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Atiq Rahimi : Portrait Par Corinne Amar

 

Syngué-Sabour-Affiche du film
Syngué Sabour - Pierre de patience
Film réalisé par Atiq Rahimi, adapté de son roman éponyme.
Avec notamment, Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan, Hassina Burgan...
Durée : 1h42 ; sortie : février 2013.

Un homme, au milieu de la nuit, cherche ses clefs sous un lampadaire. Un passant le surprend, s’arrête, lui demande où il pense les avoir perdues. L’homme lui répond : Là-bas, indiquant loin de lui l’obscurité. - Pourquoi ne les cherches-tu pas là-bas, alors ? - Parce que c’est ici qu’il y a de la lumière. Il s’agit d’un conte persan, de ceux qu’affectionne l’écrivain et cinéaste afghan, Atiq Rahimi, parce qu’il y voit une allégorie de sa propre histoire... Il naît à Kaboul, en 1962. Études au lycée franco-afghan de Kaboul, puis à l’université, en section littérature, de retour après un passage par l’Inde, avec ses parents exilés. Il vit la guerre d’Afghanistan de 1979 à 1984, se réfugie au Pakistan (il ne trouvera pas mieux avec les islamistes imposant leurs lois, leur servitudes), demande et obtient l’asile politique en France (obtiendra, plus tard la double nationalité). Étudier l’obsède. Il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne, se lance dans le documentaire et l’écriture, devient réalisateur et, avant cela, romancier ; il remportera, en 2008, le prix Goncourt pour Syngué sabour. Pierre de patience (éd. POL), son premier roman écrit en français. Lorsqu’on demande à ce tisseur, bâtisseur exilé d’évoquer le roman qui l’a marqué le plus, celui dont l’univers offre des résonances avec son parcours, son œuvre, il répond aussitôt : L’Étranger, d’Albert Camus (interview La Croix, 2011), poursuit : « L’Étranger m’a fait ressentir plus intensément le sentiment de l’exil et le sens de cet exil » ; et sans doute, peut-on y entendre la voix intime, d’une fraternité, d’une proximité intemporelle. « Tous mes personnages, sont étrangers à leur environnement, à leur vie, au monde même, ils vivent dans ce monde mais ne sont pas de ce monde », ajoutera l’écrivain qui découvrait Camus, à vingt et un ans, cet âge où il quittait pour la première fois un pays, une société, une culture auxquels il était à la fois attaché et pourtant, si étranger, fuyant l’oppression d’un régime prosoviétique et la contrainte d’un service militaire. À Paris, il publie un premier roman aussitôt remarqué : Terre et cendres (en 2000), qui se situe en Afghanistan, pendant la guerre contre l’Union soviétique ; un vieil homme attend son fils, qui travaille à la mine, pour lui annoncer que leur village a été bombardé et que tous ses habitants sont morts. C’est après la chute des talibans seulement qu’il pourra retourner dans son pays, et portera à l’écran l’adaptation de son propre roman (en 2004). Il mettra en scène ce cheminement lent, difficile, douloureux d’un vieillard et de son tout jeune petit-fils qu’il tient par la main, partis tous les deux rejoindre la mine où travaille le fils, pour lui annoncer la mort du reste de sa famille lors du bombardement de son village. Omniprésence du paysage dans sa beauté brute et douce, rythme du mouvement des pas ; sa lenteur, le souci du détail, le rouge d’un balluchon, le parfum d’une tabatière.... Un temps comme suspendu au regard de ces deux visages qui marchent, luttent, passé, présent, avenir, en proie à leur silence intérieur.
