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Entretien avec Sylvia Massias
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

guerne L’édition des Lettres de Guerne à Cioran a été établie, présentée et annotée par Sylvia Massias. Avant d’intégrer les éditions Le Capucin, Sylvia Massias a travaillé de 1994 à 1999 à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet où pendant quatre ans elle a traité les archives de E.M. Cioran. L’entretien est agrémenté d’une lettre de Guerne et d’un extrait de son Journal.

Armel Guerne est un auteur peu connu. Poète et traducteur notamment de Novalis, Rilke, Woolf, Shakespeare, Lao Tseu et Kawabata, il est mort en 1980. Les éditions Le Capucin ont publié en 2000 son Journal (1941-1942), et viennent de publier ses Lettres adressées à Cioran, entre 1955 et 1978. Vous avez travaillé à l’édition du recueil de lettres : comment a débuté cette aventure éditoriale ?

Sylvia Massias Les éditions Le Capucin ont également publié un recueil de nouvelles, Les Veilles du Prochain Livre. C’est une aventure éditoriale qui vient de commencer, mais qui a déjà donné trois titres et qui se poursuivra : les éditions Le Capucin, qui ont l’exclusivité de la publication des écrits d’Armel Guerne, continueront de publier son oeuvre.
C’est parce que j’ai traité les archives de Cioran à la bibliothèque Doucet que j’ai travaillé à l’édition du recueil de ces lettres. J’ai passé quatre années passionnantes dans la compagnie d’un auteur que j’aime beaucoup et qui a éveillé chez moi un intérêt croissant. Ce travail éditorial est issu d’une vraie rencontre : celle d’un éditeur exigeant et passionné, avec qui l’accord a été parfait sur ces deux plans-là.

Cette correspondance croisée est une des seules conservées par Cioran. Elle comprend 168 lettres de Guerne : qu’en est-il des lettres de Cioran ? Vous avez pu, je crois, les consulter pour l’annotation mais la publication vous a été refusée et vous avez eu recours aux Cahiers de Cioran... A la fin du recueil, la chronologie de cette correspondance entre Guerne et Cioran atteste qu’il s’agissait d’un véritable échange épistolaire, d’un dialogue.

S. M. Cette correspondance est en effet la plus importante parmi les archives de Cioran. Il existe quelques autres grands ensembles, mais ils n’excèdent pas soixante-dix lettres environ. Quant aux lettres de Cioran à Armel Guerne, elles ne sont pas regroupées : il y en a cinquante-cinq dans les archives mêmes de Cioran, qui avait réclamé ses lettres à la mort de Guerne. Ellen Guillemin, la compagne de Guerne, ne lui en a donné qu’une partie. Cinquante-deux sont en dépôt à l’IMEC, et quelques autres se trouvent dans des collections particulières. Toutes ces lettres ont été consultées et auraient pu être publiées, mais comme le précise la note de l’éditeur, la publication nous en a été refusée par l’exécuteur littéraire de Cioran et par les éditions Gallimard.
Je pense que cela est intellectuellement regrettable, au regard de l’oeuvre commune que représente la correspondance échangée entre les deux hommes. Il s’agit en effet et avant tout d’un dialogue. Publier les lettres d’un seul auteur pose en particulier le problème suivant : Guerne (comme Cioran) fait bien souvent allusion à ce que lui dit son ami, il lui répond, il reprend les termes de sa lettre, il le cite... De sorte que le lecteur des seules lettres de Guerne peut parfois difficilement comprendre de quoi il est question, et avoir du mal à deviner ce à quoi il est fait allusion. C’est pourquoi j’ai annoté ces lettres en paraphrasant celles de Cioran (à défaut de pouvoir les citer, nous avons droit à la paraphrase). Par cette annotation, nous avons voulu compenser l’absence des lettres de Cioran. J’ai eu recours aux Cahiers que Cioran a tenus de 1957 à 1972 et qui ont été publiés après sa mort en 1997. On trouve en effet des notations parfois proches du texte des lettres : cela a permis de citer Cioran sans dénaturer ses propos par une paraphrase. Ce travail d’annotation montre aussi combien les deux amis se répondaient l’un l’autre, se citant, se commentant... Cette dimension de la correspondance méritait d’être soulignée, elle est essentielle.

Que savez-vous de la rencontre entre Armel Guerne et E.M Cioran ? Ces lettres montrent combien Guerne était attaché à son ami, est-ce que Cioran se livrait autant dans les siennes ?

S. M. La correspondance commence en 1955 : Guerne vivait alors à Paris. Les deux hommes se voyaient plus qu’ils ne s’écrivaient. C’est lorsque Guerne a quitté Paris pour emménager dans son moulin du Lot-et-Garonne que la correspondance s’étoffe, devient régulière et prend sa véritable dimension. La densité de cet échange prouve qu’ils étaient auparavant très liés.
Guerne était en effet très attaché à Cioran, ses lettres témoignent de son affection, mais aussi d’un besoin : il vivait dans une attente permanente des lettres de son ami. Il y avait chez lui un besoin très profond de communion, attisé par le fait qu’il vivait de façon très isolée - ce qui n’était pas le cas de Cioran.
Guerne et Cioran étaient des êtres très différents. Par bien des aspects, on pourrait même les opposer. Il ne faut donc pas imaginer que les lettres de Cioran ressemblent à celles de Guerne. Elles sont tout d’abord plus courtes. Elles sont plus ramassées, plus concises. Il y a en elles de profonds accents de sincérité, comme on en trouve dans les Cahiers. Cioran parle de ses colères, de ses doutes, de ses dégoûts, de ses enthousiasmes aussi, et porte souvent des jugements sur lui-même. Il conseille maints remèdes à son ami, l’exhorte à la paresse, au "non-agir". Il fait un peu figure de grand frère, lui venant en aide, de sorte que Guerne, par deux fois au moins, le considérera comme son ange protecteur.

Pouvez-vous nous parler d’Armel Guerne et de son oeuvre ?

S. M. Armel Guerne est né en 1911 à Morges en Suisse, et s’est rapidement installé en France. Il eut pendant la guerre une importante activité dans la résistance avec sa femme Pérégrine. En 1960, il achète un moulin dans le Lot-et-Garonne et s’y installe avec Ellen Guillemin. Il y vivra jusqu’à sa mort en 1980. Il a fait le choix d’une vie difficile en étant ainsi isolé, loin de Paris et de la vie littéraire : il est probable que s’il avait sacrifié sa solitude, il ne serait pas resté l’inconnu qu’il souffrait d’être.
L’oeuvre de Guerne comprend une dizaine de recueils de poésie, en vers (comme le Testament de la perdition et Le Temps des signes ou en prose Danse des morts, Mythologie de l’homme, qui comprend aussi quelques poèmes en vers). Il estimait avoir donné le meilleur de lui-même dans Les Jours de l’Apocalypse, un livre illustré publié par les éditions du Zodiaque comprenant le texte de l’Apocalypse de saint Jean et des poèmes de Guerne qui s’en présentent comme un commentaire. Le livre passa pour ainsi dire inaperçu, et Guerne en souffrit beaucoup, comme en témoignent ses lettres à Cioran. Il faut mentionner aussi ses préfaces à ses traductions : ce sont des textes magnifiques, qui ont été réunis un an avant sa mort dans le recueil L’Ame insurgée.
Armel Guerne était un poète - c’est-à-dire non pas un faiseur, un polisseur de mots, mais quelqu’un pour qui la poésie devait se recentrer sur la plus profonde dimension de l’homme, aussi la plus exigeante, à savoir la vie spirituelle - se recentrer sur elle, et jaillir d’elle. Son oeuvre est double : d’une part la poésie proprement dite, d’autre part les traductions. Mais étant donnés le niveau d’exigence et la qualité d’écoute de cet homme, son oeuvre est une : elle puise à une source unique ce qu’elle tente de traduire et ce qu’elle s’efforce de dire. Pour le poète qu’habite une telle effusion et qui la soutient par un tel effort et une attention aussi soutenue, avec la conscience aiguë du poids et de la gravité de chaque acte, dire et traduire deviennent une seule et même tâche.
Les traductions de Guerne sont admirables - non pas toutes, peut-être, puisque certaines ont été purement alimentaires (il vivait en effet de ses traductions). Mais celles où il a mis tout son coeur et toute son âme comme celles de Novalis doivent être considérées comme des oeuvres à part entière. Guerne est probablement l’un des plus grands traducteurs de ce siècle, et il fut un traducteur de génie parce qu’il était un vrai poète, c’est-à-dire quelqu’un qui avait une haute conscience du fait qu’un acte magnifique a été déposé dans la main de l’homme, et qui s’insurgeait contre la dégradation, la dissolution de cet acte en agissements pour donner ce qu’il appelle la "littérature des littérateurs", cette prolifération de voix contemporaines qui ne font que multiplier le simulacre de la poésie.

Dans cette collection, lettres d’hier, lettres d’aujourd’hui, quels sont les projets éditoriaux en cours ?

S. M. La correspondance Sand-Barbès a déjà été publiée dans cette collection. Paraîtront prochainement les lettres de Prix Deschamps, commissaire ordonnateur des guerres sous l’Empire : pleines d’humour, de saveur et d’intelligence, elles offrent un véritable tableau de l’Europe du début du XIXe siècle. La correspondance Dejazet-Fechter est également prévue - avec le sous-titre éloquent Correspondance d’un amour en coulisse. L’édition d’autres correspondances d’Armel Guerne est aussi au programme.

