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Entretien avec Philippe Annocque
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Philippe Annocque Philippe Annocque, juin 2015
Photo. © N. Jungerman

Philippe Annocque est né en 1963. Agrégé de Lettres modernes, il est enseignant et écrivain. Il a publié plusieurs romans parmi lesquels Liquide et Rien qu’une affaire de regard chez Quidam éditeur. Mémoires des failles vient de paraître aux éditions de l’Attente. Son précédent livre, Vie des hauts plateaux (éd. Louise Bottu) est en librairie depuis fin 2014. Philippe Annocque tient par ailleurs le blog Hublots où le projet de Vie des hauts plateaux a pris forme.

Vous venez de publier votre huitième livre, intitulé Mémoires des failles. Comment est né le choix de ce titre ? À quel moment de l’écriture du livre ?

Philippe Annocque Il y a sept ou huit ans, je me suis décidé à composer quelque chose de cohérent à partir de textes qui existaient déjà et que j’avais écrits sans vraiment savoir qu’ils pourraient faire l’objet d’un livre. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’il s’agissait de mémoires, même si ces Mémoires ne correspondent pas du tout à ce qui est habituellement désigné par ce terme. L’idée était de parler de ce qu’on n’a pas vécu mais dont on se souvient quand même et qui, d’une certaine façon, fait partie de notre vie. J’ai donc intitulé ce texte Mémoires des failles en pensant à tout ce qui manque et c’est seulement après avoir trouvé le titre que je me suis aperçu qu’il y avait un jeu de mot : « la mémoire défaille ». Dans la mesure où ce calembour était involontaire, je me suis dit qu’on pouvait très bien lire le livre dans ce sens-là.

Ces textes ont été écrits à différentes époques...

Ph.A. C’est un livre à l’échelle d’une vie. Certains textes sont récents, d’autres très anciens. À l’exception des textes du premier album, sur mon enfance, qui a fait l’objet d’un retour sur moi-même, tous ont été écrits à la période dans laquelle ils se situent, même si leur réécriture est ultérieure. Le deuxième album, par exemple, est constitué de textes dont le premier état remonte pour les plus anciens au début des années 1980. Notamment, la toute première « pellicule », des arbres dans l’eau, date de 1981 ou 1982. C’est d’ailleurs un des textes fondateurs du projet. Je l’ai bien sûr retravaillé, mais la première version a plus de 30 ans.

Est-ce que vous avez écrit ces textes quotidiennement, comme un journal personnel ?

Ph.A. À cette époque, je n’écrivais pas en pensant à la publication mais parce que l’écriture s’imposait à moi. Je ne pourrais pas dire que ces textes tenaient lieu de journal. Quand ça me venait, j’écrivais. J’ai conservé ces textes car quelque chose en eux me tenait à cœur. D’ailleurs, je n’ai jamais rien jeté. Même quand il est complètement raté, un texte est toujours intéressant à relire pour son auteur. Il nous rappelle d’où l’on vient.

Ce livre, qui porte donc le nom de Mémoires, dessine le chemin d’une vie, de l’enfance à l’âge adulte et à l’entrée dans l’écriture. Peut-on dire qu’il appartient à la littérature autobiographique ?

Ph.A. Pour moi, oui, c’est clairement un texte autobiographique. Pourtant, il évoque des scènes et raconte des événements que je n’ai jamais vécus. Mais il n’y a pas de contradiction et c’est là un enjeu très particulier. C’est bien de ma vie dont il s’agit même si je n’emploie pas le pronom « je ». Quant aux personnes qui sont mentionnées, et certaines de façon récurrente, elles sont réelles et peuvent se reconnaître.

L’écriture de ce texte transgresse le genre autobiographique. Les propriétés discursives n’obéissent pas à la codification du genre. En ce sens, le « je » attendu est systématiquement remplacé par le pronom impersonnel « on » qui marque une distance objectivante, une distance avec la vie...

Ph.A. Une distance et une universalité. On a une vie officielle qui est singulière, spécifique. Les lieux de naissance et de vie ne sont pas les mêmes pour tout le monde... Mais en fait, je ne crois pas que ce soit vraiment ça, la vie. Dans la vie entière, il y a aussi autre chose, des choses qui se sont passées uniquement à l’intérieur de notre esprit. Et cette vie-là, me semble-t-il, est aussi universelle que singulière. Ce que je raconte peut paraître très étrange mais est sans doute susceptible de trouver un écho chez le lecteur. Il m’a semblé évident de remplacer le « je » par un « on » parce que cette « vie entière » qui est la mienne est possiblement aussi la vie tout un chacun. Ce qui est raconté relève de l’imagination mais non de la fiction - et l’imagination est un territoire commun.

