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André Gide et Francis Jammes. Correspondance 1900-1938, tome 2. Par Gaëlle Obiégly

 

Gide et Jammes, tome 2 Dès la première lettre de ce recueil, il est question de vie littéraire, mais aussi de vie conjugale. Souvent, Jammes termine ses lettres par des salutations qui ne s’adressent pas seulement à Gide mais aussi à sa femme. Comme si, après avoir entretenu son ami d’affaires qui ne concernent qu’eux, il le rendait au cours de sa vie. Au tout début, Jammes fait allusion à une lettre de la femme de Gide puis, quelques lignes plus bas, au milieu de questions concernant l’emploi du temps de ce dernier, il l’informe d’une conférence qu’il doit tenir - et surtout d’une conférence sur lui. Son cher ami lui répond sans trop tarder. Alors que la lettre de Jammes dénote une certaine fébrilité, par l’enchaînement de ses questions, celle de Gide adopte un ton rassurant. Il y est de nouveau question d’une conférence pour laquelle Gide n’a pas de sujet. Il se plaint de l’organisateur qui, selon lui, aurait dû lui en proposer un. Les premiers échanges de ce tome 2 de la correspondance du poète et de l’écrivain portent ainsi en particulier sur une conférence qu’ils doivent, chacun, donner et qui serait pour eux avant tout l’occasion de se voir. Leurs calculs ne visent rien d’autre que cette possibilité d’être ensemble.

Le XXème siècle commence, poursuivant le XIXème. Gide assure alors la chronique des livres de prose de La Revue blanche. En même temps, il dirige la célèbre revue littéraire L’Ermitage et fait part à Jammes de la publication de fragments d’un roman qui lui est dédié. Gide n’est jamais avare quand il s’agit de magnifier Jammes. Sa louange est portée par l’amitié. On verra l’importance que Gide accorde à l’amitié, à la loyauté qu’elle exige. Les deux hommes occupent une place importante dans la vie littéraire de leur temps. C’est immédiatement ce dont témoignent leurs lettres. Noms plus ou moins fameux, anecdotes, propos rapportés, activités liés aux mœurs éditoriales constituent cette correspondance d’une affectivité qui s’estompe vers 1910. Une lecture attentive des lettres permettra de comprendre ce qui s’est passé pour que les deux hommes prennent de telles distances après s’être témoigné tant d’amour. Les désaccords s’expriment avec délicatesse, on les aperçoit à peine. On a heureusement la possibilité de retourner en arrière afin d’examiner les phrases, leurs tournures. La véritable teneur se montre alors, entre de très chaleureuses manifestations. C’est une amitié profonde qui unit les deux hommes, indéniablement, malgré ses vicissitudes. Leur correspondance en est la preuve, mêlant, on l’a dit, effusions, quelques propos sur la vie spirituelle, notamment celle de Gide. A ce sujet Jammes n’hésite pas à faire intrusion dans l’âme de son ami. Mais les échanges se font aussi et surtout autour de la vie éditoriale. Fin 1904, Gide annonce à Jammes tous les changements dont il a pris l’initiative pour L’Ermitage dont il voit l’avenir sous les meilleurs auspices. Les responsabilités de Gide occupent plus de place dans les échanges que sa propre œuvre. Celle-ci, quand elle s’élabore, ne saurait être dite. C’est seulement du temps qu’il se réserve pour écrire dont parle Gide ; ou bien de tel ou tel livre quand il est sur le point de paraître. Ainsi d’Amyntas, appelé un « petit volume sur l’Algérie », dont il craint qu’il ne déçoive celui qui est encore, en 1906, son grand ami. Il dit l’avoir fait « sans plan, sans préoccupation, sans artifice ». Il lui fera parvenir le livre en priorité, en ayant dérobés deux exemplaires à peine sortis de l’imprimerie. Cela témoigne d’une amitié privilégiée. Jammes s’efforce d’écrire sur le livre. S’efforce - car cette tâche lui semble difficile, mais elle n’est pas pénible. La pensée du Retour de l’enfant prodigue lui semble froide. A moins que ce ne soit Jammes lui-même.

