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Extraits choisis - Atiq Rahimi, La Ballade du calame

 

Atiq Rahimi, La Ballade du calame
© Éditions de L’Iconoclaste, 2015

Atiq Rahimi, callimorphie Atiq Rahimi
Callimorphie, En attendant les mots
La Ballade du calame,
page 112
© édition de L’Iconoclaste.

Au commencement...

Il fait nuit.
Et le verbe est toujours absent.
Je suis dans mon atelier,
un territoire intime où se retirent mes désirs inachevés ;
une écritoire par intermittence, où s’inscrivent silencieusement mes rêves et mes cauchemars avant qu’ils ne deviennent des souvenirs lointains, volatils.
Devant moi, au mur, une galerie de photos et de reproductions picturales, exposant des êtres figés dans leur errance. Des corps bannis, chassés, perdus...
L’exil c’est laisser son corps derrière soi, disait Ovide.
Et avec son corps, ses mots, ses secrets, ses gestes, son regard, sa joie...
Ces images, que j’ai collectées et accrochées depuis un an, composent une mosaïque de visages et de corps - connus ou inconnus, imaginaires ou non -, tous, comme moi, condamnés par l’Histoire à l’incertitude de l’exil. Chaque regard suspendu est un roman ; chaque pas perdu, un destin. Ces êtres migrateurs, égarés dans les marges de la terre, suspendus dans la nébuleuse spirale du temps, me regardent chercher désespérément mes mots, mes souffles, afin de pouvoir décrire leurs rêves, conter leurs périples, porter leurs cris...

Le désastre, qui les a chassés de leur terre natale, refuse de se nommer... Il blâme la voix, déhotte les mots.
La parole est en errance.
Et le livre, sa terre promise, se refuse à l’accueillir. [...]

......

Errance et solitude

Le tracé vertical, que j’ai tout à l’heure esquissé avec ma plume métallique, et qui m’a ramené à mon enfance, s’est maintenant asséché. Je le regarde, longuement.
Quelque chose m’intrigue dans ce trait. Est-ce parce qu’il ranime mes souvenirs ? Ou parce que sa forme renvoie à la lettre hiératique alef ?
Ni l’un li l’autre.
Je ne suis guère nostalgique. Et surtout pas ésotérique. Seul le manque des mots, décrivant mon exil, m’obsède. Et rien d’autre. L’absence du verbe. La solitude dans la langue.
Voilà, c’est ça !
Ce trait est la raie de ma solitude sur la page blanche. _ Il est le trop d’une absence à l’endroit où se croisent mon désir et ma solitude.
L’absence de l’Autre.
L’absence du corps de l’Autre.
Ce corps qui vit, qui bouge, qui garde sa liberté de ne pas être ici, dans mon atelier. Ce coprs absent - absent telle une idée, ou un verbe... ou un dieu - me saisit et m’expose à l’abîme.
C’est le travail du désir. Le travail de la machine du désir.
Oui, c’est le désir qui crée l’absence, nullement l’inverse !
L’alef est la clef qui met en branle la machine de mes désirs.
[...]

......

Mother india

Pendant que mon père était en geôle, nous avons déménagé dans un petit appartement, dont le terrasse donnait sur la rue. C’était là, sur cette terrasse, que j’ai pu voir, en rentrant de l’école, mon père enfin libéré - gracié, innocenté, mais diffamé, indigné.
En prison, on lui rasait la tête à sec, et on lui arrachait les ongles.

Nous partons pour l’Inde.

Sa voix résonne encore aujourd’hui dans mon esprit après trente-six ans d’errance. Une voix incertaine et fragile, abîmée dans les cellules de la prison où il avait emporté avec lui, trois ans avant, le désir et les rêves de sa femme, la joie et les illusions de ses quatre enfants.

Nous partons pour l’Inde.

À peine fut-il libéré, voilà qu’il allait vivre ailleurs, mon père. Il n’était plus menacé, n’avait plus aucune contrainte pour quitter le pays. Mais il voulait s’en aller et vivre sa vie, me dit-il aujourd’hui, en récitant le poème du grand mystique perse, Attar :

Toi, si tu es un homme, ne vis pas sans ta vie.

Et il poursuivit :

Vivre, mon fils, sa vie, sa pensée, ses sentiments, son corps... C’est ce que l’on appelle : la dignité humaine.

Il quittait son Fghanistan pour effacer sur sa peau toute trace de l’humiliation qu’il avait éprouvée en prison.
Il partit donc avec ma mère, sans nous, afin de bien aménager notre future demeure d’exil.

......

La clef perdue des songes

J’arrache toutes les photos et toutes les peintures qui couvrent le mur de mon atelier. Les enceintes de mon antre sont désormais aussi blanches que l’étendue de la terre d’exil.
Je range toutes mes notes et mes livres.
L’exil ne s’écrit pas. Il se vit. Il se vit une seule fois, comme une expérience originelle, qui se révèle dans la seule voie qui est celle de la création.
[...]

......

L’être profane

La calligraphie est l’image de la parole sacrée, selon l’expression de Ghani Alani ; mais moi, je n’y vois que l’image du djân, du désir de djân, que ma religion considérait comme un acte profane. Un acte qui se refuse à distinguer le corps de l’âme.
Voilà encore une raison pour laquelle mes doigts sont gauches dans l’art sacramentel de la calligraphie. Mes doigts ne savent pas tracer les lettres de la divinité. Et lorsqu’ils s’évertuent dans une telle écriture, les lettres saintes se perdent dans l’éros du corps humain. Mes calligraphies deviennent des callimorphies.
C’est là tout le mystère que j’essaie de comprendre entre les lettres et les formes. A peine ma main trace-t-elle un mot que les lettres se désarticulent spontanément, se métamorphosent, transgressent les codes... révèlent dans la blancheur de papier des corps invisibles parce que absents au regard de mon désir.
D’où sortent ces lettres, ces formes ? Pour le comprendre, je me suis remis à la calligraphie. Lecture. Écriture. Exercice...

Ces lettres, que je traçais par habitude, donc inconsciemment, venaient du style nastaaliq, un style limpide, sensuel et nu de tout habillage coranique.
[...]
La nudité callimorphique n’est donc ni historique ni géographique, mais poétique. Elle se révèle hic et nunc, lentement, discrètement, sous mon regard qui lit le corps et contemple les lettres sans pouvoir découvrir leurs secrets.
[...]

© Éditions de L’Iconoclaste, 2015

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