Quelle distinction faites-vous entre fiction et imagination ?

Ph.A. La fiction, c’est feindre, c’est faire semblant de raconter la réalité. C’est un procédé qui est extrêmement conscient. Quand j’écris un roman, j’écris de la fiction. Je fais en sorte qu’il ressemble à la réalité. Mes romans sont parfois extrêmement réalistes. Quand j’ai publié Liquide, certaines personnes m’ont présenté leurs condoléances parce qu’elles étaient persuadées que ce que j’y racontais était vrai. Mais c’est moi qui faisais en sorte que ça ait l’air vrai. Mémoires des failles au contraire n’est pas un texte de fiction. J’essaie de retrouver dans mon esprit des choses qui sont sous la surface de la conscience et à l’écoute desquelles je suis. D’une certaine manière, j’écris sous la dictée. L’ensemble a donné des textes étranges qui sont souvent à la limite du rêve. Ils sont le résultat de ce que fait mon imagination toute seule quand ce n’est pas moi qui la fais travailler. Et quand ce n’est pas moi qui la fais travailler, elle est une autre sorte de reflet de ma vie. Je raconte autre chose que les faits objectifs et j’ai l’impression que, de cette manière-là, je suis peut-être plus fidèle à ce qu’a été ma vie que si je disais : « j’ai vécu à tel endroit, je suis né en telle année, j’ai rencontré telle personne... » Je ne suis pas certain que cette vie objective qu’on est supposé raconter dans un récit autobiographique soit plus vraie qu’un récit dans lequel on cherche avec la plus grande honnêteté possible à essayer de retrouver ce qui s’est passé juste à la surface de la conscience. Bien sûr, ce qui a pu rendre possible ce projet c’est que ce livre a été écrit à partir de notes qui ont été prises sur le moment, c’est pourquoi certains textes ont plus de trente ans, d’autres vingt, quinze, dix, moins.

On relève seulement deux emplois de la première personne du singulier à la fin du livre. Est-ce l’écrivain qui parle à ce moment précis ?

Ph.A. Oui, ou plutôt c’est l’écrivain qui acquiert le droit à la parole. Le dernier album, qui n’est pas le plus long, évoque mon entrée dans l’écriture ; et là, c’est un parcours plus singulier puisque tout le monde ne finit pas par se mettre à écrire. La parole qui m’est donnée me permet par instant de finir par dire « je », de me nommer. Un « je » surgit donc brusquement et fait peut-être au lecteur l’effet d’une vague par dessus la rambarde. Il reste cependant exceptionnel.

Vous n’utilisez pas facilement la première personne...

Ph.A. J’ai beaucoup de mal à dire « je ». L’employer me donne l’impression d’une sorte d’imposture. Mémoires des failles est un livre très sincère. J’ai vraiment essayé d’être à l’écoute de ce qui se passait juste sous la surface. À un moment précis, j’acquiers, à mes yeux, le droit de dire « je », donc je le fais. Mais c’est effectivement quelque chose qui ne m’est pas du tout familier. Avant Vie des hauts plateaux, je n’avais jamais écrit un livre à la première personne. Et si je dis « je » dans Vie des hauts plateaux, c’est précisément parce que ce n’est pas du tout moi ; utiliser ce pronom pour raconter des faits aussi incongrus et étranges faisait sens. J’ai écrit des livres à la deuxième personne et à la troisième. Liquide, quant à lui, est un récit à la personne zéro. On est dans l’esprit du personnage, mais j’y ai effacé toutes les marques de première personne.

Vous rassemblez des fragments qui sont comme des photographies intérieures, des instantanés, et vous leur donnez des titres qui font référence à des albums photos.

Ph.A. Il m’est apparu évident que tous ces textes qui me tenaient à cœur devaient être réunis dans un livre parce que j’y voyais une cohérence. Qu’est-ce qui dominait ? Et qu’est-ce qui, selon moi, fait que ce sont des mémoires ? Parmi ce qu’on peut appeler les sous-genres de l’autobiographie, les souvenirs sont plus personnels que les mémoires et dans ce livre, « on » est plus souvent témoin qu’acteur des scènes évoquées. On est d’une certaine manière témoin de son temps - et ce qu’on voit est souvent pénible. Un témoin qui va d’ailleurs s’effacer au fil du temps jusqu’à accéder parfois au statut de « spectateur absent ». Comme tout est très visuel, la métaphore de la photographie s’est imposée. Les différents albums correspondent très clairement à des périodes de la vie. Il y a l’enfance, la fin de l’adolescence, l’entrée dans l’âge adulte, l’âge adulte et enfin l’entrée dans l’écriture ; cinq albums. Dans chaque album, les fragments sont comme des pellicules sur lesquelles on voit différentes scènes. Les titres, plutôt que des titres de chapitres, sont une sorte de descriptif résumant ce qu’il y a sur chaque pellicule. Quand j’écris, j’essaie toujours d’être véritablement à l’écoute de ce qui est significatif pour moi ; comme un photographe choisit une prise de vue, sélectionne un cadrage parce que celui-ci aura une réelle incidence sur la signification que va prendre le cliché. Mémoires des failles se présente donc sous la forme d’albums photos.

On a l’impression à la lecture qu’il s’agit de séquences de rêves...

Ph.A. Parfois, il s’agit véritablement de récits de rêves, notamment dans l’album de l’enfance. À d’autres moments, ce sont des événements qui se sont réellement passés. Il y a une séquence, celle du joueur de flûte, dans laquelle ce qui est raconté est très étrange et pourrait passer pour un rêve alors que ce qui est rapporté est bel et bien arrivé. Voici cette séquence : je sors de chez moi pour aller à la faculté. Je prends le bus, puis le train de banlieue puis le métro. Pendant tout le trajet, plus d’une heure, j’ai un air de Vivaldi dans la tête, un concerto pour piccolo, qui devient de plus en plus fort, je l’entends vraiment, c’est frappant et je suis complètement habité par cette mélodie. Dans un couloir du métro, à une correspondance, j’entends le morceau dans ma tête si fort que j’en suis presque inquiet. Puis, à l’angle du couloir, j’aperçois un homme assis qui joue exactement le morceau que j’ai dans ma tête depuis que je suis sorti de chez moi.

Est-ce que cette écriture fragmentaire s’apparente aux failles de la mémoire ?

Ph.A. Oui, bien sûr. L’idée ici est de raconter tout ce qui d’une certaine façon est vrai mais qu’on n’a jamais vécu. Ce qu’on n’a pas vécu est infini. Donc, comme c’est infini, évidemment, on ne peut faire qu’un petit livre de 230 pages et ce n’est presque rien par rapport à l’infini. Par conséquent, c’est nécessairement fragmentaire. Il faut dire aussi que, pour des raisons strictement pratiques, je me trouve à l’aise dans l’écriture en fragments.

On vous trouve des accents perecquiens, bien que vous n’ayez presque pas lu Perec. En vous lisant, j’ai davantage pensé à Henri Michaux, à Un certain Plume ou à des textes de La Vie dans les plis. Cet humour, ce décalage entre ce qui est dit et l’expérience que le narrateur fait du monde. Ici, le style de l’écriture crée une distance par rapport aux événements autobiographiques pour leur donner une dimension absurde...

Ph.A. Les Choses est le seul livre de Perec que j’ai lu. Il faut dire qu’il y a eu une période de ma vie où je ne pouvais pas lire. Puis, lorsque j’ai commencé à publier, plusieurs personnes ont trouvé des similitudes entre mon écriture et celle de Perec, et comme je me sais très sensible aux influences (celle de Beckett a été terrible), j’ai remis sa lecture à plus tard. Je vais sans doute pouvoir m’y mettre bientôt. Quant à Michaux, oui. Lorsque j’écris, j’ai le sentiment de croiser Michaux, notamment dans tout ce qui relève du constat de règles apparemment étranges. Curieusement, ça ne m’a jamais gêné. J’ai l’impression que c’est de l’ordre d’une rencontre fortuite et non de l’influence, même si j’ai beaucoup lu Michaux et que je continue à le faire. Il y a aussi des auteurs avec lesquels on se sent naturellement une affinité, une parenté.
En y réfléchissant, c’est vrai que dans Mémoires des failles il y a un passage qui pourrait me faire penser à Michaux, même si je n’y ai pas du tout songé au moment de l’écriture, et qui s’est imposé à moi de manière intense. Il s’agit du fragment final sur la main. Je l’ai écrit presque sous la dictée, et je ne pouvais donc pas ne pas employer le « je », et même le « vous » avec lequel je m’adresse au lecteur. J’y affirme - c’est un peu présomptueux - mon pouvoir d’écrivain et en même temps ce que ça me coûte. Ce n’est plus vraiment ma main, elle est brûlée... Mais elle m’appartient quand même et je la fais sortir de n’importe quelle manche - « même la vôtre » - et agir comme bon me semble. Ce texte est un des derniers, peut-être le plus récent, et il n’est pas un rêve. Je ne sais pas comment il m’est venu, mais il s’est avéré indispensable pour terminer le livre.