Le 30 avril 1906, d’Orthez, Francis Jammes dit à André Gide : « tu me parais inquiet comme un bouchon dans l’eau ». La familiarité du ton laisse entrevoir l’entreprise de Jammes qui ne tarde pas à expliquer à son correspondant ce qui le fait ainsi girouetter. Il lui indique le remède. Jammes semble au fait des tourments de Gide, et succinctement, par une image, il en dévoile la cause. Selon lui, Gide serait disposé à recevoir Dieu mais n’absorberait que des succédanés. Seulement, Gide interrompt la rêverie de Jammes qui s’est trompé sur son inquiétude. Par allusions, par métaphores, il lui fait comprendre que Dieu lui est inaccessible. Du reste il remplace le mot Dieu par celui de Paradis. Car c’est cela qu’il vise. Or il fait « profession de bonheur ». Le cœur meurtri, ainsi que la vertu, par lesquels Jammes parvient à une sérénité de moine, cela fait défaut à Gide. Celui-ci, avec une modestie réelle, se dévalue fréquemment vis-à-vis de son ami qui lui semble mieux constitué. Francis Jammes écrit à ce moment un article sur Gide. Gide se plaît à être peint par celui qui, espère-t-il, fixera certains de ses traits. Cependant, il corrige, avec beaucoup de douceur, l’orientation religieuse qui lui est prêtée. Il ne nie pas que ses œuvres soient enfiévrées, en particulier Les Nourritures terrestres et Saül, mais il s’agirait plutôt de sentiments que d’un engagement vis-à-vis de Dieu. Jammes reconnaît qu’il se méprend sur l’état de Gide, qu’il interprète son inquiétude circonstanciée selon sa propre expérience. Il s’est substitué à lui. Il l’a même, dit-il, « enfermé dans sa propre personnalité ». A ses yeux, cela rend absurde l’étude qu’il lui consacre. Il décide de laisser les pages qu’il a déjà écrites et de ne pas achever son article. Cet abandon témoigne d’une remarquable honnêteté intellectuelle. Gide et Jammes l’ont en partage. Car Gide pour qui cet article est important, désiré, n’aurait pas accepté qu’il soit dû à une méprise. On sent chez Gide une aversion pour les commentaires alambiqués, voire équivoques. Jean de Gourmont, rapporte-t-il, « fourbit » une étude sur Jammes. Mais il la trouve inepte en raison de la préciosité de son langage. Les retombées d’une telle étude, cependant, seront sans importance car l’image de Jammes est alors déjà tracée, « gravée profondément dans les cœurs » selon Gide qui, lui, se considère moins indentifiable. « On n’a pas décidé qui je suis » (je ne l’ai pas décidé moi-même). Il y a beaucoup de tendresse et d’amour du côté de Gide. Ainsi lorsqu’il contredit son ami quant à ses prescriptions pour calmer son inquiétude il lui avoue que s’ils étaient côte à côte il l’écouterait docilement, bercé par sa voix. On doute pourtant que Gide se laisserait ainsi convertir malgré la souplesse psychologique affichée. Cette douceur, et la bienveillance qui le caractérisent, ne l’empêchent pas de s’opposer à Jammes au tout début de 1910. Celui-ci, à la demande de Gide, produit à la NRF une lettre de Charles-Louis Philippe pour un numéro d’hommage à l’occasion de son décès. Mais à cette lettre il adjoint quelques lignes que Gide juge pleine de mesquinerie au regard de la générosité du propos de Philippe. Il précise à Jammes qu’il s’agit d’honorer un ami mort. C’est ce que vise ce numéro de la NRF. Il reproche à Jammes de se montrer méprisant, au nom de la littérature, vis-à-vis de cet ami pour lequel Claudel a envoyé une élégie funèbre sans ambiguïté. A partir de ce différend, les deux hommes s’éloignent sans toutefois rompre définitivement.

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André Gide - Francis Jammes
Correspondance 1900-1938. Tome 2
Édition établie et annotée par
Pierre Lachasse et Pierre Masson.
Éditions Gallimard, coll. Les Cahiers de la NRF,
25 juin 2015. 480 pages.

Lire le numéro de décembre 2014, FloriLettres édition n° 159, consacré au tome 1 de la Correspondance d’André Gide et Francis Jammes :
http://www.fondationlaposte.org/article.php3 ?id_article=1665

André Gide, Francis Jammes
Correspondance 1893-1899. Tome 1
Édition établie et annotée par
Pierre Lachasse et Pierre Masson.
Introduction par Pierre Lachasse.
Éditions Gallimard. Collection Les Cahiers de la NRF, 21 novembre 2014, 400 pages.

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