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Philippe Lejeune. Écrire sa vie. Par Gaëlle Obiégly

 

Philippe Lejeune Philippe Lejeune se consacre à l’étude de l’écriture de soi. Il a publié sur ce sujet de nombreux livres qui font référence. Dire que sa matière est l’intime expose un paradoxe. Car l’écriture intime se dissimulant au regard d’autrui, comment peut-on la connaître ? De quelle manière parvient-elle à être lue, selon quels critères aborder ces écrits ? Et d’abord, comment viennent-ils à nous ou bien où les trouver ? Ces questions résument l’objet de ce livre dans lequel Philippe Lejeune revient sur son parcours et sa méthode. Il distingue son travail d’universitaire et son action militante qui ont pour objet l’autobiographie. Le journal intime en est un exemple répandu. Philippe Lejeune préfère le terme de journal personnel à celui de journal intime qu’il n’est pas forcément. Il repère, d’ailleurs, ce qui marque l’entrée en intimité d’un journal. Le discours lui est parfois adressé (Cher Journal,...) Ou bien le texte est crypté. Ce qui, dans les deux cas, exclue tout lecteur. Le diariste n’écrit que pour lui. L’étude des journaux personnels se fait donc dans une certaine pénombre. Il y en a qui sont incompréhensibles. Écrits, par exemple, en alphabets codés, chiffrages, emplois de mots en langue ou alphabets étrangers ou en sténo. Certains journaux du XVIIIème en sténo n’ont pu être décryptés car les sténos de l’époque sont différentes de la sténo actuelle. Travail dans la pénombre pour une autre raison encore. Celle-ci concerne le statut de ces écrits qui les tient à l’écart de l’histoire littéraire même quand le journal provient d’un écrivain. Hormis quelques exceptions, le diariste n’œuvre pas. Le journal personnel ne s’étudie pas à la lumière de l’histoire littéraire occupée de généalogie, influences, effets recherchés. La plupart des journaux que Philippe Lejeune s’emploie à analyser émanent de gens ordinaires qui relatent leur vie en s’ignorant les uns les autres et sans souci de postérité. La majorité de ces écrits ne sont pas publiés. En conséquence, leur accès est difficile. Ils dorment dans des greniers pour la plupart.

Tout au long du livre, Philippe Lejeune expose, entre autres, sa méthode pour constituer des archives à partir desquelles nourrir son inlassable travail sur les écrits autobiographiques. Il a fondé l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA). Parallèlement à son travail universitaire sur le journal, il milite pour la transmission du patrimoine autobiographique. L’association répond à un besoin longtemps négligé par la société française, celui de transmettre ses écrits biographiques. Il a lancé un appel. Son inventaire des autobiographies du XIXème siècle avait besoin de nouvelles sources. Il a reçu des réponses. Parmi elles, des lettres d’individus qui ne disposent pas de ce genre d’archives mais qui souhaitent faire lire leur propre autobiographie. Peu de solutions s’offrent à celui qui voudrait que son texte ne disparaisse pas avec lui. Philippe Lejeune s’en rend compte. Outre l’édition, qui ne peut accueillir que très peu de textes, les archives, qui éventuellement conservent votre autobiographie mais ne favorisent pas sa lecture, qui peut accueillir vos textes autobiographiques ? La famille. Mais Philippe Lejeune remarque la chose suivante, que les familles aiment la mémoire familiale mais pas forcément les écrits autobiographiques de ses membres, car elles constituent des versions dissidentes de l’histoire du groupe. Les difficultés à transmettre ce matériel ont été abordées concrètement par Philippe Lejeune. L’APA répond donc à un besoin analysé.

Avant de revenir sur le matériau lui-même, il est utile de présenter le système de l’APA dont la création remonte à 1992. Elle a aujourd’hui déjà recueilli 3500 textes. Ce fonds est constitué de documents contemporains. Récits, journaux et lettres. Leur quantité est donnée en ordre décroissant. Leur nombre, donc, n’est pas représentatif de la réalité puisqu’il s’écrit plus de lettres que de récits autobiographiques. Ceux-ci sont déposés par des gens avec lesquels l’association entretient des relations suivies. Les textes sont confiés à des groupes de lecture. Il y en a cinq composés de dix personnes qui lisent, décrivent et indexent ces documents dont un compte-rendu est fourni aux auteurs. Ces notes de lectures sont ensuite réunies et publiées produisant un catalogue raisonné très utile aux chercheurs. Ceux-ci peuvent consulter les textes à Ambérieu où l’association veille sur son trésor. Sa revue, La Faute à Rousseau, présente des dossiers thématiques comme ceux consacrés au corps ou à l’argent dans les textes autobiographiques.

Le journal, dit Philippe Lejeune, peut concerner tous les aspects de la vie humaine. Une lecture transversale permet d’en extraire des thèmes récurrents. Malgré les particularités, les sujets correspondent mais c’est surtout l’écriture du temps qui en est l’invariant. Philippe Lejeune qui a entrepris de raconter l’histoire du journal l’étudie de ses origines à ses formes actuelles. L’écriture d’un journal personnel en ligne est à présent répandue. Le traitement spatial du temps s’en trouve renouvelé. À l’instar de la présentation du curriculum vitae qui part du présent pour descendre vers le passé, le journal en ligne remonte le temps quand le journal en cahiers montre un accomplissement. Ou une progression chronologique. Le cyber journal, lui, fait apparaître d’abord le présent. L’ordre de la lecture à l’écran inverse celui de la réalité vécue. On remonte son cours jusqu’au berceau, on ne débouche sur rien. C’est une nouvelle conception de l’identité et du temps que fait émerger le support informatique. Philippe Lejeune analyse ces journaux en ligne comme il l’a fait des journaux les plus anciens qu’il ait trouvés. Il parle, dans des entretiens réunis, des voies qui le mènent à ses trouvailles. Il dit qu’il adore lire des catalogues. Ce sont eux qui, parfois, le conduisent à un journal dont il découvrira, finalement, le peu d’intérêt. Mais la passion le porte à faire tous les déplacements en vue d’un écrit autobiographique dès lors qu’il a été informé de son existence. Le journal n’est pas forcément intime, il peut être même collectif. Il en était ainsi jadis. Les livres de compte, les archives de la vie publique, les chroniques, les livres de bord, les journaux de voyages feront place aux journaux personnels où les individus gèrent leur vie quotidienne, leurs amours, l’emploi de leur temps, leur vie spirituelle. L’individualisation du journal se produit en France au XVIIIème siècle. Dès cette époque, les journaux où l’ont détecte une inflexion personnelle sont conservés en nombre. Celle-ci est marquée par l’emploi de la première personne. Histoire de ma vie est l’intitulé du journal de Philippe de Noircames. L’expression « journal intime » n’apparaît qu’au XIXème siècle, lorsque justement il se manifeste sur la scène publique. Qu’il s’exprime dans des entretiens ou dans des textes, Philippe Lejeune engage une parole d’une intelligence vive qui met en rapport le particulier et le collectif. Et cette histoire, telle qu’il l’expose, est passionnante.

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Philippe Lejeune
Écrire sa vie
Du pacte au patrimoine autobiographique
Récit autobiographique

Éditions du Mauconduit, mai 2015
128 pages.
http://mauconduit.com/

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Entretien avec Philippe Lejeune.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman, février 2004

Le Journal intime, Histoire et anthologie
Philippe Lejeune et Catherine Bogaert.
Article d’Olivier Plat, janvier 2006

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