Êtes-vous affranchi de l’influence de Beckett ?

Ph.A. J’espère. J’ai considéré que j’étais affranchi de son influence au moment où j’ai commencé à écrire le roman qui est devenu Rien qu’une affaire de regard - ou plutôt je l’ai écrit pour ça. J’ai écrit ce texte, je l’ai relu et je me suis rendu compte que l’influence de Beckett n’y était pas visible. Je pouvais donc publier. Auparavant, j’étais empêché de publier et même, presque d’écrire. En tout cas d’écrire autre chose que ce que je faisais et qui était très décalqué sur Beckett. J’écrivais en me sentant empêché d’écrire, comme les personnages de Beckett se sentent à la fois empêchés de dire et empêchés de se taire. L’écriture de Beckett tient sur ce dédoublement contradictoire de l’empêchement, lequel est au fond la condition même de toute littérature. Tout ça me paraissait complètement indépassable et il a fallu que je m’en débarrasse. Parallèlement j’étais aussi empêché de lire. Je ne lisais plus que Beckett et après avoir lu et relu tout Beckett, je ne lisais plus du tout de littérature. Cela a duré 8 ans environ. Je n’ai été libéré qu’à partir du moment où j’ai publié mon premier roman. Rien qu’une affaire de regard a coïncidé avec mon retour à la lecture qui s’est fait grâce aux Absences du Capitaine Cook d’Eric Chevillard, feuilleté par hasard dans une librairie.

Le rapport à l’identité lie tous vos textes aussi différents soient-ils...

Ph.A. La question de l’identité s’impose à moi sans même que j’y pense. Bien sûr sans réponse définitive. Tous mes romans tournent autour de ce sujet, même si je ne m’en suis pas tout de suite rendu compte. Aucun de mes livres n’y échappe et je dirais que c’est juste la forme qui change d’un livre à l’autre - même si ce changement paraît à chaque fois considérable.

La question de l’identité conduit à une sorte de folie présente potentiellement en chacun de nous...

Ph.A. C’est aussi récurrent dans tous mes textes, et même dans Liquide, qui est un roman sur le conformisme social. Lorsque le conformisme social est trop fort, on n’est pas loin de la maladie mentale. Donc oui, tous mes textes flirtent avec la folie. C’est particulièrement vrai dans Pas Liev, qui paraîtra en octobre chez Quidam.

Aussi, Vie des hauts plateaux que vous avez publié récemment et qui est d’un tout autre registre que Mémoires des failles traite du rapport au temps et à l’identité... On est interchangeable...

Ph.A. Oui, absolument. On n’est jamais définitivement quelqu’un. Celui qu’on est est-il celui qu’on a été et qu’on sera ? Cette question est sans arrêt soulevée dans mes textes et même dans mes romans les plus réalistes. Elle est traitée sous des modes délirants dans Vie des hauts plateaux et aussi, dans une moindre mesure, dans Mémoires des failles.
Dans Vie des hauts plateaux, l’idée était d’écrire une représentation de la vie avec des normes qui paraissent complètement insensées au lecteur mais qui, après « digestion », pouvaient finalement être envisagées par ce dernier comme finalement assez fidèles à la réalité. Il y a des passages sur la vieillesse et sur la mort ; bien sûr on ne vit pas, ni on ne meurt de la même manière que dans la vraie vie, mais ça dit quelque chose de notre propre manière de vivre et de mourir. C’est souvent drôle ou très triste, parfois atroce. Pour trancher avec l’apparente étrangeté de ce qui est dit, c’est raconté sur le ton le plus banal possible. Il n’y a aucun effort visible de style, comme si tout était évident - et ce décalage amuse aussi le lecteur, je crois. Ce n’est pas la même écriture que dans Mémoires des failles dont le style est plus élégant, parce que ça reste des mémoires et que le livre revendique ouvertement l’appartenance au genre qu’il revisite, ou qu’il bouleverse, comme on voudra. Vie des hauts plateaux est aussi un texte très fragmentaire. Je l’ai écrit au départ pour mon blog Hublots. J’ai retravaillé les extraits de blog et le livre a aussi fait l’objet d’un travail de composition mais bien sûr il a été écrit sur une durée plus courte que Mémoires des failles et en même temps que d’autres projets qui ne sont pas encore parus.