Son second roman Syngué sabour. Pierre de patience adapté pour le cinéma, en 2013, aura lui aussi pour décor une ville en ruines et livrée à la guerre civile. Dans la vaste pièce nue d’une maison - huis clos, seul protégé du dehors menaçant, où le temps semble suspendu à une mouche, à une araignée, à un goutte à goutte - une jeune femme veille son mari, héros de guerre plongé dans le coma, lui parle, prie pour le ramener à la vie. La guerre déchire la ville de ses massacres et de ses bombardements, elle doit fuir avec ses deux enfants, l’abandonner, elle se réfugie à l’autre bout de la ville, dans une maison close tenue par sa tante. Lorsqu’elle reviendra près de son époux, elle aura pris conscience de ce qu’elle est en tant que femme que ni le voile, ni les servitudes, ni la domination masculine (domination aussi de sa belle-mère) n’alièneront, et l’homme devant elle, deviendra son confident malgré lui, comme dans la mythologie perse : « Pierre de patience », cette pierre noire et magique à laquelle on confie ses secrets - jusqu’au jour où éclatant, elle libère de la souffrance et du poids qu’ils portaient. Thèmes chers au romancier comme au cinéaste, de l’absurdité de la guerre, de la forme du conte pour illuminer la vie, de la puissance de métamorphose de la fiction... ou encore ; nostalgie charnelle d’un pays natal : son paysage, ses gens, sa lumière, sa présence ... Dans Syngué sabour. Pierre de patience, il y a des couleurs dominantes ; un bleu irradiant, la fluidité chaude des voiles que porte la jeune femme habillée de bleu nuit, sur des tons ocre, rose... Douceur de la voix sur le mode du secret, du murmure, de la confidence, pour dire tout à coup tout. Elle est là tout près de ce vieil homme immobile et blafard, comateux, elle est si douce, surprise par ses propres paroles, surprise par sa sensualité, son propre désir pour un jeune soldat ennemi, apprivoisé. Et l’on se demande soudain, devant ce visage si ce qu’elle cherchait dans les bras de ce jeune soldat n’était pas ce qu’elle aurait rêvé connaître avec son mari... « J’ai été mariée avec toi sans toi » lui dira t-elle, comme à regret... Film sur la puissance du silence et le pouvoir de la parole comme acte, comme vérité versus mensonge. A la lecture du récit, cette impression d’un rythme emmené par la respiration de l’homme ; dans le film, c’est le teint or et ébène de l’actrice (Golshifteh Farahani), sa démarche dans la pièce, le murmure de sa voix, qui nous guide, que l’on suit.
Il est une voix que l’on continue de suivre, celle de l’écrivain qui publie aujourd’hui La ballade du calame (éd. L’Iconoclaste), et nous parle d’errance, d’exil, d’écriture, use de métaphores, cite le mot d’un poète, conte une légende, trace un trait de calligraphie sur une page blanche - Le trait garde mystérieusement un aspect intrigant. Je ne sais toujours pas comment l’interpréter. Il me faut du temps. Je le contemple encore. - en cherche le sens, les failles, les certitudes, pour mieux explorer les territoires intimes, le souffle, le vide, la famille en filigrane, l’Absence, l’exil.... Tracés de lignes et de formes calligraphiques, chapitres brefs, phrases courtes qui fouillent le rêve, le cauchemar, le souvenir, entre souffle, murmure et cri, évocation de la littérature mystique perse, influence du bouddhisme... Appel secret du visage, du corps, du désir, toutes ces figures de l’amour. Telle une Dédicace qui les habiteraient toutes : à R.K. qui porte en elle ma terre natale « Minuit passé. Je suis toujours dans mon atelier, l’antre de mes délires solitaires. Dehors, il pleut. Il pleut sur le silence de la ville. Il pleut sur les traces de pas des Parisiens, sur les toits qui protègent leurs rêves... Il pleut sur mon espoir, laissé dehors, derrière les fenêtres voilées de buée. Comme pour le laisser se diluer, se délier... Sans crainte de le perdre dans les égouts de la ville. (p. 65) » Journal intime d’un éternel errant qui nous rappelle qu’au commencement était le Verbe.

......

mdplogo Rencontre avec Atiq Rahimi et exposition de ses callimorphies
à la Maison de la poésie
le samedi 10 octobre

Dans le cadre du Hors-les-murs de la Yia Art Fair, en partenariat avec la Galerie Cinema Anne-Dominique Toussaint.

http://www.maisondelapoesieparis.com

Maison de la Poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin - 75003 Paris
M° Rambuteau - RER Les Halles

Infos et réservations
tél : 01 44 54 53 00
du mardi au samedi de 15h à 18h

accueil@maisondelapoesieparis.com

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