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Anise Postel-Vinay avec Laure Adler. Vivre Par Corinne Amar

 

Anise Postel Vinay, Vivre C’est un court récit autobiographique d’une cent-vingtaine de pages, témoignage au ton sobre, direct, factuel comme pour mieux se souvenir, rester au plus près de la réalité, au titre laconique et aussi intense qu’il est bref, mais aussitôt qu’on l’a ouvert, on se félicite de n’être pas passé à côté d’un tel ouvrage, on est heureux d’avoir rencontré une telle personnalité, sa dignité, son humilité, sa grandeur, d’avoir lu et compris en même temps que l’horreur humaine, ce qu’est la dure foi en l’espérance de la vie.

Née en 1922, Anise Postel-Vinay est adolescente quand elle comprend, grâce aux relations, aux lectures de sa mère, la proximité et les dangers du nazisme, quand elle sait qu’elle est déterminée à aider, à agir, quand elle cherche par tous les moyens à entrer en contact avec les réseaux de la Résistance. Encouragée par sa mère, elle intègre un réseau de l’Intelligence Service initié par les Anglais où il s’agit d’épier les agissements des bunkers allemands, de fournir des renseignements militaires. Elle ne sait rien, mais rien ne lui fait peur, elle se lance, multiplie les missions, prend des risques. Les renseignements qu’elle a à transmettre sont traduits en anglais, photographiés et envoyés à Londres, cachés dans des allumettes à double fond. Elle découvrira près de soixante-cinq ans plus tard que ce camarade qui savait si bien l’anglais, traduisait et transmettait les documents au photographe, c’était Samuel Beckett lui même.
Elle sera arrêtée un an plus tard, le 15 août 1942 et déportée à Ravensbrück, village d’Allemagne situé à 80 km au nord de Berlin, aux côtés de l’ethnologue Germaine Tillion (1907-2008) et de Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002), nièce de Charles de Gaulle (elles feront toutes les deux leur entrée au Panthéon le 27 mai 2015) ; Anise elle, a juste vingt ans. Ravensbrück, camp de concentration spécialement réservé aux femmes qui fournira en main-d’œuvre féminine l’ensemble des industries d’armement allemandes, où vécurent et moururent aussi nombre d’enfants - deviendra, entre 1934 et 1945, le centre de détention de femmes le plus important du pays (plus de 132 000 femmes et enfants y seront déportés, dont 90 000 exterminés). Les détenues viennent de tous les pays d’Europe occupés par l’Allemagne, dont beaucoup de Polonaises. Abus permanents, battues, astreintes au travail, assassinées ; si elles ne sont plus capables de produire, pour un acte de rébellion ou sans raison : peu d’entre elles espèrent en sortir un jour, vivantes... 
« Je suis née dans une famille de l’est de la France. Mon père était le fils d’un petit paysan du Jura, près de la frontière suisse, et ma mère était d’origine alsacienne, d’un village où ses ancêtres étaient brasseurs de père en fils. Ils se sont rencontrés, après la première Guerre. Mon père avait fait toute la guerre comme jeune médecin et, vers 1920, après s’être marié, il s’était installé à Paris comme oto-rhino. Nous étions cinq enfants et avons reçu une éducation « puritaine ». Le mot me paraît un peu fort aujourd’hui, mais voilà : mes parents étaient catholiques, républicains, ils avaient des principes (p. 7). » 
Une éducation catholique, une fratrie, une mère dont elle est très fière - qui venait d’une époque où les jeunes filles n’avaient pas le droit de passer le bac mais le brevet, et qui pourtant, s’était débrouillée pour suivre, avant l’heure, les cours de Bergson et de Durkheim, s’intéressait de près aux premiers sociologues, défendait la liberté avant tout autre chose. « La liberté, c’était un des grands principes de ma mère », dira t elle encore ; ce qui pouvait vouloir dire qu’il fallait savoir mourir pour ce principe...
Lorsqu’elle est arrêtée pour faits de résistance le 15 août 1942, Anise Postel-Vinay est emmenée au siège de la Gestapo, puis envoyée à la prison de la Santé, avant d’être transférée, en même temps que toutes les femme, à la prison de Fresnes. Elle correspond avec sa mère à qui elle écrit sur des petits bouts de papiers de fortune qu’elle parvient tant bien que mal et de manière miraculeuse à faire suivre, elle sait son père déporté aussi, non loin d’elle, dans un autre camp, mais elle ne peut lui parler. « Quand j’écrivais à ma mère, je croyais toujours que la lettre que j’écrivais serait la dernière. Même si je n’imaginais pas la sauvagerie des camps, je me disais bien que nous savions très peu de chances de rentrer vivants. J’écrivais donc de très belles lettres, pleines de bons sentiments. Et je parlais aussi de politique, parce que c’était très important pour moi (p.38) » Puis, elle est déportée à Ravensbrük. Dans le train qui l’y mène, elle rencontre Germaine Tillion, une « petite dame » de quinze ans son aînée, drôle et d’un courage exemplaire, qui lui remontera si souvent le moral. « Elle a tout de suite senti que tous les femmes présentes dans notre wagon avaient pour la plupart laissé leurs enfants à Paris et par conséquent avaient le moral très bas. Instinctivement, elle trouvait une plaisanterie, une histoire, un ton qui dépassait le présent et ramenait un peu d’espoir ». Elles demeureront proches tout le temps de leur captivité. « Cela portait un nom dans les camps, les femmes plus âgées qui s’occupaient des jeunes comme de leurs filles, on les appelait les mères de camp. »... Les souvenirs affluent, l’un après l’autre, relatant le quotidien de cette barbarie humaine avec une simplicité confondante. Dans ce camp de concentration où les conditions de vie sont à la limite du soutenable ; manque de nourriture, de sommeil, de vêtement, de soins « tout était calculé pour nous épuiser », maladies, sévices, privations, humiliations, jusqu’aux disparitions par épuisement - le matin, on comptait les morts de la nuit -, sans compter les crimes commis sur les corps vivants ; expériences médicales atroces sur des corps de femmes en bonne santé à qui on inoculait le tétanos ou dont on trafiquait les os ; enfants qu’on supprimait parce qu’il y en avait trop, en faisant croire aux mères « qu’il y aurait une distribution de lait pour les petits », la solidarité est totale, et le seul moyen de survivre à l’horreur. « Sans cette solidarité, vous dépérissiez tout de suite (p. 90). » Lorsqu’elle rencontre Geneviève de Gaulle (arrêtée un an après elle, le 20 juillet 1943), la santé de cette dernière décline, elle ne voit presque plus. « Elle travaillait dans un atelier épouvantable dirigé par un SS particulièrement sadique (p.75). Il fallut trouver un stratagème pour la sauver, la changer de block, la cacher dans un autre atelier. Elle fut sauvée. Elle-même atteinte d’une tuberculose maligne fut aidée par un groupe de camarades polonaises, et envoyée travailler dans un atelier où les moments de répit existaient, où le soleil par endroits se montrait et redonnait des forces à la peau. « Nous vivions dans la terreur, la détresse, dans cet endroit de mort », dira t-elle, bien plus tard de cette période ineffaçable.
Elle est libérée le 23 avril 1945 par la Croix-Rouge suédoise. En France, elle apprend la mort de sa sœur, Claire Girard. Son frère est revenu de Buchenwald et son père du camp de concentration de Dora. « Il faut être honnête, c’est compliqué d’oublier, on reste hanté à vie... »

......

Anise Postel-Vinay
avec Laure Adler
Vivre
Éditions Grasset, 128 pages.

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