On meurt très souvent de faim dans Vie des hauts plateaux...

Ph.A. Oui en effet ! On meurt fréquemment de faim devant des frigos (voire des barbecues !) en panne. C’est lié au protocole d’écriture qui est très spécifique à Vie des hauts plateaux et auquel j’obéis à la lettre. Vie des hauts plateaux a été écrit à partir de fragments de jeux vidéo qui comportent des bugs. Ce sont notamment ces pannes qui permettent ces situations absurdes. Cela dit, pourquoi j’évoque si souvent cette façon de mourir ? Parce que c’est une réalité. On vit vraiment dans un monde où les gens meurent de faim devant des frigos pleins, au sens large du terme, et ils n’ont pas accès à ces frigos pour des raisons mystérieuses. C’est juste un peu exagéré et présenté d’une manière absurde, mais c’est la condition d’une bonne partie des gens qui vivent sur terre.

Vie des hauts plateaux est sous titré « fiction assistée »...

Ph.A. Cette mention « fiction assistée » est un indice pour le lecteur, afin qu’il devine le protocole d’écriture. Il y a bien sûr le titre, qui fait sens à l’oreille, mais qui à l’écrit renvoie à autre chose. Ce sous-titre, fiction assisté, s’inspire des logiciels d’assistance par ordinateur comme la PAO. Il y a également d’autres indices comme la 4ème de couverture, ou les remerciements à mes enfants qui, bien que sincères, sont là aussi pour donner une piste de lecture. D’ailleurs je ne remercie ou ne dédie que lorsque ça fait sens aussi pour le lecteur. Par exemple, Mémoires des failles est dédié à Murielle - Murielle, c’est ma femme. Je la nomme en dédicace aussi pour que le lecteur s’en souvienne lorsque vers le milieu du livre elle apparaît dans le texte, ainsi le lecteur a conscience que les personnes mentionnées sont bien réelles et qu’il s’agit de mémoires. On peut dire aussi qu’à certains égards, Mémoires des failles est un livre d’amour, même s’il ne parle d’amour qu’entre les lignes.

Vous vous méfiez du langage...

Ph.A. Je ne fais pas confiance aux mots car les mots veulent dire quelque chose indépendamment de ma propre volonté. Je ne suis jamais certain qu’ils vont dire ce que moi je veux leur faire dire puisque eux-mêmes ont leur propre volonté de dire. Ce n’est pas un hasard si en français, pour dire « signifier », on dit « vouloir dire ». Un mot a par définition une volonté de dire préalable à son emploi. C’est, je crois, la friction entre ce que les mots veulent dire et ce que moi je veux dire qui rend possible la littérature. Et c’est parce que je ne fais pas confiance aux mots que j’ai parfois tendance à considérer que, en ne disant pas ce que l’on attendrait a priori, en disant même carrément autre chose, on a une chance de tomber plus juste. Cette méfiance envers le langage est essentielle dans Mémoires des failles, c’est à travers elle que je revisite le genre des mémoires.

Sur quel sujet travaillez-vous actuellement ?

Ph.A. Je viens de terminer un livre, Pas Liev, qui paraîtra en octobre chez Quidam. C’est un roman, à proprement parler, avec des personnages, une histoire, une intrigue, mais qui comporte quand même des points communs avec Mémoires des failles car le lecteur est amené à se demander si ce qui est raconté s’est vraiment passé tel qu’on le perçoit à travers la conscience possiblement maladive du protagoniste. Et plus la narration avance, plus le doute augmente.
Actuellement, je travaille sur une correspondance. J’ai retrouvé les cartes postales de mon grand-père qui était prisonnier en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, de mai 1916 jusqu’à la fin de la guerre. Je publie ces courriers sur mon blog chaque semaine. Je présente aux internautes ma propre lecture au moment où je déchiffre la carte. Comme l’écriture est difficile à lire, je décris ce que je comprends et découvre. Je sais très peu de choses de mon grand-père car il est mort en 1928. De son retour de captivité à sa mort, il s’est écoulé dix ans pendant lesquels il a rencontré ma grand-mère et a eu deux enfants, dont mon père qui ne l’a presque pas connu. La correspondance de mon grand-père que j’appelle Mon jeune grand-père était adressée à ses parents, dont je n’ai pas les réponses. Les cartes ont été écrites au rythme autorisé, c’est-à-dire tous les 4 ou 5 jours. Le courrier mettait beaucoup de temps à arriver et mon grand-père répond parfois à des lettres déjà anciennes ou au contraire, il anticipe. Par exemple, il veut à tout prix souhaiter une bonne fête à ses parents et il leur écrit avec plus d’un mois d’avance pour être sûr que les cartes arrivent au bon moment. Un article sur cette correspondance-feuilleton qui deviendra peut-être un livre a déjà paru dans la revue La Faute à Rousseau.

