans le XVIIIe siècle français : deuxième lecture des Égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon fils - Diderot* et J.-J. Rousseau. Des livres sur Madame d’Épinay, Madame du Deffand, Mlle Julie de Lespinasse, relecture des Liaisons dangereuses - Défense et Illustration de la langue française de Rivarol, Maximes et Pensées de Vauvenargues, j’en passe et des meilleures. Cela fait du bien de s’immerger dans la littérature. Cela faisait longtemps que je n’avais tant lu.

*[En marge :]
J’oubliais Les Bijoux indiscrets de Diderot et L’Éducation des filles de Fénelon.

J’omettais une biographie de Kierkegaard (livre tien). Côté religieux, je lis moins. Mystiques et Saints de chez nous par Paul Renaudin, Visions et Instructions de sainte Angèle de Foligno (dans la traduction de Ernest Hello) ; Nuage d’Inconnaissance (anonyme anglais - ou plutôt chartreux anglais du XIVe siècle). J’oubliais les Écrits de la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, le livre du père Philipon o.p. sur elle, la fin du père Trapé sur saint Augustin, et mon éternelle Histoire de l’Église de Daniel-Rops (j’en suis à la fin du XVIe siècle).
Trois choses à te demander : Pourrais-tu m’indiquer un ou deux exemplaires de la Règle de saint Benoît (y a-t-il une édition récente ?).
Un ou deux ouvrages d’exégèse (qui soient à ma portée, mais dont j’ai un impérieux besoin).
Troisième question : de qui est la phrase suivante, bien connue d’ailleurs : « Que n’as-tu que tu n’aies reçu ? » - saint Augustin ? saint Paul ? Pascal ? J’aurais besoin de la référence exacte pour mon travail.
Très déçu par le Colson sur saint Paul et le Tresmontant sur le même. Il est facile de faire un livre quand il n’est fait que de citations.
Dom Marmion est toujours une mine spirituelle dans laquelle on peut puiser encore aujourd’hui. Le père André Combes sur sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ; dernière édition.
Je me suis procuré le dernier numéro de la NRF. D’une intolérable médiocrité ; d’une indéfendable médiocrité. Un certain Paul de Roux (le connais-tu ?) a commis une série d’aphorismes d’une banalité remarquable. Si les miens sont de cette eau-là, il n’y a plus qu’à désespérer.
Mes aphorismes se mettent en place (380) ; j’en élimine un bon nombre. Cela fait dix ans ! que j’attendais un tel état poétique. Je ne l’ai pas laissé passer, je t’assure. Après corrections et mise au propre, dactylographie : deux jeunes filles se proposent pour faire ce travail : M. - que tu connais - et une « amie » de Landry qui apprend le hindi à l’université de Dauphine. Je ne sais à quel saint(e) me vouer... En prenant l’une, je ne voudrais pas vexer l’autre. Elles ne veulent pas être rémunérées, mais je leur donnerai 2 500 francs (ce qui est d’ailleurs le tarif). Aide-moi de ton bon sens pour choisir celle-ci plutôt que celle-là.
Après plus de dix ans de mise au cachot, je reviens sur la terre des vivants. Cela me fait tout drôle. Nouvelle sorte de vie spirituelle. La Croix, plus que jamais. La souffrance est vécue autrement ; presque avec joie. Tout le passé brûlé dans la fournaise. Tu n’auras plus, hélas !, de ces beaux violoncelles qui, jusqu’à présent, me tinrent lieu d’écriture (les lettres ont été la principale source de l’écriture en moi). « Qualis artifex pereo ! » Mes lettres sont bien plates en ce moment. Il est vrai que mes aphorismes m’occupent beaucoup.
Ah ! cher Didier, si je pouvais accoucher de mon troisième livre ! « Quand le cœur a fait une fois sa vendange, vivre est un mal » (Baudelaire). Ce n’est pas vrai !
T’ai-je parlé de mon second livre ? L’Arrière-Garde, orné de trois gravures en couleur de mon ami G. (lui-même peintre). Nous avons tout fait nous-mêmes, sauf le cartonnage de la couverture. J’ai même imprimé plusieurs pages avec une presse à bras. Petit vernissage à la « Maison des écrivains » au Centre national des lettres. Nous sommes rentrés dans nos frais. Curieuse expérience.
Si Michel Camus pouvait publier ces aphorismes ! (dont je ne connais pas encore le titre).
Prions que l’opération se fasse dans les meilleures conditions.

P.-S. : Christian Bourgois vient d’avoir le courage d’éditer l’œuvre complète de Fernando Pessoa. Quatre volumes ont déjà paru (sur sept).
- De Marguerite Yourcenar : après son troisième livre de mémoires posthume, un autre volume, posthume lui aussi, vient de paraître : En pèlerin et en étranger - essais. Absolument remarquable. C’est un livre construit comme Sous bénéfice d’inventaire. Un ensemble d’essais. Quelques pages sur Virginia Woolf, inoubliables. Textes qui vont de 1930 à 1940 - textes plus récents. Si tu veux que je te l’envoie, je te l’envoie.

[...]

- Photocopie de la dernière lettre de Cioran (que tu peux garder). Je me demande quelle est la part de cabotinage dans cette belle lettre. Je me suis précipité à son chevet : doucement, je le tire vers Dieu. Deux ou trois « songes » m’y invitent.

[Sur un feuillet joint :]

Suite à l’addition de la première page : j’ai « rêvé » plusieurs fois que je me trouvais avec lui dans une église orthodoxe. Une fois, il était sculpté en relief dans un énorme bloc de rocher, les bras à l’horizontale.
Michaux et moi contemplions le spectacle en silence.
Sais-tu que son père, prêtre, a fini sa vie en mendiant de porte en porte ? Il a un intercesseur de choix maintenant au paradis.
Quelque chose me dit qu’il se convertira avant de mourir. Évidemment, ce n’est pas la « Sagesse » qu’il lui faut, mais la Paix que seul Dieu peut donner.
Je l’ai remis fermement sur la voie de l’écriture, seule parade à « l’humiliation de la vieillesse ».

..........

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

Vincent La Soudière
Le firmament pour témoin
Lettres à Didier III (1981-1993)

Édition présentée, établie et annotée par Sylvia Massias
Éditions du Cerf, mai 2015

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite