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Extraits choisis - Philippe Annocque. Mémoires des failles

 

De l’enfance, naturellement, les souvenirs sont rares. Nul n’a conscience, à cet âge, de la nécessité de conserver une trace de ce qui n’est pas vécu, et qui pourtant déjà mériterait un traitement moins sommaire que celui qu’impose aujourd’hui la mémoire défaillante. Il semble cependant qu’elle se passe naturellement dans la plus grande insécurité, parfois même dans une panique irréprochable, comme en attestent les quelques photos souvenirs retrouvées ici et là, témoins de cette époque lointaine, rassemblées au sein de ce premier album hélas vraiment trop mince.

Premier album, première pellicule :
école communale, tilleuls élagués.

Bien sûr, très tôt, il faut apprendre à voler - comme tout un chacun sans doute. Est-ce vraiment une nécessité ? Rien n’est plus douteux. Une obligation en tout cas, une sorte de passage obligé, une manière de bizutage. Certains s’en souviendront mieux que d’autres, qui si souvent rechutent. L’affaire, certes, est un peu banale, un peu convenue. Mais c’est ainsi, lorsqu’on dit les choses, même celles qui ne sont pas.

Donc : apprendre à voler. Personnellement, si cela a un sens, c’est à l’école, précisément, que ça se passe. Pas en classe, bien sûr ; pour plus d’espace il faut la cour de récréation, entre les murs de pierre meulière, parmi les tilleuls élagués. C’est là, dans ce décor que le temps aujourd’hui teinte d’une nostalgie involontaire, qu’ont lieu les premiers décollages. Ils sont vraiment maladroits, sans talent, et même plutôt fortuits, voire carrément fâcheux ; on s’en passerait volontiers. (On s’en passe d’ailleurs aujourd’hui, et c’est fort bien.)

Ce n’est pas tout à fait vrai, à y repenser. À cet âge-là, on n’est pas encore revenu des ambitions de cette sorte. Alors, discrètement, un peu à l’écart, on essaie, on se lance. En vain, la plupart du temps, et bien conscient d’une incompétence manifeste.

[...]

Deuxième album, vingt-quatrième pellicule : Autocar, ville déserte.

Entrer dans l’âge adulte n’est pas chose facile. On peine. Il arrive même parfois qu’on rechute. D’aucuns diraient régresser. Certes rechuter n’est pas très bon.
Régresser cependant est encore pire. Alors pourquoi pas rajeunir ?

Nathalie et soi-même, à l’époque de la première rencontre, on a bien vingt ans passés. Pourtant, une fois, on a voyagé tous les deux dans un car, lors d’une sorte d’excursion pour un groupe d’adolescents, dont manifestement on fait partie. Cette fois-là, à l’évidence, on est plus jeunes. (Rajeunir cependant n’est pas bon non plus, vraiment pas bon, décidément. On n’a pas rajeuni ; on a juste, à un moment donné, lors d’une occasion bien précise, été plus jeunes. Aujourd’hui encore, et même de plus en plus souvent maintenant qu’on prend de l’âge, il arrive parfois qu’on soit plus jeune. Notamment quand, précisément, on est avec des plus jeunes. Leur jeunesse est contagieuse.)

Troisième album, septième pellicule : un ami.

La finale des mots a donc souvent une importance singulière, insoupçonnée. Cette idée a d’ailleurs déjà traversé l’esprit. Le mot décor apparaît soudain dans une lumière nouvelle. Peut-être est-ce Éric, l’ami, qui attire dessus l’attention. Il y voit, lui, « des corps. » Or, peut-être en réponse, on sent s’élever en soi une révélation : décor entre soudain au sein d’un paradigme orchestral bien connu, comprenant entre autres quatuor et septuor.
On y relève ainsi la racine latine du nombre dix, ainsi que le suffixe musical et précieux.

Troisième album, douzième pellicule : autobus.

Le reste du temps, on fait ce qu’on a à faire.

Au petit matin, quand le bus démarre, il faut courir pour le rattraper. Une faille permet de presque l’atteindre, elle a occulté la course. Mais alors on se rend compte à quel point la course se rapproche de celle du bus, et c’est dangereux, cela, vraiment dangereux. Il faut rester en alerte à tout prix, sinon on risque d’être écrasé par son propre sommeil. On se souvient encore de la vision des roues, de leur proximité extrême, et de la route en dessous. On a oublié la faille : la faille est l’oubli.

On est définitivement entré dans l’âge adulte.

Cinquième album, neuvième pellicule : commerce variés, TRADING SILVER

Les librairies naturellement de plus en plus focalisent l’attention. Celle-ci est petite ; à l’angle de deux rues. On est juste sur le seuil, mais le dos tourné vers l’intérieur du magasin : c’est parce qu’on regarde Murielle sur le trottoir ; très agitée à propos d’un sujet qui nous échappe. D’ailleurs c’est à quelqu’un d’autre, voire à elle-même, qu’elle s’adresse, on trouve juste drôle son excessive animation.

Une dame aux cheveux courts entre rapidement dans la boutique, on ne lui prête pas attention. C’est alors qu’on s’entend interpeller, depuis le fond, à propos de la façon de ranger le tiroir-caisse. C’est la dame l’auteur de ce reproche. On se retourne enfin : elle nous prend manifestement pour son employé. On lui fait savoir son erreur, du ton le plus aimable ; mais non, on n’est pas son employé, on est un client ; en outre on a déjà un emploi : on est professeur, et même écrivain, à l’occasion. On n’est pas certain qu’elle ait tout entendu : dès « professeur » le volume de la voix a commencé à baisser, pour finir dans un murmure. Elle a reconnu son erreur, elle nous prenait pour quelqu’un d’autre. On considère silencieusement l’intérieur de la boutique. Elle est vraiment petite. Presque malgré soi, on cherche l’endroit le plus propice à une séance de dédicaces ; il y a sur la gauche une sorte de comptoir en formica, assez laid, près de la vitrine ; mais il est vraiment très haut, trop haut : une personne assise derrière disparaîtrait complètement.

Murielle aussi a disparu. Il a suffi qu’on tourne le dos, qu’on réponde à la libraire, que le regard s’attarde à l’intérieur, plus longtemps sans doute qu’il n’était nécessaire. Elle n’est plus là, elle n’a même pas dû se rendre compte que je ne la suivais pas.

Il faut qu’on la retrouve, quelque part dans ce grand magasin où l’on a travaillé avec elle - où nous nous sommes rencontrés - autrefois.

[...]

......

© Éditions de l’Attente

Philippe Annocque,
Mémoires des failles

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