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Philippe Annocque, Mémoires des failles 2 Philippe Annocque
Mémoires des failles
Éditions de l’Attente,
mai 2015, 229 pages.

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Télécharger FloriLettres en PDF, édition été 2015

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Sites internet

Blog de Philippe Annocque
http://hublots2.blogspot.fr/

Éditions de l’Attente
http://www.editionsdelattente.com/

Éditions Louise Bottu
http://www.louisebottu.com/

Quidam éditeur
http://www.quidamediteur.com/NewFil...

Revue La Faute à Rousseau
http://autobiographie.sitapa.org/pu...


Philippe Annocque, Vie-des-hauts-plateaux Philippe Annocque,
Vie des hauts plateaux
fiction assistée.

Paragraphes courts en uniques chapitres, sans titre, sans indication, sans fil conducteur, sans dispositif connu ni reconnu, ni même rassurant, une typographie qui varie sans prévenir ; « dire les choses, annonçait notre auteur dans l’autre de ses « albums » - celui où toute la vie d’un narrateur qui dit on, jamais je, défile, de l’enfance à l’âge adulte (Mémoires des failles, publié cette même année aux éditions de l’Attente) est vraiment un problème. (...) Les choses n’ont vraiment rien à voir avec les mots. Sans doute faut-il, pour dire les choses au plus près, dire carrément n’importe quoi d’autre. » Alors, oui, c’est bien cela qu’il assure : il dit n’importe quoi d’autre, et c’est sa manière à lui, sérieuse, d’écrire. Pourquoi faudrait-il toujours pour un lecteur chercher à comprendre ? Et pourquoi, après tout, ne pas se laisser aller à suivre cette fine musique déjantée autour des mots, leur logique à eux, théâtre de l’absurde, mise en scène des images qui font une histoire, joute du langage qui parle de désir ou encore de bons repas, d’aller à la pêche, de corps qui s’étreignent, d’une petite amie qui va mourir, de faim peut-être, d’une histoire qui commence un dimanche mais ça pourrait tout à fait être un lundi ; invention d’une forme autobiographique qui n’en serait pas une, en fait ; 155 pages, une histoire par page, il y a un bien un je ici, et ce je est mille personnages à la fois, en un recueil de micro fictions qui parleraient du quotidien le plus banal, utilisant le jeu verbal qui pourrait au fond être le frère caché du jeu vidéo, pour décrire la propre exagération de notre propre vie codifiée, jusque dans la tombe... « (...) Le lendemain matin, avant 7 h, en sortant de la chambre à coucher, je suis mort. Ma femme et mon fils étaient tristes. Je ne le verrai jamais collectionner les conquêtes amoureuses, comme j’ai passé ma vie à le faire, avant de rencontrer sa mère. » Éd. Louise Bottu, 158 p., 15 €. Corinne Amar


Philippe Annocque - Bibliographie

Mémoires des failles
Éditions de l’Attente,
mai 2015, 229 pages.

Vie des hauts plateaux
Éditions Louise Bottu,
novembre 2014, 154 pages.

Rien (qu’une affaire de regard)
Quidam éditeur,
mars 2014, 230 pages.

Monsieur Le Comte au pied de la lettre
Quidam éditeur, 2010, 97 pages.

Liquide
Quidam éditeur, 2009.

Par temps clair
Melville éditeur, 2006.

Chroniques imaginaires de la mort vive
Melville éditeur, 2005.

Une affaire de regard
Éditions du Seuil, 2001.

Dans mon oreille
Éditions Motus, 2013.

Altruiste
Poèmes de Philippe Annocque
Gravures de Marc Giai-Minet.
Les éditions du nain qui tousse, 2014, (Hors commerce).

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