Lettre de Guerne à Cioran

Mon cher Cioran,
J’écoute le silence, approfondi de temps à autre par quelque vague bruit lointain, l’aboi d’un chien, le caquet d’une poule, un moteur qui circule au-delà des frontières d’un sensible royaume : c’est ma récompense à la fin du jour, parfois. Je me l’octroie en votre honneur, ce soir, interrompant en plein cours le septième et dernier voyage de Sindbad. (Je vous vois mal circuler dans paris entre cinq et six heures, le matin !) la nuit est descendue avec une obscurité toute transparente de gel, et le haut froid du ciel, que je regarderai tout à l’heure, rendra tout tranquillement leurs justes et ridicules proportions aux formidables fusées humaines de la "conquête de l’espace", ces capsules errantes où s’enferment des hommes dont toute la géniale activité est de ne pas : ne pas sentir, ne pas manger, ne pas dormir, ne pas se vider, ne pas s’imaginer, ne pas mourir, ne pas être. L’engin parfait, asservi à un autre engin : l’errant et l’aberrant. Notre-Saint père Boeing Ier, le pape à réaction, mérite nos félicitations également. Je regrette seulement qu’il n’ait pas été assez réaliste pour aller jusqu’au bout et jouer le Saint-Esprit parachutiste, puisqu’il est d éjà praticien du saint-Siège éjectable. Pastor evangelicus, l’antépénultième.
Je n’ai pas encore ouvert votre livre, qui est sur ma table, dans ma chambre, là-bas, au moulin (car je travaille encore au presbytère et ne rentre que le soir). Le soir, je suis claqué ; et le matin, je file au travail. Mais je souris en le voyant et c’est une joie chaque fois. Je me tape un livre d’un photographe sur Picasso (1) au début de janvier (de l’anglais) pour les Suisses et pour, encore mieux, payer mes impôts. J’aurai peut-être aussi (pour distraire Mme Guillemin) les contes de Grimm "complets" à faire. La retombée en enfance ! Déjà ? - ah ! le deuxième volume du Rêve dans le pavillon rouge, le roman chinois que j’avais traduit en 1956 vient de paraître.
Célérité, conscience, efficacité des éditeurs. Une oeuvre de longue haleine, quoi ! (J’écris comme un cochon : mon poignet me fait mal, ce salaud, alors que je l’avais cassé il y a deux ans.)
Taper à la machine toute la journée n’arrange pas cette petite douleur crispante et sourde. Mais si mes doigts sautillent, je garde au ventre une bonne, épaisse, chaude et sûre lenteur. Elle doit être l’âme de la sagesse, dans un temps intérieur plus patient que l’autre , qui retient quelque chose de l’éternité. pardonnez-moi ce bavardage : je voulais vous faire respirer un autre air. A midi, dans le soleil, des moucherons voletaient. On se serait cru en avril.
Bien à vous deux : A. G.

Avec l’aimable autorisation de publication des Editions Le Capucin.

(1) Voir dans BG : E. Quinn et R. Penrose.

guernejournal Armel Guerne, Journal 1941-1942 et autres textes, préface de Charles Le Brun. Editions Le Capucin, Lectoure, 2000

Extrait du journal de Guerne

1942
Le 15. [janvier]
Journée mauvaise, couronnée de tristesse.
Certitude absolue : le plus important nous est caché ; et les plus attentifs n’attrapent que des bribes imperceptibles... On se sent tellement comme des poussières qui n’ont qu’à s’aplatir en attendant la tourmente. Les gens ne croient pas à ceci ou à cela "parce que ce serait trop atroce". Pauvres gens ! La seule raison qui pourrait retenir d’y croire est que ce n’est pas assez atroce. Ce qui se passe est pire mille fois, réellement, pire incroyablement et surpasse inimaginablement tout ce qu’on en voit et tout ce qu’une imagination forcenée en devine. Le pire est au-dessous de la vérité, en retard sur elle de dix mille ans. Comme aux plus mauvais jours de 1914, 15 ou 17, nous sommes toujours encore seulement à la veille ; nous vivons, comme par le fait d’une malédiction, nous vivons dramatiquement en retard d’un jour, refoulés et retenus dans la veille de ce jour, où, quoi qu’il arrive, quels que soient les drames et les bouleversements, rien ne nous fait parvenir. Sensation horrible du néant ; meurtres, sacrifices, catastrophes, désastres, atrocités, horreurs, massacres, égorgements, souillures, inappréciables souillures : cela ne sert à rien parce que tout cela est arrivé hier, parce que rien ne tombe dans l’aujourd’hui ; parce que nous sommes en prison dans la veille. Telle est l’énigme. (...)

Avec l’aimable autorisation de publication des Editions Le Capucin.

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